«Décharges», de Virginie Lou-Nony: les migrations souterraines


« Tu me dis On a bien eu raison de fuir ! Le mot fuir m’éblouit comme si j’avais traversé tout ça sans mot. Exode sans drame, sans bombardements. Sans gloire, les réfugiés se planquent dans leurs trous à rats. Refuges morbides nommés centre Espérance, hôtels miteux. Dans la douche, des blattes. Tes fesses nues et tes couilles sans défense, le haut du corps cassé au-dessus du bac, tu répètes Incroyable ! Jamais vu ça !

Les blattes, leurs variétés. Au petit-déjeuner devant un litron de bière, des putains aux yeux morts dans les flaques de rimmel comme dans les maisons démolies, le papier peint resté par plaques. Des hommes nus couchés sur des litières de cartons dans la bouillasse des rues. Un qui chie debout, la merde jaillie dru d’entre ses fesses blanches. Tu mets ton bras sur mes yeux, mais j’ai vu. L’image nous poursuit. On n’a pas l’habitude, encore. On est au tout début de notre guerre. On a juste perdu une bataille, pas encore l’espoir. On croit vivre une parenthèse. Des vacances inquiètes. Des vacances d’exilés dans un mobil home. Les vacances, même les plus tristes, ont une fin. On ne veut pas penser que l’exil ne finit pas. Pourtant dès l’enfance on le sait. Théo et Lisa l’apprennent. Les salopiauds de leur école les appellent roms. Rom, un nom de rien pour eux, chez nous on dit gitan. Mais le fouet du rejet s’incruste dans la peau. »

 

Eva et Manuel ont fait tout ce qu’ils ont pu pour sauver leur usine, grèves, occupations, actions choc et négociations avec les actionnaires, avant de comprendre : avec ces personnes-là, on ne négocie pas. Les misérables petites données humaines ne comptent pas face à la possibilité de gagner encore, toujours plus d’argent, en licenciant, sous-traitant, délocalisant…

Contraints de quitter leur sud natal, où ils ont grandi, vécu, aimé, eu leurs trois enfants, les voilà échoués contre la frontière belge comme aux abords d’un autre monde, monde indéfini, monde inquiétant. Ici, ils ne vivent plus qu’à peine : ils tiennent.

 

« Tenir !

On n’a que ce mot à la bouche depuis deux ans. Ou faire comme si. Des fêtes dans le mobil home avec la farine et le beurre du Secours Populaire. Tenir en suspension dans une parenthèse, entrer dans les critères de Pôle emploi, se faufiler dans leurs procédures, avancer dents serrées sur le fil de leurs formations. Les enfants n’en reviennent pas, leur maman renvoyée à l’école ! Un comble de malheur ajouté à leur malheur. Camille écrit des lettres cabossées de larmes. Théo et Lisa partent à l’école comme des guerriers. Tu rentres du chantier, tu te jettes tout habillé en sale sur la banquette. Plus personne n’aurait l’idée, comme à la rizerie, de t’appeler Armani. Tu t’endors en portant la fourchette à ta bouche. On tient comme les boxeurs, KO debout. »

 

Reconvertie en aide-soignante dans un centre pour jeunes patients – paralysés, grands brûlés, anorexiques – tous cabossés, mourants ou à peine valides, à peine vivants. Impuissante devant le scandale de la maladie, de la mort qui ronge des êtres si jeunes, Eva évolue parmi eux comme une funambule, toujours près de sombrer mais ne sombrant pas : tenir, il faut tenir.

Parmi les malades, un jeune homme tétraplégique, Gabriel, dont la beauté irréelle, l’aura angélique, s’accordent avec le prénom. Sa force d’attraction est telle que les femmes gravitent autour de lui, aimantées par l’étrange pureté qui émane de lui – malgré un passé trouble qui parfois refait surface, au détour d’un mot, d’une allusion, d’une photographie –, soumises à ses injonctions silencieuses.

Bouleversée par cette rencontre, Eva tente de rester distante, professionnelle, de ne pas se laisser happer. Par quoi ? Elle ne sait pas. Pas encore. Pas vraiment. Elle devine, tout au fond d’elle, là où le silence est absolu – héritage d’une enfance écartelée entre une mère française et un père mafieux italien, choc des idiomes qui provoque le mutisme chez la petite fille – elle sait qu’au fond d’elle se trame quelque chose d’obscur et d’insaisissable, un gouffre indéfini aussi beau que ravageur.

Il n’y a pas de mots pour dire ce qui se modifie en elle au contact de Gabriel. Mais on comprend en même temps qu’elle qu’il lui est impossible de résister. Et avec elle, on se laisse emporter.

Ce qui se déchire en elle au contact du jeune homme, c’est cette vie passée qu’elle porte sur ses épaules comme une vieille peau, en loques, qui n’est plus qu’un écho, une vague réminiscence de celle qu’elle fut. Qui subsiste, apparemment. Toujours mariée au même homme. Toujours mère de trois enfants. Avec un nouveau travail, un contrat à durée indéterminée.

