Sites industriels pollués : des bombes sanitaires à retardement

Les Trentes Glorieuses ont vu l’avènement de produits « miracles » issus de l’industrie chimique. Des milliers d’usines ont fermé depuis, abandonnant des friches polluées. Des hydrocarbures aromatiques polycycliques ou autres hexachlorocyclohexanes ont infiltré insidieusement nos sols, jusqu’aux nappes souterraines. Autant de bombes sanitaires à retardement, ou la démonstration par l’exemple ...

Dans les années cinquante, les travaux de terrassement se confrontaient souvent au risque de la découverte d’un engin non explosé, datant de la dernière guerre. Aujourd’hui, le danger s’est déplacé, avec la présence possible de terres polluées par des produits à haute toxicité, nouveau type de bombes à désamorcer. Deux problèmes qui nécessitent deux approches très différentes. Cet article décrit un scénario réel s’appuyant sur un fait divers de crise sanitaire dans la région de Nantes.

 

Sainte-Pazanne, commune épicentre d’un cluster de cancers pédiatriques

Sainte-Pazanne, Port-Saint-Père, Saint-Mars-de-Coutais, Saint-Hilaire-de-Chaléons, Rouans, ... autant de communes limitrophes du Pays de Loire, qui ont un dénominateur commun, à savoir l’apparition de 17 cas suspects de cancers pédiatriques dans un espace-temps très réduit. Avec une prédominance de leucémies, et un bilan lourd de trois décès à ce jour. Pour quatre cas d’enfants scolarisés dans le même établissement, l’attention s’est portée sur une école privée avec la suspicion d’une exposition à du radon, un gaz radioactif d’origine naturelle, issu de la désintégration de l’uranium et du radium dans la croûte terrestre. Ainsi, certaines roches, comme le granit, en contiennent davantage. Malgré une concentration élevée, cette piste a été écartée. D’autre part, plusieurs campagnes de prélèvements et d’analyses, réalisées dans l’air, l’eau et les sols, n’ont mis en évidence aucune cause probable, comme l’existence d’une ancienne usine de traitement du bois à proximité. La rentrée scolaire a pu se passer normalement, avec des mesures préventives, comme une aération performante des locaux et un plan de surveillance sur la présence de radon. Dans un article précédent, j’avais présenté une piste possible à partir des émissions de chrome VI par l’usine STELIA AEROSPACE de Saint-Nazaire. Ce billet pourrait ouvrir une nouvelle hypothèse, à savoir la pollution de l’eau issue d’une nappe phréatique.

 

Une usine de traitement du bois, à priori sans reproche

Dans le prolongement de l’école privée de Sainte-Pazanne, se trouvait jadis une ancienne usine travaillant le bois. L’activité de cette entreprise démarra en 1965, fabriquant de façon artisanale des charpentes traditionnelles, couplée à une activité de traitement du bois sur un sol nu et non couvert. Le site connut des phases successives d’expansion, avec entre autre une unité de production d’escaliers et un centre d’usinage. Côté traitement, elle s’équipa d’un nouveau bac avec un procédé d’immersion, en 1984 seulement. Soit une vingtaine d’années à stocker et à badigeonner des produits chimiques, de type fongicides et insecticides, en plein air et à même le sol naturel. En un mot des pesticides, à caractère hautement toxique, qui partent sous forme d’aérosols dans l’air et s’infiltrent au travers de la croûte terrestre. En 2006, l’entrepreneur lança un projet de déménagement dans une nouvelle zone en périphérie de la ville. A cet effet, l’inspection des établissements classés exigea un diagnostic de pollution au droit du site et une étude approfondie afin de le mettre en sécurité et le rendre compatible avec un usage futur. En un mot, le dépolluer si nécessaire afin de préserver la santé des prochains occupants. Les résultats de la campage de prélèvements et d’analyses furent sans appel, à croire que le site hébergeait une petite unité de fabrication de produits phytosanitaires.

