Autisme : La psychanalyse s'est-elle remise de l’épreuve du mur ?

Avant Vinca RIVIERE (chercheur en psychologie – Lille 3), Sophie ROBERT (scénariste, réalisatrice et productrice) décidait de faire tomber la psychanalyse à travers son film : « Le MUR : La psychanalyse à l'épreuve de l'autisme ». Depuis des associations de parents, des politiques, ont condamné et diabolisé cette psychanalyse. Alors, les psychanalystes vont-ils se remettre de l’épreuve du mur?


Le mur : ABA à l'épreuve de l'autisme © Jean-Luc ROBERT Le mur : ABA à l'épreuve de l'autisme © Jean-Luc ROBERT
Avant Vinca RIVIERE (chercheur en psychologie – Lille 3), Sophie ROBERT (scénariste, réalisatrice et productrice) décidait de faire tomber la psychanalyse à travers son film : « Le MUR : La psychanalyse à l'épreuve de l'autisme » réalisé en 2011. Cette autre va-t-en-guerre contre une psychanalyse jugée désuète et ultra-nocive : «… Et pourtant bien peu de français sont en mesure de décoder leur jargon et de comprendre leur façon de penser, protégée par un discours particulièrement opaque, tissé de multiples contradictions qui exercent un effet de sidération sur leur interlocuteur. » a mené une enquête auprès d’un échantillon de psychanalystes et produit un film se voulant le fruit d’un travail d'anthropologie psychanalytique, faisant un état des lieux « prétendument objectif » sur la psychanalyse telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui en France.

PSYCHANALYSTES INTERVIEWÉS :

Dr Alexandre STEVENS, psychiatre-psychanalyste (ECF) fondateur de l'institution pour enfants autistes Le Courtil.
Eric LAURENT, psychanalyste (Ecole de la Cause Freudienne)
Esthela SOLANO-SUAREZ, psychologue-psychanalyste (ECF) spécialisée dans l'autisme
Pr. Bernard GOLSE pédiatre-psychanalyste (APF), chef du service pédopsychiatrie de l'hôpital Necker
Pr. Pierre DELION, psychanalyste, chef du service pédopsychiatrie de l'hôpital Fontan (CHRU Lille métropole)
Dr Geneviève LOISON, psychiatre-psychanalyste (ALEPH), pédopsychiatre référente de la métropole lilloise
Laurent DANON-BOILEAU, linguiste et psychanalyste, psychanalyste au centre Alfred Binet pour enfants autistes
Pr. Daniel WIDLOCHER, psychanalyste (APF), ancien chef du service psychiatrie de l'hôpital de la Pitié Salpêtrière
Jacqueline SCHAEFFER, psychanalyste (SPP), auteurs d'essais multiples sur la féminité.
Yann BOGOPOLSKI, psychanalyste d'orientation kleinienne, spécialiste de l'inceste et la pédocriminalité.
Dr Aldo NAOURI, pédiatre d'orientation lacanienne, auteurs d'essais sur la relation maternelle.

A travers son film : « Le mur » donc, et à travers ces psychanalystes, Sophie ROBERT a souhaité faire tomber la psychanalyse, la ridiculiser, et montrer sa dangerosité pour les enfants autistes. Dans son sillon, de nombreux politiques, associations de parents ont condamné et diabolisé cette psychanalyse.

Or, il y a un distinguo à faire entre la pratique de certains psychanalystes, leur communication, et la psychanalyse elle-même. Et il facile de faire la démonstration du ridicule voire de la nocivité qu’il y a dans toute méthode, en sélectionnant un panel de pratiquants, et prétendant que cet échantillon représente la totalité, stigmatisant la cible que l’on souhaite abattre.

J’ai voulu démontrer à travers mon article : "Autisme : Les extrémistes de l'ABA. Jusqu'où iront-ils?" qu’un extrême ne valait pas mieux qu’un autre.