Mais, dans le lit conjugal, les corps peinent à se rejoindre. Pour la première fois, Eva ne met plus de visages sur les noms des anecdotes de son mari. Les enfants grandissent, élaborent leurs univers personnels et intimes qu’ils cloisonnent hors du regard de leurs parents. Quant à Eva, elle fait silence sur son expérience à elle, l'horreur permanente d’observer la mort qui travaille les corps des jeunes, et Gabriel, évidemment. Elle fait silence sur Gabriel jusque dans le secret de ses pensées.

Entre elle et les siens s’érigent des murs, des fossés. A la maison, on désigne la clinique par une locution adverbiale : « Là-bas », comme s’il était trop douloureux de nommer ce lieu qui représente l’éloignement, la fuite d’Eva.

Son expérience, elle la vit dans la solitude totale. Elle n’entre pas dans le domaine des autres. Elle est intraduisible dans leur langage. Même avec Gabriel, avec qui se tisse une histoire secrète, lente et envoûtante de désirs violents, de bouleversements profonds, de transgressions complices, même avec lui tout reste tu, vécu absolument parce qu’imprononcé, indéfini : tout-à-fait entier.

 Les rares présences amies au travail, avec qui elle peut se délester un peu (si peu !) de ce vécu trop lourd, surgissent et vacillent aussitôt, comme des bougies en fin de vie – Marie, Hélène Vassilios la directrice, Eric… Petites bouffées d’espoir avant la nuit noire, « la nuit Lambert », du nom du nouveau directeur du centre, qui incarne les lois comptables, obtuses, inhumaines, qui ont contraint Eva et Manuel à quitter le sud, ces mêmes lois de rentabilité, de concurrence, de méfiance et de défiance vis-à-vis de l’autre, qui ravagent les sociétés capitalistes contemporaines, avec de terribles conséquences notamment sur le système de santé, et l’hôpital public en premier lieu.

 

« La nuit Lambert s’épaissit. N’importe qui dans ce genre de nuit peut se faire mouchard. La sale petite bête humaine n’attend que cette nuit pour renaitre et dénoncer les juifs, les sans-papiers, les chiens bâtards, la sale petite bête increvable n’attend qu’un Lambert. Elle l’a. Elle triomphe. La jalousie, l’envie sont des passions médiocres comparées à la jouissance de la délation. »

 

Lambert est l’image de la puissance : viril, autoritaire, haut-placé, méprisant, suivi de sa cohorte de hyènes dévouées. Pourtant, la véritable puissance, c’est Gabriel qui l’incarne. Lui, figé sur son fauteuil, incapable de se nourrir seul, de se laver, de se torcher seul, lui, incapable de bander. Et pour les autres, ceux du dehors, ceux du rentable, les gens sérieux, les gens bien, c’est là l’incompréhensible, l’insupportable vérité : Comment une femme peut-elle tourner le dos à un mari valide et à ses trois enfants pour un impuissant ?

 

« [...] assuré de sa puissance il m’observe, sillonnée en dedans par le mot impuissance. Il attend de voir ce que ça va briser en moi. Ou bien il jouit d’avoir pu désigner plus impuissant que lui, plus visiblement impuissant que lui dont l’impuissance n’est qu’ordinaire, invisible à force de banalité. »

 

C’est que le monde d’Eva a chaviré. Après une multitude d’exils comme autant de petites morts, elle a atteint son nord intérieur et passé une invisible frontière. Sans retour possible. La vieille peau qui ne tenait plus a été déposée avec le reste, le mari, les enfants, la position sociale, la réputation, les responsabilités…

Au bout de cet étourdissant voyage, deux mots, à peine : Tant pis. Un soupir, un faible soupir. Et alors, plus besoin d’aller fouiller dans la langue jusqu’à cette poche enfouie dans l’enfance où tout se tait. Il n’y a plus rien à dire, à personne. Il n’y a plus rien.

Cependant, aussi effroyable que soit cette conclusion, la langue que Virginie Lou-Nony bâtit à la pointe du stylo comme toujours sur le point de chavirer – au bord du gouffre, mais ne tombe pas immédiatement, prend le temps de sonder le vide devant soi, de s’effrayer, de se laisser basculer, de savourer son effondrement – cette langue d’êtres en chute libre porte en elle l’espoir qu’à rebours du trajet d’Eva, existe dans l’écriture la possibilité de remonter jusqu’aux poches les plus lointaines de silence, et d’y puiser les mots qui n’existent pas encore, d’inventer une langue qui effleure, dompte, traduit l’indicible.

 

Sortie le 1/02/2012  --- http://livre.fnac.com/a3764894/Virginie-Lou-Nony-Decharges

Le site de Virginie Lou-Nony  --- http://lou-nony.litteratures.fr/

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