Plaidoyer pour Alioune, et tous les autres

Une lettre destinée aux jeunes migrants, séparés de leur famille à un âge tendre et qui se retrouvent ici, dans ce contexte si singulier. Menacés d'être mis à la rue brutalement, sans autre issue que celle de l'errance, ce plaidoyer a pour vocation de dénoncer les politiques discriminantes à l'égard de ces jeunes. Plusieurs aspects sont évoqués, l'exil, le système de la protection de l’enfance.

Plaidoyer pour Alioune et tous les autres 

Voici les mots que j'aurais aimé leur écrire mais que je ne pourrais pourtant jamais leur lire. Car il y a des choses, des pensées, qu’une psychologue ne peut partager avec celui qu'elle reçoit. Parce que cela risquerait de mettre à mal tout l’imaginaire qui se dégage autour du « sujet supposant savoir », condition indispensable à la mise en œuvre d’un transfert, qui sera pour beaucoup, salvateur. Le sujet (dans le rôle du patient) a besoin de s’imaginer que nous détenons tout le savoir le concernant, “il faut absolument qu’il y ait quelqu’un qui sache”, le transfert, “ c’est de l’amour qui s’adresse au savoir” (Lacan, 1973). Pourtant, comme nous le verrons ici, je perds mon savoir, et cela, il ne faudrait pas que le patient l’apprenne. Ce serait certainement synonyme d’effondrement. Ainsi, pour qu’il existe un espace, ni vraiment dedans, ni vraiment dehors, [un espace « entre deux » dans lequel tout pourra être dit, entendu, recueilli, rendu plus acceptable]; il y a nos idées auxquelles le patient ne devra jamais accéder, sous peine d’un véritable sentiment d’effraction et de confusion. Il faut parfois conserver coûte que coûte cette force magique, presque divine que nous prête volontiers le sujet, pour lui redonner l’espoir d’une issue presque “magique”, justement, à une vie quelque peu désenchantée. 

Notre sujet, ici, s'appellera Alioune. C’est le prénom choisi pour désigner les quelques vingts mille jeunes mineurs étrangers et isolés en France, mis à l’abri sous l'égide de la protection de l’enfance. Alioune, signifie “celui qui porte la flamme” dans la culture africaine, c’est donc le prénom qu’on lui retiendra. Alioune, c’est l’un de ces enfants issus d’un autre pays, qui accoste un jour la France dans l’espoir d’un avenir meilleur. Malien, Guinéen, Afghan, Albanais, Somalien, Ivoirien, Congolais, Béninois ; nous lui prêterons diverses origines. Car ce qui compte, ce n’est pas le pays d'où il vient, mais bien l’accueil que nous lui offrons ici, entre nos frontières. L'hospitalité française n’a pas vocation à faire des différences, et la protection des enfants en France n’a pas non plus vocation à recourir à des discriminations ethniques. Français, Européen, Africain, Océanien, Asiatique ou Américain, les enfants qu’elle protège sont bien égaux en droits, parce que ce sont des enfants justement.

 Alioune sera bientôt adulte, il a grandi un peu vite, il a perdu son innocence, comme un fruit arraché de l’arbre avant l’heure, propulsé dans un monde fait de violences, de douleurs, et de contradictions. Il a continué à mûrir, loin son arbre, loin de sa terre natale, ce qui nous donne parfois l’impression étrange d'être face à un enfant-adulte. Il sait plus de choses que nous, parce qu’il porte en lui, de façon inconsciente, des morceaux de l’histoire de notre monde; crises politiques, colonisation, guerres, sécheresse, épidémie […].  Parce que ses yeux ont contemplé de multiples paysages, parce que Alioune a traversé forêts, mer et lacs, territoires inconnus, il a encouru de graves dangers et mis en péril sa vie plusieurs fois. Puisqu’il est arrivé ici, c’est qu’il a survécu à son périple. Il porte la flamme en lui. Et au bout du voyage, il se retrouve ici, entre deux eaux, pris dans ce pari fou, celui de s'intégrer sans s’oublier, de se conformer sans se renier. Changer de culture, c’est parfois le risque de s’y perdre complètement, la folie menace alors d'éclater, sous toute ses formes.  Métisse de ses expériences et des découvertes qu’il aura faites tout au long de sa route, il sera désormais tributaire d’une actualité devenue très incertaine, celle où les promesses d’une vie meilleure en Occident risquent de ne pas être tenues. 

