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Billet de blog 6 mars 2022

LETTRE À UN CANDIDAT

Poème de campagne

Liette
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Monsieur l’ultime candidat déclaré,

Vous nous avez écrit via la presse régionale et je vous remercie de votre attention. Je vous réponds via le club des blogueux et blogueuses de Mediapart.

Il y a fort à parier que vous ne recevrez jamais mon courrier, mais qu’importe, chacun·e, fait avec le media et les moyens de comm dont il ou elle dispose et qu’il ou elle estime digne de porter sa parole. Chacune de nos paroles n’est jamais qu’une bouteille de plus dans l’océan de plastique et la mer-bavardage qui berce nos enfants.

En réponse, je vais simplement vous faire état dans de simples mots de mon état de santé démocratique général, puis conclure avec une ou deux questions.

1. Bilan de ma santé démocratique

Me sentant un peu patraque ce matin, j’ai demandé à mon médecin de famille, le Dr Toliebe, de se pencher sur mon état. Bien qu’en dimanchée, il a dit ok, connectez-vous à votre espace sécurisé, j’arrive dans 1,12 seconde si vous avez la fibre. Les Docs’ en plateforme ne connaissent pas le repos dominical et c’est bien commode (on pourrait d’ailleurs changer le jour dudit repos car il ne me semble pas très laïc) (ou alors le supprimer carrément, ça serait un petit bonus pour la flexibilité) (pardon pour les digressions, elles vont joncher le courrier comme autant d’obstacles, mais c’est l’un des symptômes avec lesquels je compose au quotidien. Fait partie du mal dont je souffre. Souffrez-le donc un peu). (Mon cerveau scrolle ses pensées, et quand il y en a une qui l’aguiche, il clique donc je pense). (Une aubaine car ainsi les pensées défilent au rythme effréné des infos en continu et ce faisant, dispensent ma mémoire de tout effort tout en la nettoyant au fur et à mesure des traces antérieures. Un backup est programmé régulièrement. Mise à jour, redémarrage. Ce qui est judicieux pour me faire oublier les promesses de campagne, les injonctions sanitaires sitôt dites sitôt contredites et toutes les vicissitudes qui ponctuent le monde ultra-connecté-rapide dans lequel je vis. En outre, grâce aux cookies adroitement mis en place – avec mon consentement - mon cerveau ne me présente que les pensées susceptibles de m’intéresser, ce qui opère un ciblage pertinent au service de la meilleure performance possible de la conception de mes idées.) (←Indices précieux sur le fonctionnement de ma cognition, ainsi se flaire le pouls du petit peuple qu’il vous faut convaincre, une fois par demi-décade avant de remettre un cahier des charges aux cabinets de conseil rompus aux neurosciences.) (Ça digresse, ça digresse)

1,12 seconde plus tard, j’étais donc avec le Doc’ Toliebe (J’ai la fibre).

D’abord, il a voulu me prendre le QR code, pour voir. Je n’ai pas voulu. Il a voulu me flasher quand même, mais je me suis débattue comme une lionne. Il a dit « ouh la ! ». Il avait oublié que sans le consentement libre et éclairé etc. etc (lui aussi, il scrolle ses pensées, et sa mémoire subit des backups réguliers. Mémoire : partielle. Loi Kouchner : fragmentaire). Il a cessé ses tentatives d’ingérence juste avant que je le hâche-taggue-mi-toutes. (Pas dingue, le Doc’)

Il a dit tant pis, mais du coup je ne pourrai pas vous soigner pareil que les autres.

J’ai dit tant pis, c’est OK. RAF du « pareil que les autres ».

Il a voulu prendre mon adresse mail. Je n’ai pas voulu. (Non plus)

Mon numéro de tél. Je n’en ai pas.

Il a dit tant pis, mais comment pourrai-je vous transmettre les résultats ?

J’ai dit je ne sais pas.

Il a fini quand même par accepter de m’examiner (c’est qu’il a fait le serment d’Hippocrate, le Doc’, quand même, à la base) malgré mes récalcitrances, et pour ça, il a enfin levé les yeux sur moi. Il m’a regardée. Enfin, considérée. Bref : il a vu que j’étais là.

Je vous passe les détails de l’auscultation et j’en viens aux conclusions (de mon état, pas de ma lettre) :

Après un petit entretien et un examen sommaire, il a diagnostiqué une démocratite aiguë. Il a dit « je m’en doutais ». Il a dit aussi que c’était très grave et très contagieux. C’est une inflammation aiguë du muscle du collectif. Je lui ai dit « une inflammation musculaire, ce n’est pas contagieux ». Il a dit « si ». « Enfin, pas par votre muscle inflammé, mais par votre viralité www ». J’ai dit c’est quoi ? Alors il m’a demandé si je connaissais Internet. Bien sûr j’ai dit oui.

