L’absence d'instinct maternel : Un drame ? / REFERENCES THEORIQUES I.1

L'absence d'instinct maternel est-il normal ? Cette question en amène une autre fondamentale, à savoir : "L'instinct maternel existe-t-il ? Le développement théorique suivant aidera le lecteur à avoir un avis plus éclairé sur ces questions.

L'absence d'instinct maternel : Un drame? © JEANLUC ROBERT L'absence d'instinct maternel : Un drame? © JEANLUC ROBERT
I.1

L’absence d'instinct maternel : Un drame ?

 

« L'instinct, c'est l'âme à quatre pattes ; la pensée, c'est l'esprit debout. »

  1. V. Hugo[1]

 

Evoquer la maternité aujourd’hui, c’est immanquablement se retrouver confronté à l’idée que celle-ci ne va pas sans instinct. On parle d’ailleurs d’instinct  maternel comme on parle d’amour  maternel. Les deux termes confluent dans le langage courant, l’un employé à la place de l’autre et vice versa ; la maternité semblant être indissociable de l’amour et de l’instinct. Ainsi, il est rare que l’on entende parler d’amour maternel sans qu’il soit qualifié d’instinctif ou d’inné. La notion d’innéité opposée à celle d’apprentissage, comprend la part de ce qui existe dès la naissance, la part de ce qui est transmis génétiquement et qui s’inscrit dans le patrimoine de l’espèce. L’instinct maternel à proprement parler, devrait donc être compris comme la compétence innée des femmes pour la maternité.

Si l’instinct doit s’étendre à l’espèce toute entière, il faut supposer que chaque femme possède en elle une fibre maternelle en sommeil, qu’elle saura infailliblement exploiter le moment venu. L’instinct en effet, ne peut par définition être faillible. Il procède d’une impulsion commandée par l’hérédité, ce qui ne peut le soumettre à la variabilité que connaît la pulsion.

  1. Freud, en étudiant le mécanisme du refoulement caractérisant la névrose, a été amené à faire émerger de l’inconscient des malades les pulsions refoulées. Ceci l’a conduit à définir la pulsion comme un facteur d’ordre énergétique correspondant à la tension interne de l’Instinkt [2], sans pour autant que celle-ci s’inscrive dans un programme préétabli et invariable. Seul l’affect d’urgence et d’impérativité appelant la satisfaction guiderait la pulsion. Cet affect d’urgence déclencherait la poussée que S. Freud appelle la force poussante du Trieb.

Nous comprenons qu’il était nécessaire que la théorie freudienne ne souffre pas de cette confusion entre le biologique et le psychique. L’emploi du terme instinct pouvait en effet faire méconnaître le caractère variable de la poussée, biaisant le discours freudien qui était de nous faire comprendre la part des résistances dont l’intensité varie selon la force de la poussée.

I.1.1. Caractère de la maternité (variabilité vs invariabilité)

Aussi, lorsque l’on parle de maternité, il est nécessaire de s’interroger sur son caractère fluctuant ou fixe. Si l’on admet l’existence d’un instinct maternel, on se place dans la perspective d’une prédestination des femmes pour la fonction maternelle, ce qui assurerait une certaine constance dans leur attitude et leur savoir-faire de génération en génération. Le biologique leur permettrait de façon immuable d'être suffisamment bonnes[3] et compétentes. Les défenseurs de l’instinct maternel ne manqueront pas à cet égard, de mettre l’accent sur la profusion hormonale qui a lieu chez la femme enceinte. Ils reconnaîtront l'influence de certaines molécules produites durant la gestation comme déterminantes sur le fonctionnement mental des femmes. La prolactine, dont le taux augmente durant la grossesse pour atteindre un maximum à la naissance de l'enfant, également baptisée hormone  du  maternage, est mise en avant dans la contribution à l'instauration d'un bon maternage. La stimulation des mamelons qui entretient un taux élevé de prolactine, expliquerait en partie le rôle de l'allaitement dans l'expression d'un instinct maternel. Ainsi, l’argument en faveur de la programmation du corps et de l’esprit pour la maternité, trouve là un terrain propice à son expression.

