Ken Loach, la prostituée et le workfare

Le dernier film de Ken Loach met en scène une jeune femme contrainte à la prostitution car privée de ses indemnités chômage. A l'heure où le gouvernement se gargarise de la mise en place de "parcours de sortie de la prostitution", la question des alternatives offertes aux ex-prostituées mérite l'attention : leur crédibilité paraît réduite lorsque le welfare se transforme en workfare.

Katie, personnage féminin de Moi, Daniel Blake, le dernier film de Ken Loach, est privée de ses indemnités chômage car, s’étant trompée de ligne de bus, elle est arrivée en retard à son rendez-vous avec l’équivalent anglais du Pôle emploi. Tout le film, d’ailleurs, raconte comment les chômeurs britanniques (mais ils ne sont pas les seuls !) sont contrôlés, infantilisés et humiliés, obligés d’apporter les preuves qu’ils ont bien passé leurs journées à quémander des emplois inexistants auprès d’employeurs, sous le constant couperet d’une suspension de la maigre allocation qui leur permet de survivre. 

Katie subit les humiliations sans se révolter. Elle se prive de nourriture pour que ses enfants aient un repas complet puis accepte de faire la queue pendant des heures pour accéder à la banque alimentaire. Ce qui lui reste de dignité réside dans le fait de vouloir se garder propre et jolie : lorsqu’elle vole dans une supérette, ce sont des serviettes hygiéniques et de basiques produits de beauté. La prostitution à laquelle elle est finalement réduite apparaît comme une ultime humiliation, mais qui lui permet de nourrir et vêtir décemment sa famille.

Cette dimension du film de Ken Loach (palme d’or au dernier festival de Cannes) illustre parfaitement ce que j’ai tenté de développer dans la troisième partie de mon récent livre, Prostitution, quel est le problème ? (1). « Il n’est rien de pire que la prostitution » ne cessent de clamer les partisans de son abolition, qui l’assimilent à un effroyable esclavage. Par suite, « tout est préférable à la prostitution ». C’est d’ailleurs ce que met en acte la récente loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » : les prostituées sont fermement (2) invitées à s’engager dans des « parcours de sortie de la prostitution » devant déboucher sur une « insertion sociale et professionnelle » (3).

En l’état du marché du travail, il est à craindre que cette « insertion » soit du type de celle qui s’impose à Katie : pointer régulièrement à Pôle emploi, s’humilier en tentant de démontrer sa bonne volonté, arriver ponctuellement aux rendez-vous avec son conseiller sous peine de se voir radié, etc. Et si par miracle un emploi se présente, ne surtout pas rechigner ; il faudra l’accepter même s’il est à temps partiel, mal payé, de correspond pas à ses qualifications, empêche de prendre soin de ses enfants, présente un risque pour la santé, est situé à des kilomètres de son domicile ou impose des horaires incompatibles avec la vie de famille. « L’assistanat est un cancer », ne cessent de répéter les responsables politiques de tous bords, et tout chômeur un fraudeur en puissance qu’il faut maintenir sous étroite surveillance. Véhéments pour défendre la dignité des prostituées, les députés qui ont voté la loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » restent étrangement silencieux lorsqu’il s’agit de protéger celle des privés d’emploi. Leur compassion à l’égard des pauvres (et les prostituées sont majoritairement pauvres) ne s’exempte ni de méfiance, ni de condescendance.

Le paternalisme de la philanthropie disciplinaire du XIXe siècle n’est pas mort ; il connaît même un regain de vigueur d’autant plus effarant qu’il touche même certains secteurs de la gauche qu’on aurait pu penser immunisés. Citons-en un récent exemple lyonnais. En mai dernier, le groupe Kronstadt de la Fédération anarchiste et la section locale du Mouvement du Nid (association catholique œuvrant pour un monde sans prostitution) ont organisé une série de tables rondes contre le patriarcat (4). Le public de celle consacrée à la prostitution eut le privilège d’entendre la responsable d’une association de travail social, élégamment vêtue et bien nourrie, affirmer que, certes, les revenus sociaux offerts en alternative à la prostitution sont faibles mais que les ex-prostituées devaient faire l’apprentissage d’un changement de consommation, et envisager une vie avec moins d’argent mais plus libre. Il est toujours saisissant d’entendre la bourgeoisie enseigner aux pauvres les vertus de la frugalité mais lorsque c’est dans un cénacle organisé par des féministes anarchistes (qui n’ont rien trouvé à redire à ces propos), on a envie de hurler…

Redisons-le : que, telle qu’elle existe à l’heure actuelle dans notre pays, la prostitution soit le lieu d’exercice d’une pluralité de dominations et d’oppressions (de genre, de race, de classe, d’âge…) est une évidence. Que l’émancipation des personnes qui exercent la prostitution passe, dans bien des cas, par leur sortie du trottoir et l’accès à une alternative professionnelle ne fait guère de doute. Mais que la réflexion sur les voies de cette émancipation soit menée en excluant les premières concernées — au prétexte qu’elles seraient trop aliénées pour avoir une conscience claire de ce qui est bon pour elles — procède en revanche du paternalisme le plus hautain. Et que cette réflexion se dispense d’un examen critique des alternatives à la prostitution actuellement proposées (ou plutôt imposées) et, ce faisant, légitime le passage du welfare au workfare, relève, pour la gauche, de la faute politique la plus impardonnable.

 

1. Lilian Mathieu, Prostitution, quel est le problème ?, Paris, Textuel, coll. « Petite encyclopédie critique », 2016, 141 p., 13,90 €.

 

2. Fermement car si, pour les étrangères, l’arrêt de la prostitution conditionne l’octroi d’un titre de séjour (temporaire), à l’inverse persévérer dans la vente de services sexuels expose à une reconduite à la frontière.

 

3. En attendant, les ex-prostituées peuvent bénéficier d’une allocation d’un niveau comparable à l’allocation temporaire d’attente réservée aux demandeurs d’asile, à savoir 11,46 € par jour. Katie et ses semblables n’ont pas intérêt à prétendre se faire trop jolies…

 

4. Voir ici le programme de ce curieux mariage de la carpe et du lapin.

 

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