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Billet de blog 24 mai 2014

La NRL : projet scandaleux à 2 milliards d’euros

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A l’heure de l’austérité, le Conseil régional de l’île de la Réunion vit plus que jamais au dessus de nos moyens, avec la plus coûteuse des « gabegies rocambolesques » épinglées par le Huffington Post.

Depuis 2013, Didier Robert, président de la région, s’acharne à lancer les travaux de la Nouvelle Route du Littoral (NRL), « la route la plus chère de France » titrait Challenges : 12 kilomètres d’autoroute à 1,6 milliards d’euros (coût officiellement affiché) pour quelques 30 000 automobilistes quotidiens, dont une portion sur pilotis dans l’océan Indien qui prétendra résister à des cyclones de 150km/h et vagues de 10 mètres.

Initialement, l’Etat a signé un chèque en 2007[1] à la région pour un investissement durable : la construction d’un axe ferroviaire pour parer à la congestion automobile sur l’île, et fluidifier la voie névralgique de St Denis – La Possession, aujourd’hui sujette à des éboulis réguliers.

Au lieu de solution durable, le président de la région est revenu sur ce projet pour commanditer à sa place la NRL : autoroute à six voies financée par l’Etat, l’Europe et la Région.

Nombreux sont ceux qui crient au scandale : si le coût affiché de la NRL, 133 millions le kilomètre, est exorbitant en soi, les dépassements sont inévitables. La Cour des comptes régionale estime d’ores et déjà le projet à 2 milliards d’euros, et d’autres vont jusqu’à 4,3 milliards[2]. La route des Tamarins, dernier ouvrage routier d’envergure pourtant nettement moins soumis aux éléments naturels, avait déjà outrepassé son budget initial de 75%, portant son coût à 1 milliard d’euros.

Parmi les raisons prévisibles de ces dépassements : aucune solution viable n’a encore été trouvée pour fournir les 18 millions de tonnes de matériaux du chantier et la NRL ne résoudra pas le problème d’embouteillages, elle nécessitera au contraire d’autres travaux à l’entrée des villes.

La Réunion est déjà la région française la plus endettée par foyers imposés, et s’apprête à présenter une nouvelle facture aussi colossale qu’imprévisible aux contribuables. Par dessus tout, la dépense semble mal avisée : seuls 4% des réunionnais empruntent la route actuelle au quotidien.

Se surendetter pour une autoroute à 1,6 milliard, c’est se menotter de facto au tout-voiture pour des décennies. Un choix qui dépasse l’entendement, alors qu’il est urgent de favoriser les transports collectifs sur l’île : les réunionnais possèdent moins de véhicules individuels que la moyenne nationale et pourtant l’engorgement automobile est déjà un problème. Qu’en sera-t-il quand l’île atteindra le million d’habitants ?

Triste ironie, c’est en faisant miroiter des investissements futurs dans les transports collectifs que la Région a obtenu les financements de l’Etat et de l’Europe. Mais lorsqu’il deviendra vital de développer des alternatives moins polluantes et moins inégalitaires, l’argent public, il n’y en aura plus.

Autre contradiction absurde : le chantier menacera une vingtaine d’espèces protégées et sera en pleine zone de reproduction des baleines à bosse, qui se réapproprient ce littoral depuis quelques années. Alors que le président de la Région a plaidé pour l’inscription de ce berceau à baleines sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, il risque simplement de chasser les cétacées de la zone avec les nuisances sonores du chantier.

 « Chantier d’exception »… ou désastre écologique inutile

Dans un élan de mégalomanie mal placée, le Conseil régional se targue d’un « chantier d’exception » qu’il compare à d’autres réalisés dans le monde, comme le pont transocéanique à Shanghai. Mais entre tous ces "chantiers d'exception" et la NRL, il y a une différence fondamentale : les ouvrages ont tous été réalisés pour relier un point A à un point B, séparés par les eaux. La NRL contourne la terre…

Là encore, les opposants rappellent que des alternatives sont évidemment possibles. Mais Didier Robert persiste à appeler cette six-voies sur l’océan Indien une « nécessité absolue ».

L’ouvrage a fait l’objet d’une Déclaration d’Utilité Publique en 2012, mais sur un tracé différent. C’est pourtant cette DUP qui a justifié au moins cinq demandes de dérogation au Code de l’Environnement.

