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Billet de blog 11 déc. 2016

Lettre à un éditeur escroc, par Lewis Chambard

Là où l'éditeur classique repère, accompagne et promeut un auteur pour l'aider à trouver ses lecteurs, l'éditeur escroc fait son beurre sur l'impression des livres, aux frais de l'auteur, à des conditions désavantageuses. En somme, il fait passer sa plate-forme d'auto-édition pour une maison légitime dans l'espoir d'attirer dans ses filets des auteurs désespérés et naïfs.

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Monsieur le responsable d’édition,

J’ai bien reçu, en ce mercredi 7 décembre 2016, votre courrier m’annonçant que vous acceptiez, en votre qualité de responsable d’édition de la maison Mélibée, de publier le roman que je vous avais fait parvenir quelque temps auparavant.

Monsieur, il faut vous représenter l’intense émotion que peut éprouver un jeune auteur de 27 ans, précaire, inaccompli, confiant en ses choix mais devant sans cesse faire face à la réalité implacable de la vie, lorsqu’il voit dépasser de sa boîte aux lettres une grande enveloppe estampillée du logo d’un des quelques éditeurs à qui il a fait parvenir le fruit de ses 6 dernières années de travail, comme on lance une bouteille à la mer…

Rassurez-vous, monsieur. Mon flegme éthylique et mon indéfectible pessimisme m’ont retenu de me laisser aller à un éclat de joie qui aurait fait bondir mon chat de sa place attitrée sur le canapé et arraché ma voisine à son face-à-face quotidien avec Cyril Hanouna, et m’aurait fait courir dans la rue pour embrasser le premier passant venu – de préférence grand, bien bâti et aux yeux verts– avant de me rendre chez mon caviste préféré pour aggraver mon découvert bancaire en m’offrant une bouteille de ce maudit vin blanc à bulles dont la virulence des gueules de bois qu’il suscite n’est plus à attester, mais qui s’impose lorsqu’il s’agit de célébrer de grandes occasions.

Heureusement pour moi, j’ai tout de suite flairé l’entourloupe. D’abord, je me suis étonné de recevoir une réponse si rapide, quelques jours à peine après vous avoir fait parvenir mon texte. D’ailleurs, vous n’aviez aucune remarque, ni de fond ni de forme, à formuler, et étiez prêt à programmer son impression dès réception du contrat que vous aviez joint en deux exemplaires à votre missive pour que je le paraphe. Ainsi donc, mon génie était enfin reconnu à sa juste valeur, et je n’avais plus qu’à apposer ma signature pour consacrer cet état de fait.

Le rêve qui se réalise enfin !

Avez-vous déjà fait ce rêve, monsieur, où vos jambes ne vous obéissent plus et vous êtes la proie d’une présence obscure, une immonde créature qui vous poursuit et voudrait vous entraîner dans les profondeurs du néant ?

Immonde, le mot est lâché. De la joie, à la découverte de votre courrier, j’ai bien vite basculé dans le dégoût, une région qui m’est certes plus familière car je vis avec mon temps et lis la presse tous les jours, et je dois vous remercier ici de ne pas trop m’avoir détourné de ma certitude que le monde est pourri jusqu’à la moelle et que nous courons tous joyeusement à notre perte. Les conditions auxquelles vous offriez d’éditer mon roman étaient suspectes : si vous acceptiez, du haut de votre miséricorde, de prendre à votre charge sa diffusion et sa promotion, il me revenait d’abord d’en financer la conception et l’impression à hauteur de 2584,79€. En somme, de m’autoéditer à prix d’or sous prétexte que vous le mettriez ensuite en avant sur votre plate-forme internet et sur l’étal d’un ou deux commerçants amis, pour ne surtout pas donner l’impression de vous dérober à votre part du contrat.

Monsieur, en cet âge du numérique où tant de pyramides s’effondrent, l’autoédition est un choix respectable et qui peut, correctement conduit, donner de formidables résultats. Ce choix n’est pas encore le mien, mais croyez bien que si j’y venais, je le ferais dans des conditions qui seraient favorables, et au roman, et à son auteur. Certes j’aurais pu, j’aurais dû me méfier, lorsque j’avais parcouru votre site à la recherche d’une éventuelle ligne éditoriale avant de vous envoyer mon texte. Un éditeur classique ne publiant que quelques titres par an, en majorité d’auteurs déjà consacrés, j’aurais pu, j’aurais dû voir que votre catalogue était douteux.