 L'année 2020 a bien mal commencé. Le virus est universel, l'épidémie est devenue pandémie. Le virus, au-delà de provoquer des symptômes et rendre les gens malades, a surtout bouleversé l'équilibre des pays occidentaux. Il a rendu malade un système économique déraisonnable en provoquant une flambée de symptômes mettant en exergue l'absurdité de notre société occidentale. L’impuissance mondiale face au virus a forcé les populations à se mettre à l’abri pour tenter de lui résister. Il faut avouer que depuis, au dehors, c’est un peu le chaos : les contradictions du gouvernement, le monde médical à bout de souffle, les tremblements des enseignants face à la réouverture des écoles, et le système de la protection de l’enfance, devenue le nouveau bourreau de ces jeunes aux multiples cultures et origines …

Parce qu’ Alioune est toujours là, reclus dans son appartement, il attend patiemment de pouvoir ressortir ; pas pour se ruer dans une course effrénée à la consommation, pas pour reprendre de mauvaises habitudes superflues, non. Il patiente, calmement, pour reprendre le parcours du combattant de son intégration ici : papiers, préfecture, régularisation, formation, contrat d’apprentissage, et peut-être, un jour,  le chemin du travail … Un gros chantier au vu de son jeune âge, mais il a les épaules pour le faire, parce qu’il n’a pas le choix, et il « en a vu d’autres ». Alioune a attendu, il a respecté les règles, il a mis en suspens ce qu’il faisait, mais le temps, lui, ne s’est pas suspendu. L’horloge, l’aiguille des heures, des minutes, a poursuivi sa trajectoire infinie. Les jours ont continué à défiler, et en deux mois, Alioune est devenu adulte. L’heure de ses dix-huit ans a sonné, résonnant en lui comme un coup de grâce. Il n’est plus un enfant maintenant, et il peut donc emballer, reprendre ses quelques affaires et s’en aller. Pour aller où ? On s’en fiche, parce que depuis hier il n’est plus un enfant...

Revenons à ce qui nous concerne ici: voici la lettre pour Alioune. Peut-être pourrez-vous la lire, et l’inscrire en vous, la porter pour lui. Pour ne pas qu’on s’en fiche, de ces jeunes si admirables, ceux qui portent la flamme d’un monde merveilleux. Pour qu’il ne soit plus jamais permis de mettre à la rue Alioune et tous les autres, et ruiner ainsi leurs vies si jeunes.

Lettre à Alioune

 Cher Alioune,

 Que te dire ? Je n’ai pas arrêté de penser à  toi depuis jeudi dernier. Dernier rendez-vous au pied de ton immeuble parce que je n’ai pas eu le choix que de te proposer de venir jusqu'à toi. J’ai beaucoup hésité, parce que jamais sur les bancs de l'université, on ne nous a dit de sortir de notre cadre et d’aller en bas de la cité, à la rencontre des jeunes que l’on accompagne. J’ai aussi hésité, parce que j’ai du mal à croire que l’on puisse vraiment te mettre dehors lundi. Alors j’ai failli passer moi-même du côté du déni de la réalité, à refuser d’admettre cette vérité brutale. Mais je me suis reprise. Car à l'université, j’ai aussi appris que le premier rendez-vous, mais aussi le dernier est d’une importance cruciale. Celui où l’on se dit au revoir, cet ultime rendez-vous qui risque de venir réveiller des blessures anciennes d’abandon et de ruptures. Il fallait donc être particulièrement prudent avec toi, parce que je sais que la séparation brutale et l’arrachement à ton pays qui t’a vu grandir sont en toi comme des blessures récentes, mal cicatrisées. Il y a aussi les deuils précoces auxquels tu as été confronté. Je sais donc qu’il faut que je prenne le temps de ce dernier rendez-vous, pour te permettre des au-revoirs que le départ précipité de ton pays ne t’a pas permis à l’époque.

 Je repense à ce dernier moment à tes côtés. Le temps paraissait comme suspendu, nous étions ainsi assis sur le rebord d’un petit muret, interrompus par les cris des jeunes qui s’agitaient en bas de la cité, abrités par le murmure des arbres qui nous protégeaient du soleil. Dernier entretien consacré à faire des allers-retours dans le temps et dans l’espace ; ton enfance, ton pays, le périple, la rue, l’appartement ici. C’était important de te raconter ton histoire une dernière fois, de rassembler ces souvenirs précieux, souvenirs innocents d’un jeune de ton age, pour que tu puisses avoir avec toi un sentiment de continuité d’existence. Un arbre avec ses racines, son tronc, de jeunes branches en devenir, de jeunes feuilles. Tu sais, les traumatismes que tu as vécu sont venu attaquer la corde de ta vie, ton lien au monde. Le traumatisme psychique a cette caractéristique de faire perdre au sujet le fil du temps justement, à tel point qu’il devient prisonnier d’un cercle qui se répète sans cesse, c’est le supplice de Sisyphe. Tu sais, ça aussi je l’ai appris a la fac. C’est pour ça qu’il faut t’aider à retisser le fil de ta vie, pour te sortir de ce piège sans fin, des malheurs qui reviennent toujours.