 

HCT, HAP, HCH, ... un cocktail à toxicité exceptionnelle

Le diagnostic a mis en évidence la présence et la teneur importante de substances polluantes, mélange d’hydrocarbures et de pesticides, et dont voici une liste sommaire non exhaustive :

- benzo[a]pyrène (C20H12) : hydrocarbure aromatique polycyclique (HAP) / peut provoquer le cancer / peut induire des anomalies génétiques / peut nuire à la fertilité et au développement, donc classé CMR

- benzène (C6H6) : hydrocarbure aromatique / peut provoquer le cancer / peut induire des anomalies génétiques, donc classé CMR

- lindane (C6H6Cl6) : hexachlorocyclohexane (HCH) / insecticide organochloré / peut être nocif pour les bébés nourris au lait maternel / plus utilisé depuis 1998

- dieldrine (C12H8Cl6O) : insecticide organochloré / peut provoquer le cancer / mortel par contact cutané, donc classé CMR / interdit en 1992

- propiconazole (C15H17Cl2N3O2) : fongicide.

Les concentrations de certaines matières toxiques, présentes dans les eaux souterraines, pouvaient dépasser plus de 20 000 fois la limite de qualité des eaux destinées à la consommation humaine. Soit un effet létal, dès la première gorgée. Un étang mitoyen à l’usine a fait les frais d’une contamination indirecte, puisqu’on y mesura également la présence de nombreux hydrocarbures totaux (HCT), autres HCH et pesticides. En espérant que la liste ne s’allonge pas, par exemple avec le dichromate de sodium ou l’anhydride chromique, utilisés également pour le traitement du bois. Ces produits sont des composés du chrome III et chrome VI (chrome hexavalent). Le doute est de mise car la fiche technique officielle sur la pollution du site stipule des HAP, pesticides et hydrocarbures comme polluants présents dans les nappes, et seulement des pesticides au niveau des sols. Il est pourtant simple de comprendre que les substances toxiques ont traversé progressivement les couches du sol avant de se répandre dans la nappe souterraine, et que les mêmes polluants s’y retrouvent, et sûrement à des concentrations bien plus élevées, sans compter d’autres congénères éventuels qui n’ont pas encore atteint ces mêmes eaux.

 

L’anticipation de l’Etat, à compléter

Afin de répondre à la colère et à l’angoisse des familles, relayées par les médias nationaux, la préfecture de la Loire-Atlantique a sorti en urgence, le 10 juillet 2019, un arrêté préfectoral de travaux d’office, ordonnant des investigations de levée de doutes. Elles concernaient :

- l’exposition potentielle des occupants de l’établissement scolaire privé aux pollutions résiduelles qui seraient issues de l’ancien site de traitement du bois

- l’exposition potentielle aux pollutions résiduelles, des occupants des bâtiments dont des logements construits dans l’emprise de l’ancien site de traitement du bois.

La priorité fut donnée à la première étude, en raison de la rentrée scolaire du 2 septembre. La mission était conséquente avec l’installation de piézomètres, d’échantillonneurs et de prélèvements divers. Vu le caractère d’urgence, elle se déroula sur six semaines (en pleine période estivale) et une réunion de présentation des premiers résultats s’est tenue le 29 août. Les conclusions semblent rassurantes, car il n’y aurait pas de transfert de pollution depuis l’usine via les eaux souterraines, les gaz de sol et l’envol de pousières. De plus, la qualité de l’eau du robinet, des sols et de l’air extérieur est conforme à la réglementation en vigueur. Mais n’avons-nous pas enfoncé une porte ouverte, car dans la mesure où la commune de Sainte-Pazanne ne concentre que 4 cas sur 17, donc avec 13 autres cas dans le secteur, un exercice complémentaire aurait pu consister à réaliser une enquête approfondie sur la production et la distribution d’eau potable dans toutes les communes impactées, sur une période conséquente d’une dizaine d’années (2008 - 2018). Les institutions sont dans l’erreur quand elles annoncent, haut et fort, qu’elles sont dotées de nouvelles installations, et donc il n’y a pas de problème. Si, justement, il faut remonter dans le temps sur la décennie précédente, car les effets sur la santé par l’ingestion d’eau contaminée peuvent apparaître que plusieurs années plus tard.