On pourrait aisément interviewer un échantillon de professionnels pro-ABA sur leur pratique et en extraire ce qu’il y a de plus choquant et maltraitant. Oui, on pourrait FAIRE UNE VIDEO A CHARGE CONTRE ABA très facilement. On appellerait alors ce film : « LE MUR : L’ABA à l’épreuve de l’autisme », sachant que les images ont toujours un impact médiatique très puissant. Puis on s’assurerait ensuite de mobiliser les familles, ainsi que l’univers politique contre ces odieuses pratiques comportementalistes qu’il faudrait absolument interdire. Manipulation de grande ampleur en effet !

  • Si je suis de mauvaise foi, je peux diffuser ces propos de Vinca RIVIERE : « Ce qu'on appelle “choc électrique”, on le présente en formation en faisant sucer une pile de 9 volts : ça picote la langue. Et ça suffit à changer un comportement… La personne au comportement inapproprié porte en permanence à la taille une ceinture reliée à un émetteur placé sur sa cuisse. L'éducateur actionne le dispositif grâce à sa télécommande dès qu'elle émet le comportement. Ça produit effectivement un choc. Mais l'important est de voir que cette personne, qui ne pouvait plus rien faire, a diminué son comportement et a pu faire autre chose. » en affirmant : "Voyez ce qu'est ABA, une méthode maltraitante qui pense que torturer vos enfants pour qu'ils progressent n'a rien de choquant."

 

  • Je peux aussi mettre en avant des histoires comme celle de Fernando RAMOS, père d’une enfant autiste victime de sévices ayant eu cours dans le centre Camus créé par Vinca RIVIERE. Ainsi écrit-il dans sa lettre : « La mère de mes filles … est repartie en pleurant lorsqu’elle a vu la psychologue assise sur Alicia pendant 45min dans les toilettes pour ne plus qu’elle bouge.»
  • Et pour que l’enfant ne jette plus d’objets, une procédure dite «de blocage» était employée, consistant à lui serrer les bras le long du corps : «Tous les soirs je récupérais ma fille avec de très nombreux bleus sur les bras et poignets», poursuit-il dans sa plainte.
  • De même, il raconte que sa fille a été pendant deux mois régulièrement consignée, dans un coin d’une pièce murée par un matelas afin qu’elle ne se cogne pas, et dans le noir absolu, selon la procédure dite du “time out”.

 

  • Ou encore parler de l’histoire de Jacques TURAN, père d’un enfant à l’époque âgé de 6 ans, Zacharie, convaincu par Vinca RIVIERE de venir s’installer à Lille pour que leur fils bénéficie d’un programme intensif. Au final, il constatera avec son épouse qu’ils ont eu affaire à une équipe d’étudiants stagiaires inexpérimentés, et que la psychologue superviseuse n’était même pas en mesure de leur fournir un compte-rendu écrit des tests passés : «Mais quand je le lui (la psychologue) réclame, elle me répond que ce n'est pas “dans sa pratique” et qu'elle fera un bilan verbalement. Nous avions quand même payé 545 euros… »
  • « On avait l'impression que Vinca Rivière utilisait les parents pour évaluer les étudiants. Dès qu'un donnait satisfaction, il n'était plus affecté à la prise en charge à domicile et se retrouvait au centre. » 
  • Quand ce ne sont pas simplement des démissions du personnel, accablé par « la pression et des choses qu'on ne peut pas accepter », comme  une étudiante le leur confie. Les parents TURAN estiment avoir ainsi eu une vingtaine d’intervenants sans compter les étudiants venus observer.
  • Un tel turn-over peut en effet interroger sur l’instabilité de cette structure, mais surtout sur les dégâts psychologiques que cela peut occasionner chez l’enfant concerné (manque de continuité, de prévisibilité).

