Asperger : Starification de l'autisme à travers la série télé "Atypical"

Quelle représentation de l'autisme à la télévision ? Atypical ou Atypique est une série télévisée originale de Netflix, de type comédie et créée par Robia Rashid. La série consiste en un récit initiatique d'un adolescent atteint d'autisme. Mais cet autisme représente-t-il une majorité? Le public n'est-il pas une nouvelle fois dupé? Analysons ce phénomène : "Asperger, l'autisme starifié"

Atypical : L'autisme starifié à la télé © JEAN-LUC ROBERT Atypical : L'autisme starifié à la télé © JEAN-LUC ROBERT
Voici le genre de Trailer que l'on trouve sur les sites présentant la série en question : "

Trailer : Atypical, le teen drama sur un ado autiste en pleine puberté

Rares sont les personnages de série touchés par le TSA (trouble du spectre de l’autisme, c’est son nom le plus conventionnel). Avec Atypical, Netflix espère changer la donne et accorder davantage de visibilité à cette minorité de la population. Commandée en octobre 2016, la prochaine dramédie de la plateforme américaine nous emmènera à la rencontre de Sam, un lycéen autiste, et de sa famille. Celle-ci comprend notamment sa sœur sarcastique à souhait, son père mais surtout sa mère, une sorte de maman poule qui est prête à tout pour son fils."

Mais de quelle visibilité parle-t-on? Que rend-t-on visible au juste? La minorité de la population concernée par un trouble Asperger ou la majorité concernée par le spectre autistique? Parce que pour le public, faire la différence entre tous ces autismes est bien compliqué, et l'on peut être certain que pour beaucoup, l'autisme "Atypical" présenté par la série télé à succès sera considéré une majorité, c'est-à-dire un autisme typique

- Alors pourquoi cette présentation quasi-systématique de l'autisme ?

Il me semble que l'une des raisons de cette omerta médiatique est que l'autiste en difficulté n'est pas vendeur. C'est triste à dire mais la différence fait peur dès lors qu'elle se situe dans la difficulté, alors qu'elle fascine lorsqu'il s'agit de "capacités supérieures". Je pense que les médias sont le reflet d'une société qui veut pourvoir s'identifier "en tant qu'hommes et femmes" à des humains ayant des capacités "extraordinaires" et non au handicap. D'une manière générale en France me semble-t-il, le handicap renvoie à de la peur. 

Pour exemple, les chaînes font une place toute petite au handisport (même si en progression) parce qu'elles pensent que les téléspectateurs "valides" auront du mal à s'intéresser au handisport et même éviteront de regarder les épreuves, ayant du mal à s'identifier aux athlètes.

J'aborde ce sujet dans le livre : "Ma vérité sur l'autisme" afin d'expliquer que les familles, pour une majorité, ne se reconnaissent pas dans ce portrait médiatique qu'on leur impose en boucle : 

"Je suis un psychologue bien las de constater le consternant mensonge qui se crée autour des personnes autistes en France. De ma petite lucarne, j’observe un cirque médiatico-politique bien éloigné de la réalité du terrain que les professionnels connaissent. Durant ces dernières années, j’ai sillonné de multiples établissements spécialisés de par les formations que j’ai animées, travaillé en hôpital de jour, dans des IME (Instituts Médico-Educatifs), et je peux dire que la personne autiste particulièrement douée dont j’entends parler n’a cessé de fuir mon parcours. Ce sujet autiste qui se fait rare dans ma réalité mais qui se veut omniprésent dans la réalité médiatique, emporte pourtant sans difficulté la conviction du grand public. On a beau nous dire qu’il manque à ces autistes Asperger[1] la faculté de comprendre les émotions humaines, de décoder les codes sociaux, que leur relation à l’autre est une épreuve quotidienne ; il ressort de ce portrait une forme de fascination pour des êtres qui ont la faculté d’apprendre par cœur un dictionnaire, ou de maîtriser je ne sais quel autre domaine avec une perfection inhumaine. Les manques précités ne font d’ailleurs qu’accentuer l’idée fascinante d’humanoïdes dépourvus d’émotions, mais dotés d’une intelligence particulière et rare.

Qu’il est flatteur en effet de constater que ces êtres qui nous ressemblent sont capables de telles prouesses cognitives. Le sujet autiste Asperger est une anomalie intrigante qui dévoile une infime partie des facultés extraordinaires de notre cerveau. Bien des productions cinématographiques ont mis en avant ce concept d’homme futuriste dépourvu d’affects, comme si atteindre un état supérieur impliquait la mise en veille de nos émotions humaines. En cela, le sujet Asperger réalise notre fantasme d’un homme évolué qui se rapprocherait en tous points des machines qu’il crée.

L’incapacité à ressentir les émotions adéquates est donc contrebalancée par le génie. La mission des êtres ordinaires que nous sommes, serait d’aider ces personnes extraordinaires à comprendre les codes de notre société pour s’y intégrer. Il s’agirait d’adapter notre enseignement, de posséder les clés de leur fonctionnement particulier. Mais que dire de cette mise en lumière systématique du plus beau portrait de l’autisme ? Dans notre inconscient, la croyance que tout enfant autiste aurait un potentiel énorme et insoupçonné qui ne demanderait qu’à être exploité avec les bons outils.

Atypical (Bande-annonce VF) © JEAN-LUC ROBERT

Combien de grandes personnalités du passé sont considérées comme de grands génies dont on a ignoré l’autisme tant ils brillaient par leurs créations ? Créations qui, au passage, seraient le fruit de leur spécificité autistique.

Voyez comme il y a toujours l’idée récurrente avec l’autisme, de quelque chose de caché qui ne demande qu’à émerger. Voyez comment cohabitent dans notre esprit, l’incapacité et le génie. Et comprenez enfin combien il est difficile pour les parents que je rencontre d’accepter d’avoir hérité de la plus mauvaise face de l’autisme, celle qui est tue par les médias bien qu’elle représente la majorité des cas."

 

[1] Les toutes premières descriptions de ce syndrome nous ont été livrées en 1944 avec les travaux du psychiatre autrichien Hans Asperger (fév. 1906 – oct. 1980). Ce Trouble du Spectre Autistique (TSA) se caractérise par des difficultés significatives dans les interactions sociales. Les intérêts et les comportements sont restreints et stéréotypés. Le langage et le développement cognitif  sont  par contre relativement préservés par rapport aux autres Troubles du Spectre Autistique. Ces sujets peuvent même être étonnants par leur culture dans certains domaines spécifiques dans lesquels ils montrent une expertise. Leur mémoire dans ces domaines est souvent exceptionnelle.

Par Jean-Luc ROBERT
Psychologue clinicien

www.LezAPe.fr

 

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