ARTE MARE cinéma corse inspiré, ni frivole, ni mercantile, sans compromission.

ARTE MARE 2019 Compétition des films corses. Antidote au jacobinisme parisien, un cinéma insulaire inspiré, paradoxal, vivant, sensible, sincère, ni frivole, ni mercantile, libre de toute compromission.

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ARTE MARE 2019 , 37 ème édition du Festival du cinéma méditerranéen. Un jury composé de professionnels des médias pour décerner les récompenses du Film corse vendredi 11 octobre : pour la fiction, le documentaire, plus un prix Hors les murs. Parmi les dizaines d’oeuvres candidates, la sélection, compliquée, a été chargée d’émotion.
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C’est bien normal puisque le cinéma, média vivant, quasiment intrusif, reste pour nous les spectateurs, le reflet sans cesse re actualisé de nos espoirs, nos peurs, nos engagements, nos contradictions, nos vies. Aussi, parce que ces réalisations corses, inégales mais toutes fortes et talentueuses, se situent à un moment particulier charnière du cinéma insulaire. Depuis 10 ans la Collectivité de Corse a engagée une politique de soutien très actif au cinéma insulaire et les fruits sont là. Les films corses, dialoguent entre eux, comme un chjam'e rispondi insulaire, qui donne à voir la réalité corse, ses souffrances, son territoire, son histoire. Ces fictions semblent très autocentrées mais décapantes, elles sont libérées de toute compromission.
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Laurent Simonpoli coordinateur de la sélection corse, réalisateur, responsable de la fiction à France3Corse Via Stella : « si on ne parle pas de nous, du cinéma  insulaire, personne d’autre ne va le faire ! Le cinéma français à un problème, la Corse, son histoire, son territoire, est absente de la majorité des productions françaises. Constat similaire pour le sujet Guerre d’Algérie avec peu de réalisations, alors que les Américains ont produit 800 films sur la guerre du Vietnam. A Paris, la Corse, c’est considéré comme une production régionaliste, régionale. Contrairement à l’Italie ou à l’Espagne avec des films contemporains sur la Sicile et la Sardaigne. » Côté fiction : cinq films sélectionnés. Depuis Féeroce de Fabien Ara ( en scène,
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un petit garçon qui tient à aller à l’école maquillé (e), habillé (e) en fée)… jusqu’à l’atmosphère insoutenable de Aio Zitelli! de Jean-Marie Antonini. Moyen métrage extrêmement bien réalisé, qui se déroule il y a cent ans, dans les horribles tranchées de la Guerre de 14-18.
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Qui en Corse, peut oublier cette tragédie et ses effets dévastateurs sur une île agro-pastorale en Méditerranée, avec une population s’exprimant majoritairement en langue corse ? Comme en écho, le film Sur la Terre Nue de Julie Perreard propose un retour estival dans l’île, une méditation sur le désir, qui souligne la réalisatrice « est au centre des rapports humains et du lien à l’espace qui nous entoure. Il est celui qui dicte sa relation, à la fois au corps et au paysage, il la rend tactile, érotique, organique. ». Autre oeuvre tout aussi douloureuse: La Nuit est là de Delphine Leoni, qui montre la colère sans consolation,
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d’une jeune femme qui, in fine, ne parvient pas ( à moins qu’elle y parvienne?) à faire son deuil de son amoureux assassiné. Autre fiction ancrée dans les inquiétudes des habitants de l’île : FDP de Stephan Regoli évoque les aléas de la promotion immobilière, référence à la multiplication des résidences secondaires et ses effets sur le paysage territorial et social de l’île. Le jacobinisme des instances du cinéma français. Dans Aio Zitelli! et comme répondant et documentant la réalité actuelle de l’île : Jean-Marie Antonini place ses caméras face à l’Histoire, au coeur de l’une des tragédies collatérales de la Guerre de 14-18. A savoir, les exécutions de soldats corses, certains exclusivement corsophones. On les a appelés les Fusillés pour l’exemple.