 

Les pouvoirs publics, attendus au tournant

Maintenant, on attend avec impatience les résultats de la seconde investigation initiée par l’arrêté préfectoral, à savoir l’exposition potentielle des nouveaux résidents habitant la friche industrielle laissée par l’exploitant de l’époque. Pour information, ce dernier n’a plus la qualité de responsable, en tant que personne morale privée, car il vient de déposer le bilan en mars 2019, entraînant une cessation d’activité. Hasard ou manoeuvre de circonstance ? Et, si l’enquête est bien menée, avec une objectivité et une exhaustivité faisant référence, on pourrait s’attendre à une levée de boucliers de la part des habitants ...

D’une part, l’étude approfondie réalisée en mars 2008 a prévilégié l’excavation des terres polluées au droit d’un projet immobilier, prévu au niveau de la friche. Ainsi, outre le démontage soigné des diverses installations, suivant des règles environnementales établies, les travaux de dépollution ont consisté au retrait et au transfert des terres excavées vers un centre de traitement agréé, et tout ceci en quelques mois. C’est plutôt rapide pour un exercice aussi délicat. Une analyse de risques sanitaires par rapport à l’exposition potentielle de cibles aux polluants résiduels a conclu à l’absence de possibilité de transfert. Une question légitime se pose : quel a été le protocole précis de dépollution et comment s’est réalisée la traçabilité d’une telle opération très spéciale ? En un mot, sur quelle surface et à quelle profondeur a été effectué le terrassement, sachant que le site couvre deux hectares et que le sol devait être pollué sur une certaine profondeur (plusieurs mètres) ?

D’autre part, aucun rapport sur la dépollution du site est mis à disposition. Le permis de construire a été délivré le 28 novembre 2008, alors que le rapport de l’analyse de risques était fourni le 23 octobre 2008. On en conclut que le promoteur lançait ses opérations dans l’inconnu, sans connaître exactement les dangers réels d’un tel site potentiellement dépollué. De plus, une étude de fin de chantier réalisée en novembre 2009, démontrait une baisse des concentrations en pesticides dans l’eau présente en fond d’excavation (terrassement d’un parking souterrain), dépassant cependant encore 1 000 fois la limite de qualité des eaux destinées à la consommation humaine et 34 000 fois pour les hydrocarbures, mettant en cause la présence des engins de chantier ... du n’importe quoi, comme si les pelleteuses avaient largué par fuites quelques milliers de litres de gas-oil pendant leurs interventions, et sachant que ce n’est pas le même type d’hydrocarbure ! Il est peu probable que le site ait été décontaminé selon les bonnes pratiques de dépollution, la preuve est que la première investigation de l’arrêté préfectoral a mis en évidence une présence résiduelle du dieldrine (pesticide) à un taux sept fois supérieur au seuil de potabilité, soit onze ans plus tard. On attend au tournant les pouvoirs publics pour prouver le contraire, et procéder à toutes les vérifications nécessaires et sans équivoque (piézomètres à différentes profondeurs, prélèvements et analyses de terre, fouilles en tranches horizontales, maillage complet du site, ...).

 

Le complexe immobilier construit sur l’ancienne friche polluée se prénomme « Grandeur Nature », et comprend des immeubles à étages, des maisons individuelles et des activités commerciales. On trouve des noms greenwashing comme « Rue des Charpentiers », « Rue des Menuisiers », « Place des Ebénistes », et il est peut-être érigé sur un sol encore contaminé en produits toxiques. Si tel est le cas, une véritable bombe sanitaire à retardement, parmi tant d’autres. Ainsi, le scandale sanitaire des enfants contaminés à l’arsenic dans l’Aude, suite à leur exposition à des boues toxiques déplacées depuis l’ancienne mine d’or de Salsigne, laissée à l’abandon.

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