  1. Bergeret-Amselek affirme que : « Notre psychisme se dilate bel et bien, comme notre corps tout entier pour contenir l’enfant et le laisser sortir»[4]. Si l’esprit n’est pas pré-programmé, il semble aller de soi qu’il acquiert une nouvelle capacité du fait de l’état de maternité, qui serait pour la femme une expérience intense de vie. Son travail effectué auprès des mères en difficulté lui a donné la conviction que toute femme a accès à l’instinct maternel. Cette préoccupation ferait partie de l’essence même de la femme qui serait pourvue de la capacité de s'identifier aux besoins de son enfant et à ses désirs. Il s’agirait pour chaque femme en difficulté de retrouver cette capacité enfouie au fond d’elle-même. Cet instinct ne serait toutefois pas présent d’emblée. Elle avance l’idée que les parents grandissent en même temps que les bébés, surmontant les difficultés liées aux transformations radicales et définitives de leur identité. Les rôles changeants, mais aussi les statuts et les pouvoirs, il s’agirait pour les mères de gérer au mieux ce bouleversement, et d’aller chercher cette capacité inscrite en elles qu’est l’instinct maternel.

Toujours dans la lignée d’une position intermédiaire se voulant malgré tout pro-instinct maternel, nous pouvons citer W. Sluckin, M. Herbert, et A. Sluckin[5], qui affirment que la tendance normale de tout être humain est, comme c’est le cas chez de nombreuses espèces animales, de s’occuper des petits. Selon ces auteurs, tout être vivant est constitué d’une part de génétique et d’une part provenant de l’environnement. L’homme se trouvant en haut de l’échelle de l’évolution, il serait moins réceptif à son héritage génétique, l’éducation jouant un rôle prépondérant.

 Nous voyons donc que le fait que l’instinct puisse être dominé par le contexte  socio-culturel ne semble gêner en rien ces auteurs, qui admettent ainsi que l’on peut par apprentissage aller contre la nature. L’instinct ne serait pas cette force primitive et constante chez tous, mais connaîtrait une certaine variabilité qui serait fonction des influences du milieu.

Mais qu’est-ce qu’un instinct qui se manifesterait chez certains et pas chez d’autres ? C’est la question que soulève la philosophe E. Badinter. En effet, si l’on considère davantage l’aspect pulsionnel, on envisage alors que la poussée puisse varier d’une mère à l’autre. Cette force malléable serait sensible aux considérations d’ordre temporel, social et culturel. En retraçant l’histoire sociologique de la maternité, l’auteur a voulu démontrer l’inconstance de l’amour maternel qui a beaucoup fluctué au cours des derniers siècles. Son étude l’amène à constater que l’amour maternel relève d’un « comportement social variable selon les époques et les mœurs »[6]. Elle nous interroge sur le caractère constant qu’impliquerait l’instinct maternel. L’argument en faveur de l’instinct ne relèverait-il pas plus d’une pression sociale visant à ce que la femme trouve son épanouissement exclusivement dans la maternité ?

Les précieuses du XVIIe siècle avaient renoncé à la maternité faute de pouvoir connaître une réelle égalité avec les hommes ; aujourd’hui une minorité croissante de femmes souhaite certes ne plus être obligée d’enfanter pour être reconnue et respectée, mais demande aussi le partage de toutes les charges du maternage et de l’éducation si elle faisait le choix d’enfanter.

Chaque époque contient donc son lot de revendications et de comportements adaptés. E.Badinter démontre que le comportement maternel des mères a lui aussi su s’adapter à chaque contexte social au grand dam du vieil instinct dont on a jamais voulu les déposséder.

J.-M. Delassus met également l’accent sur le manque d’uniformité de la maternité comme preuve que celle-ci ne relève en rien d’un programme génétique. Il parle d’un « équilibre suffisant »[7] nécessaire à la mère, équilibre relevant d’une nature psychique et qui viendrait compléter l’équipement biologique.

I.1.2. Caractère de la maternité (normalité vs anormalité)

Si l’on admet qu’une mère peut manquer d’instinct, elle n’est pas considérée comme une femme normale mais comme une anormale ayant souffert d’une quelconque anomalie dans son développement psychique, comme on le penserait d’une mère dont l’appareil génital du fait d’une anomalie, n’est pas apte à concevoir un enfant.

Il semblerait qu’il y ait donc un parallèle effectué entre l’appareillage biologique de l’enfantement dont toute femme est systématiquement et normalement pourvue à la naissance, et l’appareillage psychique adéquat, qui permettrait aux mères d’être aptes à élever leur progéniture.

