Colloque international "Age du Bronze-Age de guerre"

Que racontent les stantari, statues-menhirs armées, leurs visages de pierre, leurs épées, leurs sites torréens ? Recherches universitaires incluant des hypothèses surprenantes sur le mégalithisme européen au colloque international  « Age du Bronze-Age de guerre » (Ajaccio, Sartène, 14-17 oct.)

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Divinités, héros, aristocrates, ancêtres?

Que racontent les statues-menhirs anthropomorphes en Corse, et ailleurs en Europe ? Elles ont traversé les millénaires avec leurs armes sculptées et certaines sont placées à l’intérieur même de leurs habitats fortifiés insulaires (Alo-Bisughie, Castinetti-Pozzone, Olmetto, Valle). Comment vivaient ceux qui les ont érigés, nos ancêtres de l’Age du Bronze? Instabilité sociale, violence collective, site stratégique fortifié, trajets des êtres humains et jusqu’aux « itinéraires des symboles » en Méditerranée : les archéologues européens confrontent leurs hypothèses scientifiques… certaines  innovantes et surprenantes.

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Ainsi peut-on interpréter les « stantari » de Cauria comme des représentations de « verges circoncises » (Traces, Inrap, Lampea) ? Peut-on parler « d’une sacralité des armes » (Sardaigne nuragique )? Que signifie « perméabilitee idéologique et coercition à l’Age du Bronze ?» (Espagne). Ou en est le projet « Shardana et Egypte des Ramessides »? (Laboratoire Champollion), et celui concernant « La nécropole Monidigah? » (Azerbaïdjan). 
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A Porticcio, les chercheurs sont au rendez-vous, en ligne ou en présentiel, venus de nombreux pays, pour ce colloque international d'envergure, organisé par notamment, H. Paolini-Saez, K. Peche-Quilichini et F. Léandri (Directeur de la DRAC de Corse ) pour l’APRAB ( Association Promotion de la Recherche sur l’Age du Bronze), et titré « la violence organisée et l’expression de la force au II ème millénaire av J.-C. » La communauté scientifique explore les questions en suspens sur l’ensemble du mégalithisme, notamment sur les menhirs anthropomorphes de Corse. L’île restant la seule région françaises disposant de pierres dressées sculptées avec des visages et des épées. A quels personnages renvoient les 96 stantari inventoriés, sujets bien aimés de recherches archéologiques programmées et d’archéologie préventive (Inrap), , du nord au sud de la Corse et dans toute l’Europe? 
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Dans un papier pour la revue Stantari, Franck Leandri archéologue directeur de la Drac de Corse dresse un panorama récent de l’état des recherches avec les autres historiens J.Cesari, Fr de Lanfranchi et M.-C. Weiss : «  avec les nouvelles découvertes, 96 statues -menhirs ont été clairement identifiées à ce jour en Corse. Pour la quasi totalité de ces oeuvres, l’anthropomorphisme, est fortement marqué avec une graduation qui tend vers le réalisme. (…) . L’ensemble de ces monuments présente une hauteur, une fois érigée, qui varie entre 2,2 m et 3,7 m, si l’on tient compte de l’enfouissement de la base (40 à 50 cm). Leurs proportions sont compatibles avec la taille humaine, ou lui sont légèrement supérieures.(…). Ces guerriers de granit, puissamment armés reflètent, l’état conflictuel des sociétés méditerranéennes de l’Age du Bronze et des débuts de l’Age du Fer». Avec leur localisation près des rivières, leurs mobiliers (coffres, tumulus, dolmens funéraires), ces statues-menhirs armées sont-elles des divinités, des héros, des ancêtres, des hiérarques? Le professeur Joseph Cesari  (Univ. De Corse-Lamprea) va plus loin: « s’agissait-il de monuments commémoratifs ou emblématiques, étaient-ils les expressions de croyances religieuses, ou rappelaient-ils des règles sociales? La signification de ces pierres restera énigmatique et ne cessera de stimuler notre imagination…».

Filitosa, Torre, Cucuruzzu, Araghju, "chaos rocheux aménagés", sites fortifiés, casteddi... Depuis des décennies, les historiens - chercheurs avancent en Corse à pas de géants, faisant de l’île une référence en Méditerranée,

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et ce depuis les premières découvertes extraordinaires du pionnier Roger Grosjean autour des années 60 (Filitosa,Torre, Cucuruzzu, Araghju….). Une donnée fondamentale soutient tout le corpus scientifique : les précoces « chaos rocheux aménagés », les « casteddi » ou « castelli » ( villages perchés stratégiques surmontés d’une tour « torre ») signent tous l’époque torréenne. 
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Ces hommes (et parfois ces femmes) en pierres dressées racontent l’histoire de l’île, depuis le Néolithique jusqu’à l’Age du Bronze final. C’est à dire du IIIè millénaire jusqu’au début du Ier millénaire avant J.-C, période marquée par l’usage progressif de la métallurgie (le bronze alliage cuivre-étain), par les échanges commerciaux primitifs, par la navigation fluviale et maritime (silex importé de la Sardaigne préhistorique). Période sans doute, rythmée par la guerre, c’est le thème de ces Rencontres de Porticcio.  Les archéologues corses J.Cesari, F.Leandri, K Peche-Quilichini, s’accordent pour affirmer, qu’à l’Age du Bronze: « l’île continue à associer intégrations (s) et résistance (s) aux influences extérieures. » (Patrimoine d’une île - 2003). Une agriculture insulaire émerge mais le travail du métal est plutôt ici « associé à l’armement. Poignards et rapières, témoignent d’une société au sein de laquelle le statut du guerrier est important, non exempt de luttes fratricides, et capable de s’opposer aux ennemis extérieurs. »  Naissance d’une classe dirigeante, d’une société aristocratique, en Corse et dans toute l’Europe, immortalisée par l’Iliade (Homère), et aussi par la Bible? A Porticcio des hypothèses innovantes ont crée la surprise… après tout c’est la vocation intrinsèque de toute recherche archéologique. 