 Je ne vais pas dévoiler ici les bribes de ton existence, que tu as déposées au cours des rendez-vous, toujours avec une grande pudeur. Petit à petit, ces morceaux de vie sont devenus les pièces d’un puzzle que nous avons reconstitué ensemble. Retrouver ensemble le relief de ta terre originelle, de tes racines, pour que tu puisses continuer de grandir comme tu l’as si bien fait jusqu'à présent.

 Alioune, j’ai l’espoir que tu t’en sortes bien. Je te connais cette force de résilience. Tu m’as parfois surprise. Par ta maturité, ta clairvoyance, ta morale. J’avais l’impression que tu en savais bien plus que moi sur beaucoup de choses, sur la vie, sur la mort, … Je m’interroge alors sur la nature du transfert de nos rencontres. Si je représente « le sujet supposant savoir » pour toi, mais que tu es également un « sujet supposant savoir » pour moi, y-a-t-il véritablement un contre-transfert ? De mon côté, je n’en sais trop rien et j’ai même l’impression de ne plus avoir de certitudes du tout. J’ai appris beaucoup durant mes études, je connais bien les secrets de la nature humaine, son psychisme, mais face à toi, j’ai l’impression de ne plus savoir grand-chose. Tu sais, je crois que j’ai retrouvé un peu d'humilité au travers de ces rendez-vous, qui s’apparente certainement à une forme d'humanité tout court. Cette humanité que l’on oublie à force d'éviter “l'étranger”, de le redouter. Le monde est devenu si cloisonné, si fermé d’esprit. Tu sais, j’ai grandi là-dedans, dans un racisme ambiant. Partout, dans les rues, dans les cafés, dans le bus, les gens se jaugent comme des ennemis. J’avais des aprioris sur toi. On nous dit partout  que l'étranger est une menace, qu’il vient pour nous voler. Alors que toi, Alioune, tu portes juste la flamme d’un monde plus tolérant.  Peut-être que tu as trouvé toi aussi, dans cet espace, la certitude que tu fais bien parti de la communauté humaine. Je sais que tu en as douté. Je sais que certains t’ont infligé des blessures si profondes que tu t'es demandé pourquoi on te voulait tant de mal . Après la violence de ton voyage, tu as dû subir la violence institutionnelle ici, « les bâtons dans les roues » contre ta réussite, comme tu aimais le dire. Tu la subis de nouveau aujourd’hui, car nous sommes contraints de te renvoyer dehors, alors que tu n’as nulle part où aller, et tu dormiras à la rue cette nuit. Mais tu sais, nos institutions sont malades. Le virus les a rendues encore plus malades qu’avant, mais rassure-toi sur ta condition humaine : regarde, le virus touche tout le monde, sans distinction de race ni d’origine.

Alioune, je suis désolée que tu aies à subir ça. J’ai mal, je suis en colère, écoeurée, je suis meurtrie de ne pas savoir te protéger de tout ca. Pourquoi les adultes vous font tant de mal, à vous, les enfants du monde ?  

 Voilà tout ce que j’aurais aimé te dire au cours des rendez-vous. Jeudi dernier, à la fin, tu as dit « merci ». « Merci d’avoir été là, toujours, peu de personne ici ont été présentes pour moi. J’ai eu l’impression de compter pour quelqu’un». J’ai pensé moi aussi « merci », aucune dette possible entre nous Alioune, nous nous sommes redonnés mutuellement foi en l'humanité. Mais quand tu as dit merci, j’ai aussi eu l’espoir que tu n’aies pas développé une haine trop grande envers les institutions, envers le monde. Et que si un jour, nous avons le courage de reconstruire notre société humaine différemment, tu sois du bon côté, du côte pacifique, du côté de ceux qui pensent à l'intérêt collectif avant l'intérêt individuel. Pour autant qu’il y ait encore un bon côté … Et alors, comme le prénom que l'on t'a donné, tu porteras la flamme de l’espoir en toi.

 

Ta psychologue




NB: Ce plaidoyer a été rédigé le 09 mai 2020, deux jours avant la date de fin du confinement, annoncée par l’Etat français. La semaine suivante, après beaucoup d’incertitudes sur le devenir des jeunes mineurs non accompagnés devenus majeurs, il a été reconnu qu’il était juridiquement impossible de les expulser de leur logement, dans le cadre de la prolongation de l'état sanitaire d’urgence. De plus, le Conseil d’Etat a été saisi par un jeune majeur suite à un refus de prise en charge temporaire pris par le président du Conseil départemental (CD). Cette saisie est venue à préciser  et à renforcer les obligations des départements dans la prise en charge des jeunes majeurs, ayant été pris en charge par l’ASE jusqu’à leurs 18 ans. La direction des affaires juridiques de notre association veille à la bonne mise en oeuvre de ces obligations légales pour les départements. Cependant, des décisions injustes et discriminatoires concernant les Mineurs Non Accompagnés continuent d'être prises, rendant les missions de la Protection de l’Enfance de plus en plus ambiguës.





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