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Billet de blog 20 janv. 2022

Jour de l'an

Avec 20 jours de retard...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le ciel s’élevait, tout à fait rose et bleu. On aurait dit une layette. Absolument parfaite, genrée mais paritaire. Bienvenue au monde, bébé jour !

L’an ouvrait sa bouche toute neuve pour croquer les restes d’un monde sanglant comme un magret de canard. Sanglant et gras.

Il s’en ferait des orgies, l’an, de nos empoignades cruelles et de nos mensonges empaquetés de sérieux médiatique. Ce qu’il restait d’humain traînait en pyjama dans les chaumières à recompter les cadeaux offerts ou manqués.

On avait oublié ce qu’on devait aux mères et aux grands-mères. Le collectif était leur invisible apanage millénaire, tant et si bien que nul ne voyait plus le léger voilage tricoté main qui faisait de nos jours tiédasses et jaune pisseux un clin de lumière auréolé d’une fine dentelle venue du fond des âges pour donner relief et grandeur à nos gestes quoi que fissent nos petits zégozégris. Dentelle pour le rêve, les constructions, les idées, l’incarnation des nuages. Dentelle pour les ventres. Crépinette à grassouiller en toute quiétude dans l’illusion benoîte de nous être nourris et d’avoir poussé tout seuls, sous et seulement sous les UV des sunlights des tropiques avec la vie qui se raconte en musique.

Nous ne savions pas.

La lumière ciselée qui ne se questionne que le jour où elle vient à manquer.

La main invisible du marché de la mère qui se fait à bas bruit le dimanche matin pendant les grasses matinées. Le temps invisible de celles qui font pendant que les autres font autre chose.

Nous ne savions pas.

Ce qu’il avait fallu de fil aux genèses et aux pattes pour tricoter nos ontologies.

Les berceuses étaient illusoirement remplacées par des écrans et les câlins par nos index tendus sur des vitres engraissées au tantale. Nous ne pouvions pas savoir.

Les mères.

On songeait toujours à leur reprocher nos maux mais on revendiquait l’autorité exclusive de nos mots. C’était le 21e siècle et l’ère des storytelling. Il fallait raconter l’histoire qui racontait l’histoire qui racontait l’histoire de comment nous nous étions faits tout seuls devant un smartphone.

Bref.

De ce côté-ci de l’occident, nous étions toutes et tous devenus de parfait·e·s suprémacistes de la race blanche et mâle.

À notre corps défendant, naturellement, car tous les bons manuels de philo nous vendaient du féminisme et du progressisme à tire larigot, on avait dessiné des clitoris dans les livres de sciences nat, et sur Blast, des journalistes courageux osaient enfin aborder le scandale de la contraception masculine...Nous buvions ça comme du petit lait, intellectuellement on était pour, slalomant entre les polémiques armés de belles pensées, détricotant, pensions-nous, la culture patriarcale au nom de notre modernité.

On faisait ce qu’il fallait pour être au courant, on pouvait donc continuer d’ignorer les charges mentales en toute bonne foi.

Nous devenions, sans le savoir, le terreau où germaient sans inquiétude les monstres les plus sordides.

On poussait des ho ! et des ha ! quand les médias sortaient de leur chapeau un affreux pas rigolo du tout mais on développait pour son ascension une curiosité malsaine.

On se laissait aller à penser que le parti moins à droite que l’ultradroite, c’était presque la gauche, et que sa figure de proue, somme toute légaliste, républicaine et proche du peuple, était finalement assez sympathique. Femme, de surcroît.

On ne s’effarouchait même plus de concevoir pareilles idées.

On supposait qu’il faudrait quelqu’un de musclé pour s’en sortir. Quelqu’un qui nous prendrait en charge. (Parce que se prendre en charge nous-mêmes, ça voudrait dire peut-être refaire société, les courses et la vaisselle, réécrire la constitution et pfiouuuu ! C’était loin de nos abonnements Netflix et on avait un peu la flemme !)