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AioZitelli ! film porté magistralement par l’acteur Jean-Philippe Ricci. Il incarne un soldat extrait de sa tranchée par l’Etat major, pour traduire en urgence, le témoignage d’un autre soldat corse (lui considéré comme déserteur et qui sera exécuté). Le traducteur d’un jour, reconnait suffoqué, un ami du village, un compatriote. Ce film nous replace dans ce qui fût et reste une blessure majeure pour l’île. Peut-on parler d’un jacobinisme du cinéma français ? L. Simonpoli : « oui clairement, il y a un entre-soi, un jacobinisme des instances française du cinéma. Alors qu’il y des cinéastes de la Méditerranée, la France ne regarde pas beaucoup vers son midi…» Certaines oeuvres présentées dans la sélection fiction d’Arte Mare semblent environnées par la tristesse et une certaine obscurité dans les relations humaines des personnages mis en scène. L. Simonpoli : «la réalité insulaire l’est tout autant, cette sélection est une juste photographie de la société corse. Dans ce monde contemporain, il y des choses lourdes, il faut que le cinéma les prenne cela en charge. Ici, on assiste à une plus grande prise de conscience collective de la dérive mafieuse. Mais le climat est inquiétant, les gens n’y sont pas insensibles. C’est bien que les artistes s’emparent de ces courants souterrains qui traversent la société corse. Il y une peur de renouer avec les démons du passé, c’est comme une société en suspens ». Autre volet de la compétition du film corse : les cinq documentaires sélectionnés.
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Tout d’abord un sans faute absolu pour Sebastien Bonifay qui signe Jerôme Ferrari une vie après le Goncourt ( obtenu en 2014 pour Le Serment sur la chute de Rome ). Ou comment la littérature est une amitié vivace, carburant d’un auteur multi primé, qui est aussi à la ville, professeur de philosophie. Et c'est sur une formidable et étincelante leçon de philosophie que s'ouvre ce documentaire. Connaissez-vous A. Schopenhauer qui osait  : « la vie est absurde et douloureuse » ?  
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La logique de l’existence, une question, parmi tant d’autres, soulevée avec passion et humour par un Jerôme Ferrari très à l’aise dans sa classe de philosophie au Lycée d’Ajaccio. Alors, pourquoi pas lui proposer de donner un séminaire de leçons solennelles de philosophie ici en Corse…comme le fit en son temps Jean-Michel Foucault au Collège de France à Paris ? Ce documentaire est traversé par des témoignages d’auteurs corses et de journalistes parisiens dont Bernard Pivot Pd du Goncourt : « Jérome Ferrari ? J’aurais voté pour lui une 2 ème fois pour son roman qui a suivi, titré A son image ! ». Fauteuil de tweed, écharpe écossaise, panorama en arrière-plan de bibliothèques bien garnies, S. Bonifay résume son propos : « Y a-t-il une vie après le Goncourt ? Jérôme Ferrari s’est posé la question. Et a réussi à continuer de bâtir son œuvre. En creusant son sillon, inlassablement. Avec un objectif : rester fidèle à lui-même, et à la littérature. C’est ce combat qui est au cœur du film. » L'un des grands mérites de ce film ? Avoir reconstitué avec naturel, un aperçu des conversations de bistrot, au bord du zinc, de ces futurs auteurs corses que sont Marcu Biancarelli et Jérôme Ferrari… quand ils étaient tous deux jeunes professeurs à Porto Vecchio dans les années 80. Les préoccupations de l’époque autour des macagnes et des chopes bière? Le nationaliste corse déjà. Rappelons alors qu'en plus de ses victoires politiques et d’un incontournable riaquistu culturel, ce questionnement nationaliste a donné naissance à une génération d’auteurs insulaires. Ils ne sont plus cantonnés à la sphère secondaire des publications de terroir mais ils existent ! Autre belles séquences :  le soutien, la confiance octroyés par l’éditrice d’Actes Sud, ainsi que l’intense émotion lors de la découverte du texte en lecture publique. Autre oeuvre, un documentaire de 52 minutes lui aussi inspiré par le territoire réel de la Corse : RN 193 de Lionel Dumas Perini. Via cette route territoriale Ajaccio- Bastia (et vice et versa), on découvre des personnages, des musées, un collectionneur de voitures américaines, un splendide hôtel en ruine, des restaurants étapes historiques qui survivent…malgré les déviations qui ont éloignés des commerces, les camions et les véhicules. La Corse d’hier et d’aujourd’hui. Douce nostalgie entre ce qui existait avant et ce qui n’est plus, avant de rejoindre la plaine littorale, qui à Ajaccio comme à Bastia, connait un développement économique accéléré. 
