Cancers pédiatriques de l’Eure : la faute au Cr et aux HAP

Après la découverte de 3 clusters de cancers pédiatriques en 2019, nos pouvoirs publics sont toujours à la ramasse ou dans le déni. Pourtant, il y a une urgence sanitaire à démasquer et à dénoncer les nombreuses pollutions industrielles actuelles et à venir … ou la preuve par l’exemple !

La France : une omerta sur les risques industriels

En quelques mois seulement, les départements de Loire-Atlantique, de l’Eure et du Jura ont déploré un cluster de cancers pédiatriques, touchant globalement une quarantaine d’enfants. A ce jour, et malgré la saisine de nombreuses autorités publiques, aucune cause racine n’a pu être identifiée. Il faut être prudent et ne pas en déduire automatiquement une cause commune. Aucune enquête environnementale sur un plan industriel n’a été menée, malgré l’existence de nombreux sites classés à risques, à proximité directe des communes impactées. On met en avant  les risques sanitaires liés à l’usage et à l’épandage des pesticides, et en passant sous silence les dangers induits par les émissions toxiques de nombreux complexes industriels. Fos-sur-mer, Lacq, Dunkerque, Le Havre, Rouen, Feyzin, …, la liste est pourtant longue et autant de zones rouges sur un plan sanitaire. Cette investigation scientifique est une piste de travail, qui mériterait d’être prise en compte par des experts.

 

Acte 1 : une crise sanitaire en pays normand

Igoville, Pont-de-l’Arche, Gouy, … autant de communes limitrophes qui ont un dénominateur commun, à savoir l’apparition de cas suspects de cancers pédiatriques dans un espace-temps très réduit. Avec en plus, la catastrophe industrielle de l’incendie de Lubrizol à quelques kilomètres au nord, la région de Normandie semble maudite. Mais la probabilité zéro n’existe pas, et les études de dangers menées pour obtenir les autorisations préfectorales d’exploitation sont le fruit de modélisations théoriques et empiriques, concluant inéluctablement que les effets se limitent à quelques centaines de mètres et que les industriels gardent la maîtrise complète en cas d’accident. Pour l’affaire de l’Eure, les pouvoirs publics ont promis une étude épidémiologique dans les mois à venir, et ont définitivement jeté l’éponge pour le cluster de Loire-Atlantique, laissant les familles de victimes à leur sort. Ces dernières sont vent debout et ont lancé une cagnotte participative afin de mener leur propre investigation. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même …

 

Acte 2 : une recherche de pollution

La recherche d’une source polluante s’effectue grâce à un balayage de la zone par photo satellite, et dans un rayon réduit de quelques kilomètres. Il s’agit de dresser une liste exhaustive d’entreprises classées ICPE (Installation Classée pour la Protection de l’Environnement), et Sévéso éventuellement, et de leur attribuer une note de risque par rapport à des rejets toxiques dans l’atmosphère. Après un premier classement, un site attire particulièrement l’attention :

  • localisation : PITRES
  • activité : centre de traitement de sols pollués
  • nature des polluants : hydrocarbures, Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (HAP) et dérivés organochlorés (Perturbateurs Endocriniens)
  • provenance des déchets : sites industriels, pollutions industrielles, …
  • capacité : 40 000 tonnes par an, dont 10 000 tonnes de sables de fonderie

Ces sables semblent provenir d’une usine mitoyenne, qui fabrique des produits très spécifiques à base d’acier inoxydable à haute teneur en Chrome (Cr), et avec une activité de fonderie pour couler des pièces à la demande.

L’analyse du process archaïque de cette entreprise de dépollution, évoluant de plus en plein air, met en évidence des opérations de criblage générant des poussières fines contaminés, ainsi qu’un procédé de traitement biologique à base d’insufflation forcée et de nutriments, installation idéale pour produire des aérosols toxiques dans l’environnement direct.

 

Acte 3 : une évaluation des risques sanitaires sans appel

En raison de ce process de dépollution à ciel ouvert, avec des installations de type agricole et non industriel, des émissions de substances toxiques se produisent à partir de phénomènes de production de poussières fines, d'aérolisation ou d’évapotranspiration. Ainsi, des milliards de particules contaminés se dispersent dans l’environnement, suivant la direction et la vitesse du vent. En particulier, deux substances dangereuses peuvent retenir l’attention, au niveau des caractéristiques des sols pollués rentrants pour y être traités :

  • Chrome hexavalent : 7 000 mg/kg
  • Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (HAP) : 5 000 mg/kg

Ramené au tonnage traité, le calcul donne des quantités astronomiques à récupérer. Pour mémoire, ce site a accueilli des terres polluées provenant d’un chantier de dépollution d’un ancien site Wonder (piles), à Lisieux en 2017, à raison de 1 300 tonnes.

Le Chrome hexavalent (Cr) et les Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (HAP) sont classés CMR (Cancérogène, Mutagène, Réprotoxique), suivant des Valeurs Toxicologiques de Référence (VTR) très faibles. Avec des populations à proximité directe et une rose des vents favorable, les risques sanitaires sont très élevés.

 

Citoyens normands, réveillez-vous

Comble de l’absurde, cette société de dépollution a entrepris une démarche afin de déplacer son activité sur un nouveau site, à quelques centaines de mètres, sur la commune d’Alizay. Un projet magnifique, du pur green-washing, mettant en avant une économie circulaire et une création d’emplois de circuit court, sous le nom marketing de « plate-forme ALIZEO ». Une enquête publique a eu lieu entre le 11 juin et le 11 juillet 2019, avec forcément un accord favorable du Commissaire Enquêteur, et une seule remarque émise par un habitant voisin. La mise en avant de nouvelles technologiques vendues « propres », au nom high-tech comme « biopiles » ou « thermopiles », est orchestrée pour rassurer les citoyens et démontrer qu’on va laver plus blanc que blanc. Et forcément, un arrêté préfectoral d’autorisation d’exploiter signé le 20 septembre 2019, avec des chiffres qui donnent la nausée :

  • capacité maximale de traitement : 200 000 tonnes par an
  • chrome total  (Cr) : 2 000 mg/kg de matière sèche
  • Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (HAP) : 50 000 mg/kg de matière sèche

sans compter la présence de Salmonelles ou autres Entérovirus, car l’industriel pourra dépolluer également des boues issues du curage de réseaux d’assainissement.

Sur le papier, tout est parfait, avec une auto-surveillance limitée à un contrôle annuel sur les rejets atmosphériques de tout genre. Entre deux contrôles, tout est possible. Avec une cadence minimale journalière de 800 tonnes, et en comptant la reprise des terres dépolluées pour recyclage ou enfouissement, cela représentera un flux minimal de 60 camions par jour.

Citoyens d’Alizay, d’Igoville, de Pont-de-l’Arche, de Le Manoir, de Pitres, de Gouy, … réveillez-vous pour vous défendre et protéger votre environnement. Avec un délai légal de recours de 4 mois pour un tiers intéressé, en raison des inconvénients ou des dangers, vous avez jusqu’au 19 janvier 2020 minuit pour agir …

 

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