Lors de sa visite en 2013, Victorin Lurel, alors Ministre de l’Outremer, avait assuré que « L’état apporter[ait] toutes les dérogations nécessaires »,  et effectivement, deux arrêtés préfectoraux ont été publiés depuis en toute discrétion, autorisant la région à entraver la protection des espèces menacées, contre l’avis défavorable de la Commission Nationale de la Protection de l’Environnement.

Rappelons que la Réunion est un joyau de la nature, classé au Patrimoine Mondial de l’Unesco pour sa biodiversité unique. Ce patrimoine implique une responsabilité qui dépasse une poignée d’élus. Il assure aussi à la région une partie non négligeable de ses revenus, par l’attraction touristique notamment. Or le projet menace tout un écosystème : baleines, dauphins, tortues marines, oiseaux endémiques… ce sont des dizaines d’espèces déjà menacées qui risquent de subir de graves perturbations avec la NRL.

Autre désastre écologique prévisible : éventrer l’île pour trouver une partie des 18 millions de tonnes de matériaux nécessaires. Les projets de carrières dédiés à la NRL sont abandonnés les uns après les autres, sans surprise, face à la mobilisation des riverains. Les risques d’érosion et de nouvelles destructions d’écosystèmes liés à ces « chantiers dans le chantier » sont pointés du doigt, alors que la Réunion tend déjà à voir son trait de côte grignoté par la mer.

Face à ce scandale écologique, la Région et l’Etat se drapent d’obligations de moyens et de comités de surveillance. Objectif : suivre de près les dégâts, pas à les empêcher. Comme si privilégier le tout-voiture n’était pas suffisamment hérétique pour l’avenir de l’île.

A qui profite la NRL ?

Dans son argumentaire, la Région souligne un millier d’emplois directs liés à la NRL, réponse dérisoire vis-à-vis des 40% de jeunes réunionnais au chômage. En réalité, les bénéficiaires les plus directs de la NRL sont Bouygues et Vinci, qui ont remporté l’appel d’offres dans des conditions jugées obscures par certains : les élus de l’opposition siégeant à la commission d’appel d’offres n’auraient pas eu accès au dossier avant la séance, mais seulement trois heures pour consulter 400 pages d’analyses. Le recours d’Eiffage, autre soumissionnaire, pour non respect du code des marchés publics, a récemment été rejeté pour vice de procédure.

Dans le même temps, Vinci réclame allègrement 170 millions d’euros de dédommagements pour l’abandon du projet de 2007 de Tram-Train à la Réunion, travaux qui devaient être attribués en partie au groupe.

L’Etat, en pleine cure d’austérité, finance la NRL à hauteur de 780 millions d’euros. Rappelons si nécessaire que cet argent sort directement de la poche de citoyens à qui l’on demande par ailleurs des efforts considérables, et alimentera directement le bilan de deux multinationales.

La fronde des entrepreneurs réunionnais prend aussi de l’ampleur : le secteur du BTP local, déjà en difficulté, ne bénéficie d’aucune manière directe de ce projet pharaonique.

Jusqu’ici, tout va bien…

Le 16 avril, un des députés de la Réunion a interpellé George Pau-Langevin, Ministre de l’Outremer, sur la NRL : « hérésie financière », « folie dont le coût ne pourra pas être supporté par les réunionnais». La Ministre a souligné le « caractère économiquement structurant » de la NRL et indiqué que « Revenir en arrière ne semble pas quelque chose de possible ». Réponse surprenante de la part d’un gouvernement qui cumule un nombre record de volte-face et cherche à exécuter un plan d’économies sans précédent.

Effectivement, la NRL est économiquement structurante, elle engage l’avenir de la Réunion dans une direction irréversible. La question à se poser en urgence est : quelle direction ? Le chantier en lui-même n’est pas encore entamé et pas moins de neuf recours ont été déposés à son encontre. Au contraire de trop tard, il est plus que jamais indispensable de renvoyer les décisionnaires à leurs responsabilités : défendre les intérêts publics sans laisser une ardoise environnementale et financière insupportable aux prochaines générations.

Signez la pétition sur Avaaz :

http://www.avaaz.org/fr/petition/NON_A_LA_NOUVELLE_ROUTE_DU_LITTORAL

LG

[1] Accords de Matignon entre le Conseil Régional et F. Fillon

[2] Estimation de l’Aider, collectif des professionnels du secteur

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