On devenait ce terreau parce que, simplement, on avait oublié le collectif. Le muscle du collectif s’était chopé une crampe, et même, un vieux coma. Presque une mort cérébrale. Une immobilité, certes, mais confortable. Validée par la famille et par l’école. Le ronronnement du non-faire qui valait son poids de divertissement quotidien. Et si parfois un besoin primaire ne se satisfaisait pas automatiquement par l’action clandestine de celles qui veillaient sur nos corps oublieux, il suffisait de cliquouiller du doigt sur le désir du jour, de jouer de la carte bleue comme autrefois de la Gameboy (mais sans contact) et le livreur rappliquait à toutes blindes sans qu’il fût nécessaire de craquer ne serait-ce qu’une allumette sous ne serait-ce qu’une pâte brisée. Et en plus on avait affranchi la mère d’une servitude. On avait la pizza facile et on était royaux. Regina pour tout le monde !

Pourtant, nous étions des millions.

L’invisibilité des mères et des grands-mères était la grande cécité qui nous empêchait de savoir quoi faire de l’immense qualité ci-dessus citée : nous étions des millions.

Il fallait ouvrir les yeux et seulement s’apercevoir que chacun, chacune, à tour de rôle, devrait aller au marché à bas bruit le dimanche matin pour que les autres fassent la grasse et reprennent des forces (il en faudrait), faire la tambouille pour l’équipage, vider le seau des toilettes sèches, que ça prendrait du temps et que ça ne décernerait pas de médaille. Que personne n’applaudirait ce non-exploit à 20h. Et quand bien même quelqu’un l’applaudirait, ce serait parfaitement hors sujet puisque c’est le minimum syndical que chaque atome du collectif doit au collectif.

Concevoir que la souveraineté passerait d’abord par la prise en charge de nos fesses par nous-mêmes, collectivement. Un non-exploit, peu généreux en termes de notoriété valorisable sur les rézozozios. Mais une organisation souple, sans ordre de mission, sans chef, sans bataille, sans tableau. Une organisation équitable, en conscience. L’organisation spontanée des molécules d’H2O entre elles pour que ça coule, fluide, dans les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.

Reconnaître que le 21e siècle en nous donnant des boutons sur lesquels appuyer pour nous connecter instantanément au monde entier avait nourri sans qu’on le sache notre pensée suprémaciste, démiurgique et magique. Celle-là même qui finirait par nous rendre buvable l’idéologie nationaliste et identitaire et accepter de mélanger nos couennes les dimanches dans de grands rassemblements sous la bannière de je ne sais qui avec des petits drapeaux où on bramerait tous en cœur « Liberté ».

Identifier puis reconnaître que le 21e siècle, en effaçant jusqu’au concret de l’autonomie fonctionnelle, astucieusement remplacé par des images et des histoires racontant le concept de l’autonomie à grand renfort de récits survivalistes, nous avait amputé·e·s de notre libre arbitre parce qu’il nous avait amputé·e·s des savoir-faire pratiques de base. (Donne-lui un poisson, il mangera une fois, apprends-lui à pêcher, il mangera toute sa vie, chuchotait pourtant toujours le proverbe chinois bien connu de toutes et tous à nos oreilles percluses de podcasts)

Identifier puis reconnaître que l’invisibilité de l’implication quotidienne et silencieuse d’une seule, toujours même, dans le collectif de la famille était toujours, et malgré les bédés d’Emma, un des symptômes majeurs de notre impuissance démocratique.

Ainsi, si l’on voulait reprendre les rennes que quoi que ce fût, il faudrait commencer par regarder dans nos chaumières qui faisait quoi comment et pour qui.

Puis sortir de l’immobilité.

Le temps des servitudes était révolu, et on n’avait plus de temps à perdre avec les conneries domestiques, mesdames et messieurs. Le monde urgeait un tout petit peu. Et sans décharger les mères de leur domesticité, on se priverait de la moitié des forces vives, voire, de 100% des forces vives, dans les cas les plus extrêmes. Les unes penchées sur le bien être collectif d’un tout petit clan et les autres penché·e·s sur leurs zégozégris et leur envie de se mettre en action sauf qu’ils et elles n’ont pas le mode d’emploi et ne savent pas toujours où est rangée la lessive.

Le ciel s’élevait. Tout à fait rose et bleu.

Ailleurs, les arbres brûlaient toujours, les insectes crevaient par tonnes et les émigrants fuyaient des contrées faméliques pour espérer cueillir du meilleur aux branches de nos hypermarchés de canards gras.

Mais c’était le premier de l’an.

L’espoir mettait son masque réglementaire, arborait fièrement sa preuve de seringue et allait chercher des chocolatines pour toute la famille.

Bonne année les aminches !

Liette (militante de la poêle à frire)

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