CORSE. SNCM : Préavis de grève ou Avis de décès ?

Marseille, 10 juin, Tribunal de Commerce : la SNCM sera-t-elle « reprise » par Baja Ferries ou par le transporteur routier Rocca ? Ou bien passera-t-elle du redressement à la liquidation judiciaire ? Faut-il protéger les salariés et le pavillon français ? Ou faire jouer à fond les lois du marché hyperconcurrentiel des pavillons européens ?

Marseille, 10 juin, Tribunal de Commerce : la SNCM sera-t-elle « reprise » par Baja Ferries ou par le transporteur routier Rocca ? Ou bien passera-t-elle du redressement à la liquidation judiciaire ? Faut-il protéger les salariés et le pavillon français ? Ou faire jouer à fond les lois du marché hyperconcurrentiel des pavillons européens ? L’Etat a-t-il les épaules assez larges, pour gérer avec la Collectivité de Corse, le dossier tentaculaire de la SNCM  compagnie en redressement judiciaire depuis novembre 2014 ? Après la session riche en révélations de ce 29 mai dans l’hémicycle d’Ajaccio (Assemblée de Corse) … on en doute ! Paul Giacobbi député PRG, Président de l’Exécutif de Corse, ainsi que les élus nationalistes Paul-Felix Bennedetti et Gilles Simeoni, ont tous posé un pronostic vital engagé pour la compagnie maritime publique jusqu’à la décision du Tribunal de Commerce de Marseille (10 juin 2015).
Tous ont fustigé l’errance du Ministre des Transports, incapable de solutionner une affaire trop complexe pour lui et ses conseillers. Ils incarnent les « pouvoirs publics » mais en ont-ils réellement la capacité technique et intellectuelle ? Le Ministère en effet, s’est « illustré » en soutenant l’offre des repreneurs Dufour-Garin, la plus douteuse, celle qui s’apparente à une pure et simple braderie-escroquerie aux dépens du service public et des salariés. Jusqu’où s'étendent les dérives, les corruptions, les aveuglements des hautes sphères non élues d’un Etat oligarchique ? Il y a des hommes et de femmes de bonne volonté certes… mais ils ne semblent pas majoritaires dans la gestion étatique de la SNCM. Le cauchemar sans fin de la SNCM fait intervenir pas moins de 8 entités, tous interlocuteurs plus ou moins fiables, plus ou moins dévoués à la cause de la Corse, de la Région Paca et des milliers d’emplois directs, indirects, induits gravitant dans l’orbite de la SNCM. Autour de la bête SNCM à l’agonie : l’Union Européenne, l’Etat français directement actionnaire à 25% et aussi l'Etat doublement concerné, puisque il est présent dans l’actionnariat Transdev semi-public ( à 66%), soit 1/2 Caisse des Dépôts et 1/2 Veolia. Autre acteurs : la Collectivité Territoriale de Corse via son Office des Transports ( lui-aussi très critiqué), plus le « partenaire » Ministère des Transports. Et enfin le Tribunal de Commerce, et les administrateurs judiciaires, soumis à diverses pressions qu’ils ont eux-aussi révélé (Corse-Matin). Sans oublier les « repreneurs », qualifiés pour certains de « marginaux » et de « transporteur tropical ». Le tout se déroule sous la menace d’une grêve des marins SNCM le 4 juin. La précédente grêve, en juillet 14, catastrophique, avait coûté  pas moins  de 125 Millions d’Euros à l’économie corse selon une étude de la CGPME. Comment acheminer le fret et les voyageurs en cas de grêve de la SNCM ? Face à cette éventualité, le Préfet Christophe Mirmand prévoit, avec discernement et compassion, des mesures préventives pour assurer les dessertes maritimes. Devant une quarantaine de représentant des socio-professionnels corses et des 2 CCI , le Préfet de Région à présenté un « dispositif » de secours en cas de conflit social, de blocage des navires et des ports ( Nice, Toulon, Marseille, Bastia, Ajaccio, Ile-Rousse, Calvi, Propriano, Porto-Vecchio).