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Autre film émouvant de la sélection: le documentaire Incertains voyages de Anne De Giafferri sur les espoirs des jeunes migrants. Un reportage sur l’insertion vécue dans une structure de l’Aide Sociale à l’Enfance à Bastia et dans une maison d’accueil en Costa Verde. Se reconstruire, apprendre la langue française, démarrer une formation professionnelle… 
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A la projection au cinéma Le Régent à Bastia A. de Giafferi est venue avec Herry (Gambie) et Mamadou arrivé de Guinée-Conacry. Que se passe-t-il entre la réalisatrice et les migrants? Anne de Giafferri explique : « ce sont des sentiments maternels, tout simplement, parce que je suis une femme, une maman, ce sont des jeunes, on a une relation affective» Herry confirme et Mamadou explique attendre une formation en langue française et dans les métiers du bâtiment. Venue du Mali M.  vient de réussir son baccalauréat et commence ses études d’infirmières. Ce documentaire, si il inclut des interviews sur les tragédies du voyage de ces jeunes migrants, insiste sur l’insertion. Pourtant, ce n’est pas exactement le même vécu pour les 5 jeunes Albanais hébergés. Eux sont européens, ils sont venus d’Albanie parce que disent-ils, leur milieu d’origine n’offre pas toutes les opportunités professionnelles comme en France. Ce qui est à la fois, surprenant et banal, c’est la société ultra connectée dans laquelle évoluent ces jeunes migrants. Comme les jeunes qui nous entourent, enfants et neveux : dès le repas copieux expédié, ils se réfugient sur les canapés avec leurs smartphones dotés d’oreillettes ! 
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Parmi la sélection deux autres documentaires: CORSE DE CASES EN BULLES de David Olivesi Et Maeva Gannac (52’)
Sous l’angle contestataire, mémoriel ou celui du pur divertissement, qu’il s’agisse d’être sarcastique ou onirique, les auteurs développent au fil des ans une œuvre qui consciemment ou non s’inscrit dans l’Histoire de l’île, son évolution…Ainsi que CORSI-AMERICANI de Jean-Dominique Bertoni (52’) : Ghjuvan Micaelu, Cédric et Julie : trois jeunes Corses ont tout quitté pour vivre et travailler aux États-Unis d’Amérique. Un voyage entre la Californie, le Michigan, la Floride et la Corse, ce film intimiste dépeint leurs espoirs et leurs doutes.Pour la sélection Hors Compétition :
REFLETS de Florent Agostini (18’),
LA VIE SUR MARS de Marie Léa Regales,
LULLABY de Benjamin Cabirol (Clip, 5’),
HENRI TOMASI, A CORSICA IND’È U CORE – docu-fiction (12’-Les élèves de la 4e bilingue du collège de Biguglia sous la direction de leur professeur Emmanuelle Mariini, ont effectué des recherches, rédigé un scénario et réalisé un docu-fiction en langue corse retraçant la vie et l’œuvre du compositeur Henri Tomasi)
RETOUR AU VILLAGE de Flora Pesenti documentaire (28’)
Frappés par l’exode rural, les maisons et les terrains de nombreux petits villages du Cap corse restent en état d’abandon. Hélas, quand des jeunes à la recherche d’un lien plus direct avec la nature cherchent à s’y installer, ils voient leurs aspirations se heurter à la spéculation immobilière et aux disputes familiales.
BONAPARTE CÔTE NOIR de Dominique Maestratti – documentaire, 2016 – 52’
Mai 1802, le 1er Consul rétablit l'esclavage dans les colonies françaises qui avait été aboli en 1794 avec la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Le film tente de comprendre les raisons de cette régression.
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Le cinéma corse s’est structuré, professionnalisé, avec des productions de qualité. La créativité est là, les sujets se diversifient en phase avec des productions orientées vers les problématiques de la Méditerranée. Le tout porté par l’immense potentiel de développement économique de l’île.

LV

 

 

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