La Corse démocratique : de la dépossession à l'émancipation.

Ajaccio 3 février : 20 000 manifestants sous la bannière #demucrazia. Un moment historique pour la Corse île-montagne, démocratique et mobilisée, qui attend l’ouverture d'un véritable dialogue avec l’Etat français «sans préalable ni tabou». L'heure est à l'émancipation pour mettre fin à la dépossession. Le Gouvernement va-t-il enfin, reconnaître la dimension politique de la "question corse" ?

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Une occasion unique et historique pour la démocratie (#demucrazia) en Corse et au-delà…? A 3 jours de la visite officielle du Président Emmanuel Macron (Ajaccio, Bonifacio, Bastia), la manifestation appelée par les deux présidents de la Cullettivita di Corsica, va-t-elle inaugurer enfin, un véritable dialogue entre Corse et Etat français ? C’est à dire, autre chose que le simulacre auquel ont été confrontés Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, respectivement Présidents du Conseil Exécutif et de l’Assemblée de Corse ? A l’issue des rencontres avec E. Philippe Premier Ministre, puis G.Larcher Pd du Sénat puis J.-F. de Rugy Pd de l’Assemblée Nationale: Gilles Simeoni, très critique et même un peu excédé, avait qualifié ce face-à-face avec l’oligarchie parisienne, comme étant tout simplement, un appel à la capitulation : "on nous demande de renoncer à tout par avance, ce n'est plus une discussion, mais une capitulation, c'est non envisageable !  ». En regard des cinq décennies de lutte en faveur du peuple corse, cette attitude du Gouvernement français semble à la fois irresponsable et immature pour ne pas dire monarchique. Le roi jupiterien se montrera-t-il jacobin ou girondin
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La manifestation d’Ajaccio va-t-elle impulser une autre orientation politique, moins jacobine, moins technocratique, plus décentralisatrice pour la Corse île-montagne et aussi, pourquoi pas, pour la France entière? C’est à dire plus d’équité en faveur des territoires, de la ruralité, des atouts locaux et ultra locaux… dans le contexte d’une gouvernance France de plus en plus financiarisée, technocratique et hors sol ?

Un statut non-spéculatif de résident corse ? L''autonomie interne ? Le rapprochement familial des prisonniers politiques ? La coofficialité linguistique ? Le pouvoir de légiférer sur le foncier et le fiscal ? En 2015 certains médias dominants parisiens et leurs éditorialistes ironisaient sur les revendications corses, considérées comme déraisonnables voire loufoques...Aujourd'hui ces propositions des élu.es insulaires sont sur la table des négociations et elles sont hyper-médiatisées. 
Filmée et commentée en direct par de nombreux médias nationaux et européens, la journée du 3 février fonctionne comme une formidable caisse de résonance pour des revendications corses, charpentées et argumentées, et qui ont été discutées, amendées, votées par l’Assemblea di Corsica. Certaines sont soutenues par les Régions de France, dont le président Hervé Morin a déclaré : « le gouvernement n’a pas entendu le message des Corses, j’ai entendu les déclarations du porte-parole du gouvernement qui dit que c’est une élection locale. Non, ce n’est pas qu’une élection locale. Il ne faut pas se raconter d’histoires. C’est un fait politique majeur. Le message des Corses doit passer par l’accroissement des responsabilités de cette collectivité de Corse, et je le crois, par un pouvoir législatif délégué sur un certain nombre de sujets ».

Le "droit à la différentiation " est déjà proclamé et protégé par le Traité européen de Lisbonne ... la France peine à l'appliquer ! La révision constitutionnelle serait-elle la solution franco-française d'une France toujours arrogante et donneuse de leçons ...pour ne pas perdre la face ? 
Peut-on gouverner la Corse, ou la Corrèze, la mégapole lyonnaise, le Finistère, l’Alsace ou le Pays basque… comme le Grand-Paris  et l'Ile-de-France ? Au delà d’un futur « droit à la différentiation » qui serait dévolu aux Régions (selon J. Gourault), les hypothèses corses vont plus loin avec notamment un projet de statut d’autonomie de plein exercice de gestion raisonnable et responsable, incluant un statut non spéculatif de résident ( déjà effectif dans certains pays européens) et accompagné d’un projet de statut fiscal spécifique pour l’île-montagne qui permettrait de dégager des ressources nouvelles à affecter, non pas selon la vision lointaine et jacobine de Paris, mais selon les besoins réels locaux.