Lors du débat de l’Assemblée de Corse sur une possible « subdélégation » de La Méridionale (CMN-compagnie mixte-4 navires ) vers « un repreneur », Paul Giacobbi a lancé un argumentaire terrible et bien explicité, contre Paris. La capitale est accusée « d’avoir joué double jeu avec l’Europe, induisant ainsi en erreur la CTC ». Un constat gravissime de trahison et mensonge. S’agit-il du résultat direct de l’inertie d’un Ministère des Transport, incapable d’analyser et de peser correctement sur l’avenir d’une future ex-compagnie publique ? Imbroglio total jusqu’au 10 juin à Marseille. Paul Giacobbi est furieux : « L’Etat nous a caché jusqu’au bout, le procès en manquement devant le Tribunal de l’Union Européenne. Rassurez-vous nous avons découvert les choses. L’Etat nous a menti. C’est lamentable. » L’Etat français ( quels conseillers, quels services ?) a donc imaginé faire gober une « soi-disant formule de légitimité acceptée par l’Europe ». Pour faire bref : il y a des soupçons de trafic d’influence au coeur de la citadelle Commission Européenne, concernant une solution de subdélégation-délégation de service public pour la continuité territoriale (provisoire sur 12 mois) par la CMN, au profit d’un éventuel repreneur. Autre infraction, un projet de vente suspect du navire Napoléon Bonaparte, assorti d’un vrai-faux-plan social occulte, en faveur de la hiérarchie de la SNCM. Des poursuites judiciaires et des procès vont suivre a  annoncé Paul Giacobbi. L’affaire serait tout aussi mal engagée selon les deux administrateurs judiciaires ( M Frederic Abitbol et M Emmanuel Douhaire). Ils ont dévoilé publiquement le « chantage » dont ils ont été les victimes. Selon Corse-Matin : « les administrateurs judiciaires accusent l’Etat de faire pression sur eux pour obtenir la liquidation judiciaire. Une exigeance sans précédent en France etc… ». Les appétits de futurs repreneurs sont féroces mais de fins limiers ont bien travaillé pour enquêter et faire fuiter des informations à Bruxelles, à Paris et dans le presse insulaire. Le 10 juin prochain à Marseille, sera examiné et accepté (ou pas?) un plan social de 85 millions d’€ concernant 800 salariés. C’est la seule condition pour la continuité d’une DSP Délégation de Service Public assorti d’une ( possible ?) annulation d’un montant de 600 millions d’€ dû à l’Europe.
Pataquès, privatisation, braderie du service public. Qui sera l’heureux gagnant de cette partie de poker qui menace des centaines d’emplois ? A ce jour il n’y aurait aucun repreneur sérieux et plutôt un projet bien monté d’entourloupe qui a failli aboutir ! En effet, heureusement, l’offre de Dufour-Christian Garin « au lourd passé » est désormais écartée. Elle a pourtant été constamment et discrêtement soutenue par l’Etat jusqu’à la semaine dernière, jusqu’à la mise en garde et la menace de procès lancées le Président de l’Exécutif de Corse. Paul Giacobbi  ( Bleu RCFM ) : « l’offre Garin n’est pas une reprise, c’est une prise ! Vous savez que Monsieur Garin est notoirement insolvable. Nous ne connaissons que trop Monsieur Dufour, non seulement à cause de la SNCM mais pour son lourd passé à Air Littoral, sa remarquable expérience dans la défaillance d’entreprise, son art de faire financer par les collectivités territoriales ses erreurs de gestion, et de finir par s’en aller avec un pécule considérable. Cette offre consiste à vendre des navires à un tiers, moyennant une caution, et après quelques mois d’activité à liquider et à ce moment là évidemment, avoir soustrait de l’actif des biens pour moins de la moitié de leurs valeurs. Voilà ce qu’a soutenu l’Etat jusqu’à ces quelques jours. Nous avons tout fait pour éviter ce scandale et à la fin nous avons écrit au tribunal en lui disant que s’il choisissait cette offre nous saisirions le procureur de la République. Cette affaire est menée de la