Ces mots qui font mal. La névrose : de l'enfant à l'adulte

Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter un fils comme toi? L'adulte devrait veiller à ne jamais prononcer ces mots qui agissent comme une véritable bombe à retardement.

Ces mots qui font mal. La névrose : de l'enfant à l'adulte © Jean-Luc ROBERT - Psychologue

"Tu ne devrais pas mettre ce T-shirt"

"Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter un fils comme toi? Dis-moi?"

"T'as l'impression de servir à quelque chose là? T'as pas autre chose à foutre de ton temps?"

"Tu as de grosses mains ma fille."

"Si j'avais su que je serais condamné.e à nourrir cette bande d'ingrats. J'ai pris perpet!"

"Vous me bouffez l'existence. Mon dieu, je vais les vendre ces enfants."

Tous ces mots prononcés sans calculs, sous le coup de la colère souvent, ne seront jamais oubliés. Gravés, ils constitueront les éléments néfastes d'une mémoire traumatique. Ces violences verbales auront pour conséquence psychotraumatique des réminiscences intrusives qui envahiront la conscience (flash-back, cauchemars), mais pourront aussi agir à un niveau inconscient (névrose), et influencer négativement la vie d'un sujet. C'est assurément pourquoi l'adulte devrait veiller à ne plus prononcer ces mots destructeurs qui sont de véritables bombes à retardement.

La prophétie autoréalisatrice : quand ce qui est prédit devient réalité

Aussi appelée "effet Pygmalion", ce concept est issu de la mythologie Grecque. La légende raconte que le sculpteur nommé Pygmalion tomba amoureux d'une de ses créations nommée Galatée. Cet amour était si grand et fort qu'il finit par prendre sa création pour une vraie femme. La déesse Aphrodite, qui se montra émue par cet amour si sincère, décida de le rendre possible en donnant vie à cette sculpture.

Autrement dit, la croyance aveugle de Pygmalion en la réalité de cet amour pourtant impossible au départ, aurait comme  été une prédiction qui a fini par se concrétiser. Le fait d'y avoir cru si fort, d'avoir couvert la sculpture de mots d'amours, et de l'avoir considérée comme une personne, a rendu cet amour possible dans le réel.

Comme pour Ovide et sa légende, nous croire capables de réussir dans un projet de grand importance auquel personne ne croit, peut nous conduire à le réaliser. Inversement, les croyances limitantes sont des pensées négatives qui brident le sujet et lui font renoncer à son ambition, le menant à l'échec (auto-sabotage) avant même d'avoir essayé.

Que deviendra donc l'enfant qui a entendu depuis son plus jeune âge qu'il n'était bon à rien ou qu'il était en trop? Pourra-t-il dépasser cette prophétie néfaste prononcée par un parent n'ayant pas réglé lui-même ses comptes avec ses propres parents?

Le transgénérationnel

Il est fort probable en effet, que ce parent maltraitant ait aussi entendu ces mots blessants qu'il répète et transmet comme un virus à son enfant, qui sera peut-être à son tour un parent maltraitant. Génération après génération, la mauvaise croyance, la fausse croyance, va pour ainsi dire se transmettre en s'incarnant en chaque nouveau né.

Il ne faut pas ignorer que les mots prononcés ont un pouvoir puissant. Ils ne sont jamais anodins. En consultation, bien des psychologues se retrouvent face à des adultes manquant d'estime d'eux-mêmes et de confiance. Tout ce qu'ils prétendent être n'a pas de valeur et n'est jamais assez bien. Mais pour plaire à qui? Certainement pas à eux-mêmes. On parle bien d'une estime de soi si défaillante, qu'elle ne peut que dépendre du regard d'un autre qui à l'origine était le parent. Ainsi ces personnes se retrouvent-elles comme condamnées névrotiquement à séduire un parent inconscient (proches, amis, collègues...), afin que ce dernier puisse leur certifier qu'elles ont bien de la valeur (prisonnières du regard de l'autre).

Ce système tournant à vide puisque le doute est permanent, tous ces efforts sont vains. Le doute persiste, et l'adulte, poussé par l'enfant meurtri qui sommeil en lui, ne cesse d'attendre de chacun la confirmation qu'il vaut bien quelque chose. Une autre prison est aussi la comparaison perpétuelle avec les autres. Ah que l'on peut se haïr à penser les choses de cette manière! La moindre critique, le moindre échec, et c'est alors la catastrophe, la confirmation terrible que la prophétie s'est bien réalisée. Quel drame!


Conscience et inconscience

> Conscience : Il y a bien sûr d'un côté les adultes, qui conscients de souffrir de ce manque d'estime d'eux-mêmes demandent de l'aide. La tâche est ardue, mais ils essaient tant bien que mal de trouver une issue;

> Inconscience : Et puis il y a les autres. Ceux qui n'ont absolument aucune conscience que leur comportement présent est pleinement dicté par leur névrose (par exemple rabaisser l'autre dès que possible, ou éviter tout nouvel apprentissage afin de ne pas se retrouver confronté à leurs limites, leur impuissance). Ils luttent alors inconsciemment contre ce démon qui les ronge pourtant de l'intérieur.

Nous, thérapeutes, savons qu'il serait contre-productif de les contraindre à faire face à cette réalité. Certains prétendront même être plus brillants et confiants que la majorité d'entre nous (défense). Ils ne cesseront de prendre la parole pour étaler leur savoir et impressionner leurs hôtes.

La psychologie trouve là ses limites.

Ce que nous pouvons faire

- Accompagner les patients qui se sentent prêts à faire face à ces mots du passé qu'ils entendent toujours et qui ont saccagé leur enfance, puis l'adulte qu'ils sont devenus.

- Sensibiliser tout adulte ou professionnel sur la nuisance à moyen et long terme de ces mots qui nous le répétons, ne seront jamais sans conséquences.

- Sensibiliser sur le fait qu'une bonne estime de soi est parmi les choses les plus précieuses que peut posséder un enfant, et qu'une fois abimée, voire cassée, on ne la répare pas en un claquement de doigts.

Jean-Luc ROBERT - Psychologue

Auteur de : "La face cachée de la psychologie de l'enfant"

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