Samedi l’Assemblée de Corse a voté une résolution en 5 articles dont la demande de révision constitutionnelle qui permettrait « l’inscription de la Corse dans la Constitution » (liée à l’article 74) « prenant en compte sa situation politique, sa géographie, son relief, sa démographie, ses besoins écoomiques et sociaux, son histoire, ainsi que l’identité culturelle du peuple corse. » L’article 3 de la motion, dans le prolongement d’une possible reconnaissance, évoque : « la mise en oeuvre de solutions adaptées aux enjeux stratégiques liées à la fiscalité, au foncier, au pouvoir législatif, à la langue dans ces domaines et selon les modalités prévues par la Constitution. ». La résolution solennelle de l'Assemblée de Corse , votée hier  (48 voix dont Anda per dumane) sera remise au président de la République le 6 février. 

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Outre le parti européen ALE- Régions & Peuples Solidaires, une pléaide de partis, de syndicats et d’associations insulaires participent à la manifestation dont : Core in Fronte, Corsica Libera et son groupe à l’Assemblée, les trois députés Pe à Corsica, Ghjuventu Paolina, Consulta di a Ghjuventu Corsa,Pudemu, U Cullitivu Parlemu Corsu, A Manca, STC (Educazione et LaPoste), Calvi Altrimenti, Associu Suladarité, l’Ora di u ritornu, Tocca a noi, U riaquistu di Portivechju, EELV, Ghjuventu Nazionalista et Edmond Simeoni qui dans un texte lumineux déclare :

« Habités par le seul sens du devoir vis-à-vis de la Corse, de son peuple, de sa terre, de son histoire, Corses de toutes conditions et de toutes opinions, d’origine ou d’adoption, vivant ici ou dans la diaspora – vous serez alors à Ajaccio, représentés ou présents par la pensée et par vos communiqués - pour y démontrer massivement et sans aucun excès que vous êtes profondément attachés à la Corse, que vous voulez contribuer à la sauver, que vous ne croyez qu’en la démocratie, en la justice, en la paix, en l’homme, par le moyen exclusif du dialogue.
(…)
La Corse, vous le savez, est dans une situation très grave sur tous les plans –économique, social et culturel- et en particulier sur le plan moral. C’est le résultat d’une politique séculaire de l’Etat – avec la seule éclaircie, labile, insuffisante, du Statut particulier de 1982- et du clanisme corse qui l’a servi aveuglément au seul profit des clientèles. Les valeurs, dont la baisse est due aussi à l’évolution uniquement matérialiste du monde, ont été piétinées, la démocratie ridiculisée. ; nos intérêts collectifs ont été négligés et nos retards accumulés.
Il faudrait une singulière naïveté pour croire un instant que le désastre pouvait être conjuré par cinquante ans de luttes féroces, de sacrifices, de répression, de mobilisations populaires larges mais aussi parsemées de rares et inévitables dérives ; naïveté encore que de croire que les acquis, les fortes victoires démocratiques depuis 2014 changeraient radicalement une Corse en déshérence et convaincraient l’Etat de la nocivité de sa politique insulaire et de la nécessité d’en changer.

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Aujourd’hui, nous sommes à la croisée des chemins et il faut être clairs. En règle générale, les hommes visent trop souvent le pouvoir pour assouvir leur ambition personnelle, leur désir de domination, leurs égos ; nous appartenons à cette catégorie de militants qui ont toujours voulu accéder aux responsabilités pour changer radicalement la conduite des affaires publiques. Vous conviendrez que notre parcours de lutte depuis cinquante ans – et d’autres l’ont fait avec nous et sans nous, dans différents domaines- est limpide, au plan du respect des principes de démocratie, de transparence et d’éthique.


Il n’y a eu, il n’y a actuellement et il n’y aura pas demain ni compromis, ni compromission sur ces plans impérieux. Nous ne sommes pas atteints de cécité et nous sommes vigilants La direction de la CTC est irréprochable sur le plan essentiel de la morale publique ; le travail y est acharné, l’honnêteté incontestable ; les premiers résultats prometteurs sont là. La majorité territoriale est autonome dans sa conception de la politique, dans son exécution et elle ne subit aucune pression occulte. Nous n’avons pas l’intention de laisser attaquer et se détériorer ce viatique central dans le sauvetage du peuple corse. »
Texte de Edmond Simeoni.

 

LV
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