part de la république de manière étrange. » Reste deux repreneurs , mais leurs offres actuelles sont  considérées comme « illégitimes , irrecevables » selon l'élu territorial Paul-Felix Bennedetti ( Corse-Matin) : « On subit tous les jours les événements que veut nous imposer l’Etat. Nous avons affaire à un transporteur routier Rocca. Et à un transporteur tropical , Baja Ferries ». De son côté la CGT estime que Baja Ferries (dirigeant Daniel Berrebi ), candidat américain à la reprise,  « préconise le pavillon européen pour la desserte du Maghreb, une hérésie ». La CGT et l'intersyndicale dénoncent de longue date « les pratiques déloyales de la société concurrente Corsica Ferries, dont les navires naviguent sous pavillon européen ». Gilles Simeoni : « La SNCM est plus que jamais une sorte de vaisseau fantôme, de bateau ivre au cœur d’une tempête qui risque de l’envoyer par le fond. Nous devons changer de cap ! Nous ne mésestimons pas les difficultés et la complexité de ce dossier auquel s’ajoute le poids de la sédimentation des décisions prises : incertitude sur le financement du plan social, sur l’identité du repreneur, sur le nombre d’emplois créés, sur les conflits sociaux, sur la forme juridique que prendra l’exploitation de cet outil indispensable à la Corse. Dans ce processus chaotique, nous nous trouvons singulièrement désarmés. Il y a une forme de dysfonctionnement de l’institution CTC ». 
Après le vote majoritaire sur la subdélegation, Paul Giacobbi fait la lumière, annonce des raisons d’espérer et ne se prive pas de tâcler l’Etat (Bleu Radio Corse Frequenza Mora RCFM) : « Nous savons que le plan social concernera environ 800 salariés sur 1.550. Il est financé à hauteur de 85 M€. L’Union Européenne a garanti qu’une reprise sans DSP, mais avec possibilité d’une subdélégation par la CMN en faveur du repreneur n’entrainerait aucun risque d’obligation de remboursement des aides d’Etat illégales, ni pour le repreneur, ni pour la CMN. Par conséquent, il le repreneur, ne sera pas redevable du remboursement des aides illégales 600M€ . Je rappelle que l’Etat refuse toujours de nous dire que nous pouvons continuer à payer. L’UE nous dit que nous ne pouvons plus continuer à payer. Et nous avons un procès en cours. C’est la raison pour laquelle, le paiement du mois d’Avril, qui devait intervenir fin mai, est retenu jusqu’à décision du tribunal. »
Un préavis de grève de 24 hrs est déposé pour le 4 juin 2015 à l’appel de la Fédération Nationale des syndicats maritimes CGT pour les 2 compagnies la SNCM et la CMN. La CGT demande un « nouvel appel d’offre » et défend « le pavillon français premier registre qui privilégie l'emploi de marins nationaux, faire respecter la réglementation sociale de Droit français. ». Le dépôt de bilan est-il inéluctable pour la Société Nationale Corse Méditerranée, assurant des liaisons régulières France continentale, Corse, Sardaigne, Algérie, Tunisie ? Elle est en redressement judiciaire depuis novembre 2014 et les syndicats estiment que les deux offres en cours sont irrecevables. Les noms des navires sont des hommages à l’histoire de la Corse et à la Résistance :« Danielle Casanova », « Jean Nicoli », « Pascal Paoli », « Paglia Orba », « Monte d'Oro »,«  Méditerranée »,« Corse ».  Les points de vue semblent irréconciliables. La défense des salariés SNCM s’oppose, de fait,  à la dynamique économique des PME insulaires. Quant aux convictions de la gouvernance France, elles sont inexistantes et incohérentes face au dogme européen de la libre concurrence. En l’absence d’une véritable proposition alternative de compagnie maritime régionale publique, la SNCM est-elle défunte? Tout comme la SNCF qui dit-on sera elle-aussi "démentelée" ?

 LV

 

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