Alors il m’a expliqué que si je me synapsais à d’autres depuis ma démocratite aiguë, je risquais de transmettre. Et que ce serait très grave. Pour le pays, s’entend. D’autant que je ne suis pas un cas isolé, hélas. On peut déjà parler d’épidémie. L’ensemble de la population pourrait être à terme infecté. Ou la moitié des gens + un, ce qui suffirait à renverser la table, et ça, ça ne serait pas une bonne nouvelle, selon lui. On risquerait de perdre les verres en cristal, précieux service que quinquennat après septennat, les maîtres de la nation ont mis sur la table raffinée que le monde entier nous envie et sur quoi se fonde notre équilibre en tant que peuple. Renverser la table, ce serait mettre en danger le peuple (qui se trouve souvent en dessous), vraisemblablement. J’ai dit mince. Il a ajouté que heureusement, un remède existe. Il est austère mais efficace : il faut me confiner. J’ai dit « encore ?!!! ». Il a dit « Eh oui ma p’tite dame ». J’ai dit que je n’étais pas « sa p’tite dame ». Puis il a ajouté qu’il ne s’agissait pas tant d’un confinement comme au temps du Covid 19 que d’un confinement électronique. Plus d’Internet, plus de fibre, plus d’interaction digitale avec personne, plus rien. J’ai dit flûte.

J’ai dit « pourquoi on n’en parle pas dans les média, de cette maladie ? » Il a dit « justement parce qu’elle est transmissible par Internet et tous les réseaux apparentés. Si on en parle sur les-dits réseaux, on est cuits. Aussi, les autorités sanitaires ont-elles la consigne d’épurer les flux de tout octet censément infecté. »

J’ai dit « y a pas de remède ? »

Il a dit « non. Pas à ma connaissance. Pas encore. Les chercheurs cherchent. Quand ils trouveront, je vous enverrai un SMS ». Je lui ai utilement rappelé que je n’avais pas de téléphone cellulaire. Il a dit ah c’est vrai j’avais oublié. Il a dit eh bien vous reprendrez un rendez-vous sur la plateforme. J’ai dit d’accord mais si je suis électroniquement confinée je ne pourrai pas. Il a dit tant pis. Les gens pas connectés comptent moins que les autres de toutes les façons. J’ai dit en effet, j’avais oublié (backup, mémoire partielle, etc.). Il a dit il reste un espoir. Les chercheurs cherchent. Et il y aura un vaccin. J’ai dit chic. De quelle sorte ? ARN messager ? Protéine recombinante ? Virus atténué ? Il a dit non. Technique beaucoup plus rudimentaire mais qui a déjà fait ses preuves. Puis, sur ton confidentiel, il a prononcé, l’air érudit : « guerre froide » (un peu comme un vaccin à virus atténué, m’a-t-il expliqué doctement pour apaiser mes cris d’orfraie). Donc, projet de guerre froide, en plusieurs injections avec doses de rappel pendant quelques décennies. C’est une technologie archaïque, certes, mais redoutablement efficace, même si explosive (c’est pour ça qu’on y avait renoncé en son temps, m’a-t-il rappelé, toujours pour apaiser mes cris d’orfraie) (bénéfice-risque, tout ça tout ça) vis à vis de laquelle nous prendrons toutes les précautions qui s’imposent. Un accident de laboratoire serait létal à l’échelle mondiale (cris d’orfraie). Mais, m’a-t-il encore dit, les chefs d’état (dont vous êtes, Monsieur l’ultime candidat) et nos diplomates les plus chevronnés y travaillent nuit et jour en collaboration étroite avec le comité de défense et le conseil scientifique. Ainsi, de mon côté, en tant que malade, si je reste civiquement responsable, je n’ai qu’à me confiner, et, sans inquiétude, tout ira bien, me dit encore le Doc’. Le comité scientifique et les autorités s’occupent de tout et je n’ai qu’à m’occuper de moi, c’est simple. En attendant, lui, le Doc’, il va devoir faire remonter sur la plateforme « tous-anti-démo » le résultat de mon examen (c’est pour la santé publique, m’explique-t-il encore, aucunement une violation du secret médical, je dois comprendre que la crise en cours impose de telles mesures attentatoires à ceci et à cela mais tout de même, nécessaires), puis une dame (ou un monsieur, mais c’est plus souvent une dame, je crois, même si je n’ai pas compris pourquoi) de la caisse primaire d’assurance maladie m’appellera régulièrement pour prendre de mes nouvelles et pour savoir comment je traverse mon confinement électronique. Je lui rappelle que je n’ai pas de téléphone. Il m’a dit ah oui c’est vrai. Comment voulez-vous que l’on veille sur vous, aussi ? Puis nous nous sommes quittés en bons termes quand même. Cordialement.

