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Billet de blog 21 oct. 2019

Accident de Puisseguin : un mensonge d’Etat, un de plus ?

Le 23 octobre 2015, un choc frontal entre un autocar et un camion a fait 43 victimes, asphyxiées et brûlées vives en quelques minutes. Quelle est la cause d’un tel drame, 33 ans après celui de Beaune ? L'enquête du BEATT a conclu à l’implication d’un réservoir additionnel non homologué, suivant un scénario abrancadabrantesque. Et si on nous cachait la présence du R1234yf à bord ...

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Parfois, dans les heures qui suivent des accidents terribles, des rumeurs courent pour annoncer des évidences, et souvent des vérités. Mais quand ces dernières mettent en cause la responsabilité des pouvoirs publics, des manoeuvres machiavéliques se mettent en place afin de détourner le regard ailleurs et d’enfumer l’espace médiatique. Par exemple, ce fut le cas avec le chalutier Bugaled Breizh, quand le Ministère des Armées clama haut et fort, dès le lendemain de la catastrophe, l’absence de sous-marins « français » à proximité de la zone de naufrage, en omettant de déclarer l’existence d’un exercice de l’OTAN dans les mêmes eaux et au même moment. Pour notre affaire, un abonné avait déjà eu une intuition dès janvier 2016, bien avant la parution du rapport officiel ... il faut beaucoup de temps pour maquiller la vérité !

Rappel des faits ... 23 octobre 2015 - 7h30 - Commune de Puisseguin (33)

Un camion, tractant une remorque vide, se met en portefeuille au niveau d’un virage, sur une petite route départementale. Voyant un autocar arriver à contre sens, le routier tente de redresser sa trajectoire, mais en vain, le choc frontal est inéluctable malgré l’anticipation des 2 chauffeurs. Un incendie d’une extrême violence se déclare rapidement après le choc, embrasant instantanément les 2 véhicules. Le bilan humain fut terrible : 43 morts dont un enfant de 3 ans, 8 blessés dont le chauffeur de l’autocar. Les conditions météorologiques et les caractéristiques de la chaussée étaient satisfaisantes au moment de l’accident, privilégiant l’erreur humaine comme cause probable. Ce fut une véritable catastrophe civile, touchant de plein fouet de nombreuses familles et rayant d’un trait une génération entière pour certains, puisque l’autocar emmenait un club du troisième âge en excursion. L’émotion fut vive à travers le pays, avec des hommages publics au plus haut sommet du pouvoir. Quelques mois plus tard seulement, en juin 2016, un accord cadre pour l’indemnisation des victimes fut signé avec l’Etat, concernant plus de 500 personnes, pour la reconnaissance d’un préjudice d’angoisse pour les victimes directes et d’un préjudice d’attente pour les proches des victimes. Il fallait aller vite pour compenser un peu la peine des familles, sans même attendre les conclusions de l’enquête, qui se faisaient toujours attendre.

Enquête du BEATT* ... agence sans-risque

En accord avec la réglementation en vigueur, le BEATT ouvrit de facto une enquête technique sur cet accident, le jour même. Celle-ci ne vise pas à établir des responsabilités, mais à déterminer les circonstances et les causes de l’événement étudié. L’analyse déboucha sur des recommandations d’amélioration de la sécurité afin de prévenir de futurs accidents. Le rapport fut publié en juillet 2017, soit 20 mois après le drame. Même si l’exercice est difficile à mener, une si longue période, pour confirmer une hypothèse émise juste après l’accident, peut semer le doute vu le nombre d’experts dépêchés sur le pont et la puissance d’investigation d’une telle institution. Et la communication fut bien orchestrée, puisque le public n’a retenu que les charges sur le transporteur, avec son sacré réservoir additionnel non conforme à la réglementation, qui aurait été percé par une tige métallique, entraînant une fuite de gasoil sur une paroi chaude, et donc son inflammation. Avec, en plus, une défaillance de son système de freinage ABS qui l’aurait déstabilisé. Côté autocar, les experts pointaient principalement un manque de résistance au feu des matériaux utilisés, préconisation bien vaine quand ils subissent des attaques directes à la flamme d’un véritable chalumeau. Par contre, le document ne fait pas part de l’analyse du chauffeur de bus qui n’a toujours pas compris pourquoi une simple collision latérale des véhicules a pu provoquer un tel carnage, au milieu d’un enfer en pleine campagne.