- Ainsi les chercheurs Ana Ferraz ( Etudes Traces), Pascal Tramoni (Inrap, Lampea), André d’Anna (Lampea) ont travaillé sur l’hypothèse des « verges circoncises » qui seraient représentées sur les menhirs de Cauria (Corse-du-Sud) précisant « la signification relevant du domaine des spéculations, toutes les hypothèses ne se valent pas , il s’agit de construite la plus valide possible. ». Accumulant les données anatomiques sur images médicales et établissant l’analogie « évidente » avec les « phallus de pierre », ils ont titré leur communication « J’ai pris le nom d’Ashkelon et je suis revenu... Trajet des hommes itinéraires des symboles à la fin de l’Age du Bronze ». Ces célèbres menhirs ont été exhumées en 1964 par R.Grosjean. Et en 2020 à Porticcio, il est question d’une « abduction créatrice, d’un scénario novateur ». Pourquoi pas ? D’autant que la ville d'Ashkelon en Israel est un site néolithique, fouillé par le professeur Y. Garfinkel, spécialiste de l'ère protohistorique au Proche-Orient (Université hébraïque de Jérusalem).  La statuaire de l’Age du bronze fait souvent référence à des représentations de phallus et à Porticcio, les historiens ont cité la Bible Génèse 17-11-14 : « Vous retrancherez la chair de votre excroissance et ce sera un symbole de votre alliance entre moi et vous… » 

- Communication plus classique, sur les fonctions et organisations des sites torréens de Coscia et de la Conca (Sartène) ( de F.Soula et L. Manca de Lampea, K.Peche-Quilichini ( Inrap), P.Mylona (MNHN) et A. Peinetti ). Des conflits sporadiques, des causes paléo-climatiques, la croissance démographique sont-ils les moteurs de l’émergence des premiers sites fortifiés en Corse ? S’agit-il d’habitats domestiques ou de sites de fabrication ?

- Autre présentation: Hélène Paolini-Saez qui, avec des archéologues de Bordeaux, Paris, Lyon, Orléans , d'Italie (Univ. de Ligurie), revient sur les énigmes des paysages protohistoriques insulaires du Bronze moyen dont I Casteddi ( Tavera). Certains blocs cyclopéens, assurent-ils, à la fois la protection du lieu comme « le pouvoir ostentatoire du chef de la communauté "?  Terrasse , habitation, plan elliptique abritent les vestiges de dizaines de graines carbonisées (légumineuses, céréales, fruits) et tout près une statue menhir semble marquer « le repère du territoire et de l’habitat fortifié ». 

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- Dans le projet de recherche «  Shardana et l’Egypte des Ramessides »,
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Giacomo Cavillier ( Laboratoire Champollion) propose d’analyser les « sources disponibles sur ces guerriers et navigateurs et les panoplies et techniques guerrières, pour comprendre le rôle des Shardanes en Egypte Ramesside, dans le but d’établir des liens avec d’autres réalités méditerranéennes contemporaines. ». Les « Shardanes » ou « Peuples de la mer » menacèrent l’Egypte au temps des Pharaons sous Ramses II ( - 1296), puis Menerptah (-1224) et Ramsès III ( -1176). 

Toujours pour la revue Stantari, Joseph Cesari, replace l’Age du Bronze dans le continuum de la protohistoire européenne : « l’usage et l’expansion du cuivre puis du bronze, accélèrent les échanges sur de longues distances, ouvrant la voie d’une économie marchande, qui ne cessera d’innover et de brasser hommes, idées, produits et techniques à l’échelle des continents. Cette période est celle de l’apparition des conflits, dépassant le cadre territorial d’une région ou d’un clan. »  Les multiples bénéfices scientifiques ou géopolitiques d’un tel colloque? Il permet de replacer l’archéologie dans la société du XXIè siècle et ici, il re affirme la centralité de la Corse concernant l’Age du Bronze. Laurent Sevegnes Conservateur régional de l’Archéologie de la DRAC de Corse : « En Corse la recherche sur l’Age du Bronze très vivante est un domaine en pointe qui participe de l’identité corse. Quand on parle de la civilisation torréeenne, des casteddi et stantari et de tout le bassin méditerranéen, cela fabrique une civilisation. Ce colloque est un tremplin qui booste les énergies. On peut aussi considérer qu’il y a la Corse et ses marges. Plutôt que l’Italie ou la Provence et leurs marges corses. Car la Corse est aussi un centre, avec des périphéries comme la Sardaigne, la Provence, les  Baléares, la Catalogue. En archéologie on a une vision multicentrique. »

 

LV

 

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