  1. E. Erikson affirme bien que « la configuration somatique de la femme abrite un espace intérieur destiné à porter la descendance d’hommes qu’elle a choisi et, avec lui, l’engagement biologique, psychologique et éthique de prendre soin des petits humains»[8]. Ce théoricien de la psychanalyse ne fait là que suivre le stéréotype populaire qui veut que se confondent la spécificité de la matrice de la femme et la spécificité de sa fonction de mère.
  2. Badinter rebondit sur la spécificité anatomique de la femme (c’est la mère qui en a…)pour expliquer l’indulgence accordée à l’homme, qui logiquement se trouve dans un rapport moins fusionnel avec l’enfant. La mère, qui a été reliée à l’enfant par le cordon ombilical et qui l’a porté en elle, devrait de ce fait le considérer comme une part d’elle-même, dans un rapport instinctuel auquel le père ne pourrait qu’être étranger. Lors de l’allaitement également, on retrouverait cette fusion de l’un dans l’autre. Le père quant à lui, devrait se contenter du contact de l’un avec l’autre.

Cette indifférenciation entre le psychique et le biologique, est probablement à l’origine de cette incompréhension envers celles qui n’auraient pas conservé intact le cordon symbolique, à défaut de pouvoir conserver le lien biologique. Ce cordon symbolique serait un amour systématique et inconditionnel pour sa progéniture, un amour immédiat qui relèverait de l’instinct et qui ne pourrait donc de ce fait être absent.

I.1.3. L’héritage psychanalytique

Le discours psychanalytique hérité de S. Freud a eu le mérite de nous faire reconnaître l’importance du psychisme dans le développement humain, mais a aussi eu le démérite de jouer son rôle dans une sorte de normalisation de la maternité pour la femme. Il nous explique comment le désir d’enfant se met en place chez la femme, en se substituant au désir de pénis dans un Œdipe bien plus complexe pour elle que pour l’homme. Un développement normal devra permettre à la fille de connaître une poussée de passivité qui l’aidera à renoncer à posséder le pénis et à changer d’objet d’amour.

La théorie du monisme sexuel phallique de S. Freud explique en effet que le garçon comme la fille ignorent l’existence du vagin, sont tous deux tournés vers le phallus et ont la mère pour objet d’amour. La fille connaîtra donc la double difficulté de devoir changer d’objet d’amour (mère Ù père) et de devoir changer d’objet de satisfaction (clitoris Ù vagin). Cette phase préœdipienne qui est l’attachement à la mère, est pour la fille une complication supplémentaire mais indispensable. Elle est d’abord une complication dans le sens où une fixation trop forte à la mère clitoridiennement convoitée peut entraver l’évolution féminine, mais elle est aussi nécessaire, voire indispensable, dans le sens où faire l’économie de cet attachement préœdipien, serait pour la femme courir le risque d’un manque d’intériorisation qui lui serait fatal lorsqu’il lui faudrait être mère à son tour. M.Bonaparte signale que le manque d’identification à la mère serait pathogène pour la fonction érotique maternelle et entraînerait une absence d’instinct maternel.

 La psychanalyse nous explique donc que le processus  de  la  maternité se met en place progressivement et va bien au delà d’une simple histoire d’hérédité. Elle met l’accent sur l’importance de l’identification à la mère qui se déroule de manière différente selon les contextes et les histoires individuelles. Une identification saine dans un complexe d’Œdipe ordinaire devrait par conséquent permettre aux femmes de bien vivre leur féminité et tout ce qui la caractérise. Du même coup, l’on est bien obligé de déplorer que celles qui n’auront pas de désir d’enfant ou qui manifesteront un quelconque rejet de leur enfant, ne pourront pas, de ce point de vue, être considérées comme normales. Une contrariété aurait entravé le bon déroulement du processus identitaire de ces mères  dénaturées. Nous pouvons citer à ce titre G. Groddeck qui disait que les femmes qui haïssent leur mère n’ont pas d’enfant.

Le discours psychanalytique va par conséquent dans le sens d’un idéal  de  la  maternitépour la femme, et de ce fait, discrédite quelque peu toutes celles qui dévient de cet idéal.

Tel le discours de H. Deutsch, qui s’inscrivait certes dans un contexte différent, mais qui était déjà critiqué à l’époque, de sorte que l’auteur dut en fin de vie réajuster sa position en apportant des corrections qui n’ont pas entièrement emporté la conviction des esprits les plus critiques.

Une idée marginale concernant la femme était l’idée que « l’adoption ou la réalisation de ces idées ne lui est possible que par l’identification avec d’autres personnes »[9]. Ainsi, même les femmes les plus douées n’auraient entièrement foi dans la valeur de leurs idées que lorsqu’elles les recevraient de quelqu’un qu’elles estiment.

