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Billet de blog 26 sept. 2021

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Incendie de Lubrizol : 2 ans après, l’Etat nous ment toujours

En revendiquant un impact sanitaire faible pour la population exposée au panache de fumées toxiques, notre puissance publique nous refait le scénario du nuage de Tchernobyl. Pourtant, l’étude portant sur l’Interprétation de l’Etat des Milieux (IEM) semble fournir des données pertinentes pour démontrer la mise en danger des riverains …

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Un rappel des faits

Le 26 septembre 2019, environ 10 000 tonnes de produits finis, issues principalement des activités de Lubrizol, partent en fumées avec un débit astronomique et une température d’émission proche de 260°C. Avec la combustion majeure d’hydrocarbures, c’est l’équivalent d’un méga incinérateur à ciel ouvert, sans lavage de gaz en sortie, diffusant dioxines, furanes, PCB ou autres Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (HAP), substances toxiques classées CMR (Cancérigène – Mutagène – Reprotoxique). Ou encore assimilable au fonctionnement simultané de dizaines de centrales d’enrobage à chaud (fabrication d’enrobés), libérant entre autres du Benzène et du benzo(a)pyrène à une échelle exponentielle. Cet incendie, exceptionnel par son intensité et sa durée, est très difficilement modélisable avec les outils disponibles actuellement. En effet, la découverte de la présence de HAP à une quarantaine de kilomètres du foyer, avec des concentrations élevées, défient les lois empiriques régissant les modèles de calculs pour évaluer la dispersion atmosphérique des polluants. Ainsi, la restitution de la tierce expertise sur l’Evaluation Quantitative des Risques Sanitaires par l’INERIS, planifiée en fin d’année, est très attendue au niveau de ses résultats et de ses conclusions pour confirmer ou infirmer l’absence d’impact sanitaire.

Les lichens comme bio-indicateurs

L’Etat a exigé une étude sur les lichens, dans des communes survolées par le panache, afin de déterminer la signature chimique de l’incendie. Ces végétaux sont reconnus pour absorber les substances contenues dans l’air ambiant, et de les concentrer, jouant un rôle de traceurs pour l’environnement. Menée sur 2019 et 2020, elle démontre certes la décroissance des polluants dans le temps, mais surtout elle met en évidence des concentrations élevées en HAP, supérieures au seuil d’alerte, dans plusieurs communes très éloignées de Rouen. Cette découverte établit de façon qualitative l’exposition de ces citoyens au nuage toxique, mais ne permet pas une évaluation quantitative en matière de risque sanitaire. En effet, les données issues de cette expertise ne peuvent pas déboucher sur un calcul des concentrations dans l’air inhalé, afin de les comparer à des Valeurs Toxicologiques de Référence (VTR).

Le sol, un autre bio-indicateur pertinent

Les pouvoirs publics ont également imposé la réalisation d’une l’Interprétation de l’Etat des Milieux (IEM), sur une vaste étendue couvrant plus d’une centaine de communes survolées par le panache de fumées, dans le département de Seine-Maritime. La méthode consistait à des prélèvements et à des analyses sur des sols et des végétaux, et donc à la recherche de composés organiques pouvant provenir d’une combustion incomplète (HAP, dioxines, furanes, PCB, …), ou encore des métaux lourds ou autres perturbateurs endocriniens. Soit un cocktail détonant de substances hautement toxiques de type CMR, avec des effets sans seuil et à long terme, en résumé une véritable bombe sanitaire à retardement. Cette interprétation a été menée quelques mois après l’incendie, et a conclu à l’impossibilité d’établir de corrélation entre cet incendie et une éventuelle dégradation des milieux sols et végétaux pour les paramètres recherchés. Soit, circulez, il n’y a rien à voir …

Le droit de réponse du préfet de Seine-Maritime

Suite à un article de Médiapart sur cet incendie, intitulé « Lubrizol : l’Etat minimise la pollution », le préfet de Seine-Maritime a tenu à répondre afin de défendre son plan d’actions et son process de communication. Certes, les associations et les riverains ont été informés des résultats des nombreuses études réalisées, mais on peut quand même reprocher la lenteur et une certaine « planification calculée » de leur divulgation. Le facteur « temps » est utilisé pour diluer et contourner l’intensité émotionnelle des victimes de la pollution. Le préfet s’est targué de la collecte de 368 000 données … encore faudrait-il les analyser avec pragmatisme et objectivité, et les faire parler afin d’évaluer les risques sanitaires encourus pour la population normande. Ainsi, la puissance publique a estimé que la réalisation d’une étude de biosurveillance n’est pas jugée pertinente car le risque d’une surexposition chronique de la population à une contamination des milieux résultant de l’incendie apparaît très faible … encore un mensonge politique pour masquer la vérité scientifique. Mais la contamination « aigüe ou accidentelle » par inhalation des riverains, le 26 septembre entre 3 heures et 15 heures, est un camouflé, représentant pourtant le risque sanitaire le plus important.

L'inhalation de CMR, attention, danger

Petit exercice de pragmatisme. Les substances toxiques retrouvées dans les sols jusqu’à 30 centimètres de profondeur, au moins, provenaient de la chute gravitaire des polluants contenus dans le panache de fumées qui se dirigeait suivant une direction Nord-Est. Donc, l’air ambiant était contaminé par ces mêmes composés, inhalé par la population se retrouvant à la verticale du nuage. Ainsi, pendant la douzaine d’heures de l’incendie et sa production colossale d’aérosols en dispersion massive, la quantité surfacique des charges polluantes déposées au sol (A) dépendait de 2 facteurs : leurs concentrations dans l’air (B) et leurs vitesses de dépôt (C). A partir de la formule A = B x C, et connaissant les valeurs de A et de C, on pourrait en déduire mathématiquement la concentration dans l’air de chaque polluant (B), et la comparer à une Valeur Toxicologique de Référence (VTR) afin d’Evaluer le Risque Sanitaire (ERS). Cette étude devrait être menée et servir objectivement à la décision de pratiquer une biosurveillance de la population sur plusieurs dizaines d’années. Un premier calcul sur un HAP dénommé « Benzo(a)pyrène » semblerait démontrer un dépassement de la VTR à caractère accidentel, soit un risque avéré pour la santé publique.

« Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre »                                                       Marie Curie

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