 

A l’encontre des principes édictés par l’ANESM, Vinca Rivière ira jusqu’à leur refuser la présence d'une psychométricienne et d'une orthophoniste. Elle n’appréciera par non plus qu’ils se démènent pour que leur fils soit scolarisé trois demi-journées par semaine. « Vinca Rivière refuse en fait tout ce qui peut jeter un œil sur sa méthode de travail, tout ce qui peut interférer avec ce qu'elle fait. »

Puis finalement, devenus trop gênants, ces parents recevront une lettre leur disant que la prise en charge de Zacharie s’arrête brutalement. Pour tout cela, Madame RIVIERE a été poursuivie en justice par la famille TURAN.

 

Echec de l'ABA ou Echec de Vinca RIVIERE ? Scandale de l'ABA ou scandale de Vinca RIVIERE ?

Doit-on considérer que les psychologues pratiquant ABA agissent tous de la sorte et dire : "Regardez ce qui vous attend si vous confiez votre enfant à une équipe qui pratique cette méthode?"  Et puis on pourra toujours avec notre parti pris, trouver d’autres Vinca RIVIERE et faire le fameux film qui renversera l’opinion.

Voilà l’amalgame qu’il ne faut pas faire entre les pratiquants de la méthode, leur communication, et la méthode elle-même.

  • Si je suis honnête, je peux juste m’opposer à Vinca RIVIERE, à son point de vue et à tous les extrêmes, en reconnaissant qu’une majorité de professionnels pratiquant l’ABA sont bienveillants et respectueux des enfants autistes, appliquant une méthode dont le fond théorique est solide, et qui est indispensable pour eux.

 

Alors, les psychanalystes vont-il se remettre de l'épreuve du mur?

Je pense que oui parce que depuis ce film, le public s’est rendu compte (ainsi que les parents d’enfants autistes), notamment avec les exemples précités et bien d’autres mauvais bruits, que la « méthode ABA » pouvait, elle aussi, être discréditée par quelques scandales, sans pour autant au final, qu’on ignore que son fond est juste et indispensable.

Les psychanalystes parlant d’autisme doivent certes faire leur révolution, devant comprendre que : « les parents attendent une aide concrète qu’ils ne peuvent trouver dans une psychanalyse hermétique, autosuffisante et jugeante. Elle se doit dans ce contexte de clarifier son cadre de travail, de proposer un référentiel de méthodes et d’outils dans un souci de transparence et d’ouverture, mais surtout d’accessibilité à tous, professionnels comme parents. Elle doit sortir de l’individualisme et parler d’une seule et intelligible voix. » : Extrait de : "Ma vérité sur l’autisme".

Oui, il y en a marre des explications farfelues toutes contradictoires la discréditant (les non-initiés ne comprenant rien aux histoires de mères-crocodiles dévoreuses d’enfants - Dr Genevieve Loison, et autres histoires).

Mais pour autant, en détachant la psychanalyse des maladresses de langage voire des pratiques de certains adeptes, son fond est j'estime comme pour la méthde ABA, juste et indispensable.

Pourquoi ?

Parce que la méthode ABA n’envisage pas de traiter ce point crucial du développement que l’on appelle en psychanalyse : processus de « séparation-individuation », alors qu’une majorité d’enfants autistes souffre de ce trouble relationnel qui génère beaucoup de crises et autres difficultés comportementales. On croit parler exclusivement d’empêchements neurobiologiques qu’il faudrait rééduquer d’un point de vue purement mécanique (comportemental) et neuronal, mais selon mon expérience, ce n’est pas une approche suffisante : « En effet, nous ne sommes pas dans une simple incapacité à faire les choses, mais aussi dans un refus volontaire (défensif) du domaine psychologique... Nous sommes aussi dans des phénomènes psychiques qu’il faut traiter avec une prise en charge psychologique. » Extrait de MVSL’A. Et c’est bien là qu’une psychanalyse protocolaire pour ces enfants, les aidant à évoluer dans ce processus de « séparation-individuation » non accompli, serait indispensable et complémentaire d’ABA.

Par Jean-Luc ROBERT
Psychologue clinicien

www.LezAPe.fr

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