Les légendes familiales, les contre-vérités, les histoires vraies sur les noms et les origines ont toujours prospéré en Corse, une île au coeur de tous les brassages et de toutes les migrations en Méditerranée au fil des millénaires. Des Juifs venus d’Espagne ou de l’Empire Ottoman jusqu’aux patronymes hérités des métiers ou des villes et villages des ancêtres : les 10 brefs épisodes-capsules, sont inspirés de l’onomastique qui est l’étude scientifique des noms propres des lieux et des personnes. Un sujet aride? Pas du tout, au contraire, c’est un voyage impressionniste passionnant comme un jeu.
Ce qui émerge de ce puzzle reconstitué dans les décors insulaires mer et montagne? Le quotidien vécu, sans fioriture ni préjugé, de ces Corses, qui portent des noms de leurs ancêtres bergers, des noms italiens, des noms juifs, des noms de Bonifacio ou de Cargèse, des noms de Sgios du Cap Corse, des noms de gens de mer et aussi des noms des descendants des « Trovatelli », ces enfants trouvés souvent déposés dans les couvents, parfois avec un tourniquet qui préservait l’anonymat.
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« Mi Chjamu » fonctionne comme un retour vers l’aube du témoignage en télévision, brut, spontané, naturel, évident tout en révélant l’immense diversité des origines et des migrations des Corses. Un traitement réussi qui consiste, non pas mettre en scène les trente intervenants sur ce qu’ils pensent de ceci ou cela, mais les présenter tels qu’ils sont avec familles, photos, domiciles, filiations, métiers, confréries et micro-régions. Et ce, grâce à une technique d’interview astucieuse des deux réalisateurs Anne-Marie Vignon et Daniel Myers en co-réalisation avec Jean-Baptiste Andreani et ses très belles images, et les investigations onomastique des universitaires Stella Retali-Medori et Francescu Maria Luneschi, tous deux Docteurs en Sciences du langage.
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« Squarcini », « Foata », « Gaspari-Ramelli », « Menassé »,« Abbatucci », « Muller », « Toledano », « Dellamonica »: ce documentaire cadencé et captivant explore toute la Corse, les origines des patronymes et mêmes des rectifications concernant certaines légendes notamment sur les noms juifs de Corse. Ainsi « Giacomoni » et « Giacobbi » sont issus du latin « Jacobus » issu des registres paroissiaux du XVIII éme siècle.
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Comment les réalisateurs ont-ils apprivoisés les porteurs des noms et filmé dans les salles à manger familiales, les bateaux de pèche, les bergeries, les salons élégants des belles demeures d’Américanos du Sud et du Cap Corse? Anne-Marie Vignon: « La formation des noms, leur localisation, leurs déplacements permettent de situer les individus et leurs liens à la communauté, à la terre, à la lignée. Ils témoignent des brassages de populations accomplis dans l’île au cours des siècles, au gré des générations et des migrations, des quatre coins de l’île ou à travers la Méditerranée toute entière. Si se connaître « de nom », c’est se connaître bien peu, c’est déjà un début. Alors nous avons une forte demande des mairies et des associations pour des échanges avec les publics locaux très intéressés, ça crée une communauté vivante autour de Mi Chjamu. Du Capicorsu aux Bocche di Bunifaziu, avec le nom de famille résonnent les échos des faits et gestes di « i nostri ».
« Di quale ne site ? De qui tu es toi? »À cette question familière en Corse, l’onomastique répond par l’histoire, la géographie, la linguistique et ce documentaire a été une exploration et des retours positifs. Anne-Marie Vignon : « Les intervenants, contents et fiers, constatent que cela leur ressemble, ils ne se sentant pas trahis. Ce qui ressort, c’est la fidélité à ce qu’ils sont, même avec un peu d’appréhension au départ, pour accueillir des inconnus chez soi, ouvrir l’album de famille, c’est pas banal. Le tournage a été souvent une première fois pour eux et chacun avait une raison personnelle d’accepter, ils ont souhaité rendre hommage à quelqu’un de leur famille, un ancêtre ou un parent proche qui n’est plus là mais qui a travaillé dur toute sa vie, qu’il soit Général d’Empire, ouvrier agricole italien, migrant juif de Constantinople… Le petit véhicule du nom, a permis de focaliser sur le sujet qui est avant tout eux-mêmes. »
Quand on dit « je m’appelle », ça déclenche tout un récit car on convoque toute sa lignée. Anne-Marie Vignon : « ce documentaire, une découverte formidable, fabuleuse et insoupçonnée dans ma connaissance de la Corse. A l’évidence, si j’ai lu, appris et si je suis en prise avec cette ile et sa vie locale, l’onomastique permet de discerner et de dévoiler une extraordinaire richesse de culture et de communautés , avec tout ce que la Corse a reçu de l’extérieur. Parce que tous, on avait finit par y croire, à cette vision figée et endogène de l’île, comme si tous nos ancêtres étaient des bergers depuis le néolithique…comme si on n’avait pas bougé de notre village… alors que c’est l’inverse que démontre ce film. Nous dressons le portrait et nous confirmons l’hospitalité de ce qui est « une terre d’accueil, dans la tempête » pour les Grecs installés XVI ème siècle, les Juifs expulsés de l’Empire Ottoman, les Italiens anti-fascistes. Il y a des résonances, des ponts entre les épisodes. Dans l’extrême-sud, les noms corses et sardes, éclairent un micro monde non terrestre que sont les Bouches-de-Bonifacio » Alors peut-être bientôt une saison II, dédiée à la Balagne, la Castagniccia, le Cortenais, le Niulu ?
Liliane Vittori