En résumé, l’on peut dire que l’image de la femme selon H. Deutsch est une icône plus intuitive qu’intelligente – l’intelligence étant une qualité masculine – dont la réceptivité intérieure est très grande, qualité inestimable qui lui permet d’assumer sa destinée biologique. Selon cet auteur, la femme aurait un psychisme particulier en parfaite adéquation avec le rôle maternel qui s’inscrit dans le sacrifice. Sa nature sacrificielle est ainsi mise en avant comme une particularité féminine qui va dans la continuité de sa spécificité anatomique.

Une analyse plus poussée de l’histoire de H. Deutsch nous fera comprendre que sa première expérience érotique réjouissante avec Lieberman dérangea probablement son sens de la maternité. Cette expérience douloureuse qui la marqua pu jouer un rôle dans le fait qu’elle affirme que la satisfaction sexuelle entrave la fonction reproductive. Mais si sa joie d’être mère était contrariée, elle ne se gardait pas de prêcher la bonne parole aux femmes en affirmant que « l’essence de l’amour maternel est de n’exiger rien, de n’avoir point de limites et de faire aucune réserve »[10].

De tels propos ont contribué à véhiculer l’idée pour la femme de la logique d’un don total de sa personne en matière de maternité, excluant par la même occasion toutes celles, insuffisamment masochistes, qui n’auraient pas su mettre à profit cette inclinaison dite naturelle pour le sacrifice.

I.1.4. Le défaut de lien ou la mère indigne

L’idée d’un amour maternel qui va de soit ne peut que jeter l’anathème sur les mères dans la difficulté et rendre leur souffrance incompréhensible. J.-M. Delassus[11], dans un chapitre consacré à la difficulté d’être mère, explique que la souffrance maternelle est muette parce qu’elle fait honte aux femmes qui l’éprouvent. L’exclusion guette en effet ces femmes considérées comme incapables. L’auteur insiste sur le fait qu’il s’agit d’une souffrance méconnue engendrant une réelle détresse cause de dépression. Mettre en avant la dépression du post-partum pour expliquer la douleur maternelle, est selon lui retourner le problème, et ignorer que la douleur de la mère provient de son sentiment d’indignité face à ce manque d’attachement qu’elle constate chez elle. La douleur serait donc à l’origine de la dépression et non l’inverse. Abriter la souffrance maternelle derrière des termes comme dépression  du  post-partum est, pour cet auteur, une façon de méconnaître cette souffrance.

Dans ce monde de la folie où l’identité de la mère est remise en cause, le sens de la souffrance maternelle serait faussé. Selon les cas, les services sociaux auront pour objectif de déposséder la mère de son pouvoir en l’écartant de l’enfant au lieu d’entendre sa souffrance. J.-M. Delassus parle « d’un bel empressement au niveau du bébé et d’un oubli total de la mère »[12].  

P.-C. Racamier[13] affirme que cette séparation précoce un peu hâtive ne permet aucunement à la mère de contrôler ses fantasmes, la séparation ne pouvant que la conforter dans l’idée qu’elle est dangereuse pour l’enfant et accentuer sa frayeur. Il préconise l’introduction d’intermédiaires encourageants qui auraient pour objectif de la soutenir et de l’aider à gérer au mieux ses fantasmes, d’où la nécessité de lui fournir, à elle ainsi qu’à son enfant, un milieu protecteur tel que le milieu hospitalier.

Il semblerait logique en effet que ces mères souffrant d’un défaut de lien, soient aidées de manière quasi-systématique à mûrir leur attachement à leur enfant. Or ce n’est pas toujours le cas, et l’on peut s’interroger sur les raisons de ce manque d’assistance des femmes dans leur fonction maternelle.

Une première explication logique est de dire que la mise en place de services spécialisés tels que les unités mère-bébé nécessite de nombreux moyens. Le motif économique qui expliquerait le défaut de prise en charge n’est certes pas à négliger, mais l’on peut se demander si ces agissements ne représentent pas une forme déguisée de bannissement de ces mères provenant de l’incompréhension qu’elles susciteraient.

Comme nous venons de le voir, le stéréotype culturel de la maternité va dans le sens de quelque chose qui serait naturel. La maternité irait de soit, la configuration anatomique allant de pair avec une configuration psychique dans une sorte de continuité logique et implacable. Ainsi un contrat  de  lien[14] sur la base des liens du sang s’établirait naturellement entre la mère et l’enfant.