2. Mes une ou deux questions

Ainsi, Monsieur l’ultime candidat déclaré, avant de me confiner électroniquement, il me semblait important de répondre, à tout le moins par correction, à votre courrier. J’étudie actuellement avec le plus grand sérieux la candidature de tous·tes les candidat·e·s. Vous n’échappez pas à la règle. Je vous convoquerais volontiers pour un entretien d’embauche, car il reste quelques éléments un peu flous dans votre lettre de motivation.

Notamment, concernant votre bilan : « investir dans nos hôpitaux ». Qu’entendez-vous avoir fait par là ? Pouvez-vous expliciter vos critères, items, et détailler leur contenu ? Merci.

Ou encore l’état que vous faites du plus bas taux de chômage enregistré depuis 15 ans, dont j’aimerais bien que vous explicitassiez la corrélation (ou pas) avec l’explosion de la pauvreté et des emplois précaires dont vous ne faites pas mention (cf. le bilan qu’a aussi effectué de votre quinquennat l’association Attac) (je digresse je digresse)

D’autre part, qu’entendez-vous par « Europe-puissance capable de se défendre » ? Défendre qui (c’est qui, « l’Europe-puissance »), contre quoi (c’est qui, l’ennemi ? Le dérèglement climatique ? Le libéralisme ? La finance ? Rayez les mentions inutiles - ) et comment ?

J’aurais ainsi d’innombrables autres questions, mais ma démocratite aiguë m’appelle à un confinement auquel je ne peux déroger, vous l’aurez compris, le Doc’ Toliebe a été extrêmement ferme et précis sur la conduite à tenir, et je n’ai pas envie d’avoir des problèmes avec la maréchaussée. Je n’ai donc plus que 12h devant moi avant que s’exerce l’obligation légale, et il faut par conséquent que j’aille de toute urgence m’acheter du pécu et des pâtes, et que j’envoie des mails à ma famille pour qu’elle ne s’inquiète pas de mon black-out électronique à venir. Je n’ai donc pas le temps de creuser plus avant votre lettre de motivation.

Vous pourrez néanmoins faire parvenir vos éléments de réponse à la rédaction de Mediapart (elle appréciera) qui fera peut-être suivre par voie postale, l’archaïque voie postale, avec une lettre en papier, un timbre en timbre et un délai en nombre de jours (d’accord, Mediapart? Merci, Mediapart).

(amish amish, quand tu me tiens dans tes bras, j’allume la petite bougie de l’espoir retrouvéééé/ décroissance décroissance, quand tu me chantes la lune, au clair de toi je respireuh / timbre-poste timbre-poste, quand tu m’apportes une carte postale s’ouvre devant moi l’horizon trop oublié du temps long qui se déploie dans les anfractuosités des décombres de mon attention-on-on-on-on / petit arbre petit arbre quand tu pousses tu verdoies, et dans ton sol fertile il y a les mycorhizes que viennent singer nos synapses électroniques, enfant prodige de notre mère-planète, petit arbre petit arbre, veille sur mon confinement électronique et berce-moi de tes connexions mycorhizie-è-è-è-nneuh)

Cordialement,

Liette, militante de la poêle à frire.

3. PS 

Électroniquement confinée, il me reste tout de même le droit de frayer avec les vraies gens. Et si d’aventure la démocratite aiguë se révélait être une épidémie plus étendue que prétendu, au mode de transmission plus complexe et galopant que celui évoqué par le Doc’ Toliebe, voire, une pandémie, nous ne répondrions plus de l’équilibre de la table. Ici comme ailleurs dans le monde. (Nous sommes en danger de contagion, comprenez-le bien! Contrôlez-nous, contrôlez-nous ! Ou bientôt vous ne contrôlerez plus rien. Il en va de notre obéissance servile à votre santé publique. Il se peut que nous ne nous résignions pas à la guerre brandie comme inévitable. Que nous ne nous y résignions en aucune manière.)

Rendez-vous dans 36 jours.

Date de fin de notre confinement.

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