Vous publiez, mais vous ne lisez pas ce que vous publiez, j’en suis intimement convaincu. Vous vous faîtes votre beurre sur la conception et l’impression des livres ; le reste, ce n’est que du bonus, de l’accidentel même. L’auteur que vous aurez plumé pourra toujours tenter de récupérer sa mise. Pour moi, à raison de 20% de bénéfice sur les 1.000 premiers exemplaires de mon roman – que vous proposiez de vendre pour 17,50€ –, et avec un investissement préalable de 2584,79€, je devrais dores et déjà en écouler 739 exemplaires pour seulement commencer à voir mon travail payer. La moyenne des ventes d’un premier roman, – je parle bien-sûr dans le circuit traditionnel et, disons, honnête–, étant de 500 à 800 exemplaires, vous devinez ma réticence.

Mettons que j’eusse eu 2584,79€ sous la main à jeter par la fenêtre, et quand bien même j’aurais vendu ces 739 premiers exemplaires – car, comme nous l’avons établi au-dessus, mon génie n’est plus à prouver–, j’aurais tout de même mis un certain temps à pouvoir financer mon alcoolisme et payer mon loyer, la pâtée de mon chat et ma modeste subsistance. Dans le scénario inverse, plus probable, où je n’aurais refourgué que quelques dizaines d’exemplaires auprès d’amis apitoyés, j’aurais dû ajouter à ma précarité le poids de cette dette jusqu’à l’étranglement, le désespoir, et qui sait quels malheurs encore !...

En fait d’éditeurs, je vous suspecte d’être une bande d’escrocs avec assez de flair pour vous être dégoté un marché inépuisable : tant d’écrivains, chaque jour, tentent leur chance chez les maisons les plus reconnues, et, continuellement ignorés ou rejetés, deviennent susceptibles de céder à vos sirènes. Ils sont cuits à point et n’attendent plus que d’être mangés. Un « éditeur » comme vous, précisément, se nourrit des auteurs qu’il piège dans sa toile. Il publiera tout et n’importe quoi, sans se soucier du devenir de ces textes, puisqu’il aura empoché l’avance fournie par le malheureux naïf qui se sera laissé embobiner et attendra désespérément de voir son livre promu et diffusé, alors que vous serez déjà passés à la prochaine victime.

Je regrette que vous ne puissiez voir l’expression de mépris qui habille mon visage à cet instant, mon cher monsieur. Je ne vous ferais même pas l’honneur de vous cracher à la figure, si je vous avais en face de moi, tant je crains que cette perversion qui est la vôtre, que vous avez érigée en un business que je devine fructueux, en eût retiré une forme de plaisir, voire de consécration.

L’idée que 6 ans de travail, que le fruit de mes entrailles, de mes larmes et de mes plaies et de mes maux devenus mots, se soit retrouvé entre vos mains poisseuses aux griffes acérées me déchire le cœur, et a achevé de me faire perdre foi en l’humanité. Ma seule consolation est de savoir que vous n’avez de toute évidence pas lu une seule ligne de mon texte, tout occupé que vous étiez à faire vos minables additions, et je voulais exprimer ici ma sincère gratitude à votre cupidité. Ainsi, en guise de remerciement, je vais m’évertuer à vous faire la meilleure des publicités par les canaux qui sont les miens.

Monsieur, vous et la clique de faux-jetons qui vous entourent êtes des êtres de la pire espèce, qui vous nourrissez de l’espérance des gens, de cette force qui les tient debout envers et contre tout, et qui peut parfois pousser les plus faibles vers la crédulité naïve dont vous vous goinfrez sans rougir. Comme le vampire, vous vous repaissez du souffle de vie qui anime ces pauvres gens qui ont eu, un jour, la folie de poursuivre leur rêve.

Toutefois, le vampire conserve un avantage de taille sur vous : lui, au moins, n’aura jamais à redouter de croiser son reflet dans un miroir.

Je vous prie de recevoir, monsieur le responsable d’édition, un jet de mon urine la plus âcre en plein visage.

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