*Bureau d’Enquêtes sur les Accidents de Transport Terrestre

Hypothèse retenue ... scénario à la MacGyver

Extrait du Rapport n° BEATT-2015-014

« Les enquêteurs du BEA-TT soulignent que, compte tenu de l’importante dégradation des véhicules limitant les possibilités d’investigations, il n’est pas possible de déterminer avec certitude les causes du déclenchement et de la propagation rapide de l’incendie. Compte tenu de ses investigations et de ses analyses présentées dans les précédents paragraphes, après avoir examiné les différentes hypothèses évoquées, le BEA-TT privilégie le scénario suivant qui lui est apparu le plus plausible :

Sous le choc, le réservoir additionnel du tracteur routier et le réservoir gauche de l’autocar se rompent et répandent leur contenu sur les deux véhicules et la chaussée. Le contenu du réservoir additionnel situé derrière la cabine de conduite se répand sur l’arrière de celle-ci ainsi que sur les éléments mécaniques du tracteur routier situés sous celui-ci, et notamment sur la ligne d’échappement et le dispositif de réduction catalytique sélective qui, en fonctionnement, sont portés à très haute température. Ce qui a pu conduire à un échauffement et une vaporisation partielle du gazole. Le gazole contenu dans le réservoir gauche de l’autocar se répand sur la chaussée et s’écoule en direction du tracteur routier, en suivant la pente de la chaussée.

La source de chaleur active à l’origine de l’embrasement n’a pas pu être formellement identifiée, mais on peut considérer que l’écrasement ou le frottement de diverses parties métalliques et électriques des véhicules les une contre les autres ou sur la chaussée, ont pu générer des sources actives à même d’embraser le gazole et les vapeurs de gazole, d’autant plus facilement que celui-ci a pu être préalablement réchauffé et vaporisé au contact de la ligne d’échappement et du dispositif de réduction catalytique sélective du tracteur routier.

Compte tenu du volume de ces deux réservoirs, et bien que leur niveau de remplissage au moment de l’accident ne soit pas connu, on peut considérer que plusieurs centaines de litres de carburant se sont répandus et enflammés. Puis les flammes se sont propagées sous le tracteur jusqu’aux réservoirs de l’autocar et ont pénétré dans l’autocar par les vitres avant gauche situées du côté du conducteur qui s’étaient brisées au moment de la collision. Compte tenu du pouvoir calorifique de ce carburant et de la quantité mise en jeu, l’incendie s’est propagé très vite à l’autocar, faisant fondre et enflammant son habillage intérieur, constitué principalement d’ABS19, de polypropylène, de polyester et de polyuréthane. Les fumées chaudes et les gaz de combustion, très toxiques, qui ont été dégagés, et se sont rapidement propagés de l’avant vers l’arrière de l’autocar, ont participé à l’embrasement de celui-ci.

L’incendie est très rapidement devenu incontrôlable. »

Il aurait été difficile de faire plus ubuesque et moins scientifique, quand on essaie de se faire une réalité de ce déroulement, sachant la difficulté technique à enflammer du gasoil et en estimant la température faible de ce carburant dans des réservoirs venant de passer la nuit dehors, à 12°C seulement. De plus, cet organisme n’a jamais recherché à faire de reconstitution via une maquette, préjugeant à l’avance de son échec. Copie à revoir ...

R1234yf ... gaz miracle et mortifère

« R1234yf » un nom de code pour un gaz miracle, au chevet de la Planète, et une histoire en 5 actes :

  • dans le cadre d’un enjeu environnemental majeur, la Directive européenne 2006/40/CE obligea les constructeurs automobiles à utiliser des fluides frigorigènes à plus faible PRG « Potentiel de Réchauffement Global » au niveau de leurs systèmes de climatisation, à partir du 1er janvier 2013, avec un ultimatum à fin 2016

=> en résumé, substituer le classique HFC-134a (ou R134a) à PRG = 1300, par un autre XXXXX à PRG inférieur à 150

  • miracle de la science ou opportunité sans faille du monde capitaliste, l’américain Honeywell (et également DuPont) a mis au point le nouveau gaz HFO-1234yf, encore appelé plus simplement « R1234yf », possédant un PRG proche de 4 (soit 325 fois moins)

=> en résumé, la bonne solution au bon moment, avec un marché mondial à plusieurs milliards de dollars

  • mais la médaille a son revers, car ce nouveau gaz est ultra-dangereux, avec ces 2 marqueurs : H220 ... Gaz extrêmement inflammable et H280 ... peut exploser sous l’effet de la chaleur

=> en résumé, un gaz miracle pour faire du froid, mais à ne pas mettre en contact avec un élément chaud ou en plein soleil

  • le 25 septembre 2012, le Groupe allemand Daimler, propriétaire de la marque Mercedes-Benz, annonça son refus d’équiper ses voitures avec le gaz R1234yf pour des raisons de sécurité, suite à la réalisation de tests complémentaires en conditions réelles, concluant à son caractère très inflammable lors de son contact avec le compartiment chaud du moteur

=> en résumé, en cas de collision frontale, on constate une dispersion dynamique du gaz sous haute pression et la mise à feu instantanée du véhicule

  • le 12 juin 2013, notre pays, la France, grande prêtresse de l’environnement, refusa d’immatriculer certains modèles de Mercedes-Benz, suite au refus du constructeur d’utiliser ce nouveau gaz « lanceur de flammes » (cette sanction sera suspendue de manière provisoire par le Conseil d’Etat, le 27 août 2013)

=> en résumé, un embroglio politico-économique, doublé d’un déni, l’emportent sur la sagesse scientifique, et le constructeur s’engagera à l’utiliser à partir de 2017, après une modification majeure sur le compartiment moteur ... annonce faite le 21 octobre 2015, soit 2 jours avant le drame de Puisseguin ! ! !