Cette première croyance suffirait à elle seule à nous laisser perplexes quant au défaut de lien maternel, et avec nous, l’ensemble de la population exerçant dans les maternités et autres lieux spécialisés. Mais sans même mettre l’accent sur un ancrage qui serait biologique, il s’impose à nous l’idée que quelque chose de très intense se joue lors de la découverte mutuelle qui s’opère au cours des tous premiers jours. Il s’agit du phénomène  d’empreinte validé par la communauté scientifique. De nombreuses expériences ont montré chez l’animal qu’un attachement sélectif de la mère à ses petits se fait au cours des tous premiers jours qui suivent leurs naissances. K. Lorenz a pu montrer que les jeunes oies et les jeunes canards ont une aptitude, limitée dans le temps, à suivre tout être ou objet répondant à certaines caractéristiques.

L’apport intéressant de cette découverte est qu’il n’est pas toujours nécessaire qu’il s’agisse d’un parent. L’imprégnation, du fait qu’elle se produit alors que la réaction à l’objet n’est pas encore formée, peut avoir lieu avec différents objets, y compris un être humain. Il nommera empreinte ce phénomène qu’il qualifie d’irréversible et l’étendra à de nombreuses espèces animales. Ce concept d’empreinte s’est ensuite élargi à la psychologie pour désigner un processus d’attachement social qui se déroule de façon rapide et intervient précocement dans le développement de l’individu.

Nous voyons là comment le concept d’attachement se répand au delà du biologique. Il apparaît comme une nécessité à la survie de l’espèce. Il est nécessaire au tout petit de se fixer à un objet quel qu’il soit, la qualité de son attachement ne dépendant pas des liens du sang. 

  1. Bowlby[15] démontra également l’importance de l’attachementdu petit à l’égard du premier objet de part la valeur essentielle d’assurance que revêt la mère. Cet attachement privilégié est à différencier des autres secondaires que le jeune peut contracter, qui seront toujours moins intenses. Cet auteur considère que la recherche et l’approche de la mère par le bébé sont des comportements qui assurent la protection du bébé vis-à-vis des prédateurs potentiels de l’espèce. 

Comment croire alors qu’une femme qui a enfanté puisse être étrangère à tous ces phénomènes naturels ? Une mère qui ne s’attache pas à son enfant n’est-elle pas une bizarrerie au vue de tous ces processus usuels que l’on a remarqués chez les primates ainsi que chez les humains ? Si la mère sans amour choque la morale du commun des mortels, elle ne représente pas moins un défi à la morale des personnels des services sociaux, qui se trouvent constamment confrontés à ce non-sens qui nous laisse pantois. Il est par conséquent légitime de se demander si l’obstacle premier à l’accompagnement des mères dans leurs difficultés, n’est pas la répulsion qu’elles suscitent, sous-tendue par la forme ressentie comme contre-nature de leur pathologie.

I.1.5. D’un extrême à l’autre

Si la mère distante souffre de l’incompréhension de tous et se trouve parfois destituée, la mère envahissante elle, est très rarement jugée indigne et bénéficie au contraire fréquemment d’une opinion favorable exempte de toute critique. C. Serrurier[16] affirme que ces femmes au-dessus de tout soupçon sont facilement prises comme modèle. Seul l’échec cuisant de leur enfant pourra dans la majorité des cas lever le voile sur la nocivité de leurs agissements.

Difficile en effet de voir de prime abord une quelconque nocivité dans l’attitude d’une mère bienveillante qui veille en permanence à combler les manques de son enfant avant qu’ils ne se présentent. N’était-ce pas après tout le modèle vers lequel les Rousseauistes du XVIIIe siècle voulaient voir tendre les mères ?

Aujourd’hui perdure l’idée qu’une mère n’est jamais trop attentionnée pour son enfant et l’on n’aurait idée de vouloir la soulager de son mal par une prise en charge thérapeutique.

La nuisance d’un amour trop envahissant est sans doute considérée comme moindre parce qu’elle souffre de la comparaison avec la nuisance occasionnée par un défaut d’amour. L’essentiel semble effectivement être que l’amour soit présent quelle que soit la forme qu’il prend. Dans ce genre de comparaison, l’impression demeure que trop vaut mieux que pas  assez et qu’il n’est pas raisonnable de se plaindre du trop par respect pour les démunis.