Mais la médaille a un second revers : l’inflammation de ce nouveau gaz R1234yf dégage du fluorure d’hydrogène*, gaz extrêmement toxique et corrosif, mortel à très faible dose, et qui se transforme en acide fluorhydrique au contact de l’eau. Ainsi, les passagers du véhicule et les pompiers s’exposent à une mise en danger de mort.

*codes de danger : H300 + H310 + H330 ... mortel par ingestion, par contact cutané ou par inhalation

Reconstitution d’une catastrophe annoncée

L’autocar de Puisseguin était un Tourismo RHD, de marque Mercedes-Benz, mis en service en janvier 2011. Drôle de coïncidence. Si ce véhicule était équipé du gaz R1234yf, avant que le constructeur allemand ne suspende son utilisation suite à ses essais complémentaires alarmants, le scénario de cet incendie rapide et dramatique coule de source :

- au moment de la collision entre le camion et l’autocar, l’évaporateur du système de climatisation, situé en façade, se rompt instantanément sous l’effet du choc, y compris les 2 tuyauteries de raccordement

- le gaz frigorigène R1234yf s’échappe sous pression et rentre en contact avec les parois chaudes du camion, entraînant son inflammation instantanée et violente

- la cabine du camion s’enflamme rapidement, et les 2 passagers meurent par inhalation inéluctable du gaz se décomposant en fluorure d’hydrogène

- le gaz s’enflamme à l’intérieur du bus suite à sa présence dans le circuit de liaison évaporateur/compresseur*/condenseur*, entraînant un incendie rapide et violent de l’habitacle

- les passagers du bus meurent par inhalation/ingestion de fluorure d’hydrogène en quantité importante vu le volume du circuit frigorifique (quelques dizaines de kg), ainsi que d’autres gaz issus de la combustion des matériaux de l’habillage intérieur

*le compresseur est situé à l’arrière, à proximité directe du moteur, et le condenseur sur le toit afin d’échanger avec l’air ambiant

Les automobilistes présents sur les lieux de l’accident ont décrit un incendie très violent et plusieurs explosions, phénomènes physiques répondant bien aux dangers potentiels du R1234yf, H220 et H280. On imagine mal du simple gasoil froid reproduire une telle scène pyrotechnique.

Les témoignages suivants de passagers rescapés semblent illustrer favorablement la reconstitution annoncée : " Des flammes sont apparues immédiatement à l’avant ainsi que sur le côté droit de l’autocar ... Au moment de l’accident, il lisait un livre. Ayant ressenti le choc, il relève la tête et voit aussitôt le feu sur le camion et sur l’avant de l’autocar. Les flammes étaient rougeoyantes ... Au moment de l’accident, elle sent un choc et entend un grand bruit. L’avant de l’autocar s’enflamme immédiatement. De la fumée blanche et noire progresse vers l’arrière de l’autocar ... Ce témoin décrit une propagation rapide de l’incendie : explosions, chaleur intense et matériau du plafond qui fond et coule sur elle."

Le rapport du BEATT ne fit jamais allusion à ce nouveau gaz, sans vraiment prouver que l’autocar était effectivement équipé de son prédécesseur, le R134a. Des travaux de remise en état des talus de la route ont été réalisés après l'accident, avec un terrassement important et un apport de nouvelles terres végétales ... il est vrai qu'il n'y a pas plus fort décapant que l'acide fluorhydrique !

A cette heure, il est difficile de dire combien de véhicules sont équipés avec ce nouveau gaz R1234yf ... mais je peux vous raconter une anecdote qui m’est arrivée, il y a quelques mois. Lors d’un passage chez mon garagiste, je constate au sol la présence de 2 bonbonnes de gaz frigorigènes différents, du R134a et du R1234yf. Après une petite discussion sur le sujet, il m’informe que désormais il réalise les recharges de climatisation avec le nouveau gaz, en prenant le soin de coller un simple autocollant à l’intérieur du capot, en vue d’informer les éventuels pompiers de sa présence et de son caractère inflammable. Je lui conseille de se rapprocher de ses services techniques pour vérifier la compatibilité avec les modèles de véhicules, et me confirme par la suite l’absence de problèmes. Je vous invite a faire la même expérience auprès de votre garage. Décidément, les incendies de Notre-Dame et de Lubrizol n’ont pas servi de leçons, on continue de jouer avec le feu ...

Le 23 octobre 2019, ayons une pensée pour ces 43 victimes et leurs familles, et que justice soit faite .

..

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