Pourtant, la souffrance de ces enfants, nous sommes tentés de dire, abusés, est bien réelle. C. Serrurier s’épanche sur le sort dramatique de ces petits protégés qui demeurent à jamais cachés dans l’ombre de leur mère : « cet enfant ne vit pas ! … Il ne fait pas de choix personnels… Il est à jamais empêché »[17]. Elle relate le cas de Georges, un fils de mère abusive qu’elle qualifie d’épave.

 Nous connaissons cette chasse sans fin des objets d’amour sans capacité de les intérioriser et sans capacité d’y renoncer qui caractérise le syndrome de la mère morte de A. Green, ou l’enfant du désordre psychosomatique[18] de L. Kreisler. Cette pathologie du manque laisse de manière spectaculaire les bébés face à un vide relationnel forcément déstructurant, dont on imagine l’impact sur leur développement futur. Il est par conséquent légitime que cette souffrance soit celle qui accroche notre attention en premier lieu.

Toutefois, nous ne pouvons ignorer que dans bien des cas, l’apparence lisse d’une relation harmonieuse entre la mère et l’enfant, ne laisse en rien présumer à quel point ce couple fusionnel fonctionne dans la douleur. Si les manifestations souvent bruyantes de la détresse de la mère distante alertent et suscitent l’inquiétude pour le devenir de l’enfant, les signes révélateurs d’un malaise chez la mère envahissante comme chez l’enfant envahi, resteront longtemps indécelables et n’aboutiront jamais au blâme que connaissent les premières. Pourtant, au regard de l’expérience, nous savons que la mère  sourde dont parle M. Benhaïm[19] compromet dangereusement l’autonomisation de l’enfant qui ne peut envisager un quelconque affranchissement, l’émancipation devant nécessairement passer par une négociation possible avec une mère qui n’est pas sourde aux désirs de celui-ci.

  1. Serrurier décrit aussi cette mère abusive[20], pleine de bonnes intentions, qui ne ressemble en rien à la marâtre repoussante dont les agissements sont clairement interprétés comme mauvais. Cette mère qui « veut être une bonne mère et qui croit l’être»[21] n’en demeure pas moins étouffante. Elle est parfaitement nourricière et protectrice comme le veut l’attente collective, mais le défaut se trouve dans l’excès comme l’exprime l’adjectif abusive.

 Par Jean-Luc ROBERT
Psychologue clinicien

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[1] Extrait de Tas de pierres.

[2] Terme allemand utilisé par Freud pour désigner des schèmes phylogénétiques héréditaires.

[3] Selon le propos de Donald Wood Winnicott, (1956). in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1980.

[4] Bergeret-Amselek C., (1997). Le mystère des Mères, Paris, Desclée de Brouwer, p.70. 

[5] Sluckin W., Herbert M., et Sluckin A., (1987). Le lien maternel, Bruxelles, Pierre Mardaga éditeur, p.117.

[6] Badinter E., (1980). L’amour en plus : histoire de l’amour maternel, Paris, Flammarion, p.1.

[7] Delassus J.-M., (1995). Le sens de la maternité, Paris, Dunod. p.154.

[8] Erickson H. E., (1964). Inner and outer space : reflections on womanhood, Daedalus, 93, 582-606.

[9] Deutsch H., (1944). The psychology of women : a psychoanalytic interpretation, New York, Grune & Stratton., vol. 1, pp 131-132.

[10] Deutsch H., (1944). The psychology of women : a psychoanalytic interpretation, New York, Grune & Stratton., vol. 2, p.265.

[11] Delassus J.-M., (1995). Op. Cit., p.155.

[12] Ibid., p.158.

[13] Racamier P.-C., (1980). A propos des psychoses de la maternité, in Mère mortifère, mère meurtrière, mère mortifiée, pp. 41-50, 1 vol. E.S.F., 1979, 3e édit.

[14] Sluckin W., Herbert M., et Sluckin A., (1983). Op. Cit., p.38.

[15] Bolwby J., (1979). The making and breaking of affectional bonds, Londres, Tavistock.

[16] Serrurier C., (1992). Op. Cit., p 56.

[17] Serrurier C., (1992). Op. Cit., pp.56-57.

[18] Kreisler L., (1981). L’enfant du désordre psychosomatique, 1 vol., Toulouse, Privat.

[19] Benhaïm M., (1992). La folie des mères, J’ai tué mon enfant, Paris, Imago.

[20] Serrurier C., (1992). Op. Cit., p.55.

[21] Ibid., p.55.

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