CORSE. Piombu ! Bref moment confisqué à la mort.

Porri-di-Casinca Haute-Corse. Eté 2015. Je m’approche doucement du petit groupe assis en rond à l’ombre, devant la grande maison grise qui abrite les destinées des Vittori... Pourquoi évoquer ce " bref moment confisqué à la mort " ? Parce que ces traditions familiales et villageoises existent en Corse, depuis la nuit des temps.

 

Il y aussi une autre belle et grande maison Vittori, surplombant la route, celle de la famille de l’éditorialiste économique Jean-Marc Vittori (Les Echos). Ce n’est pas tout en matière de Vittori à Porri-di-Casinca en Haute-Corse, il y a aussi la lignée « égyptienne » de mon père Louis Vittori (né au Caire,
ancien de l’Armée Leclerc au 501e Rég. de Chars de Combat avec laquelle il fit la campagne 43-45 passant par Alger, Hull, la Normandie, la Libération de Paris, Berchtesgaden.) Et il y a aussi la famille de François Vittori (Commissaire politique de la 14e Brigade Internationale en Espagne en 1938, Chef militaire de la Résistance en Corse, sénateur communiste en 45). Ceux que je vois aujourd’hui devant mes yeux sont nés en Indochine, colonie de l’ex Empire Français. Comme d’habitude sont réunis Aurèle Vittori maintenant veuf, son frère Francois et son épouse Violette ma tante. Regard circulaire, je vois aussi Paul-Antoine Vittori ( médecin à l’île de La Réunion ancien Pd de Médecins du Monde Océan Indien) et son épouse Marie-Paule, ainsi que mes cousins Dédée et Jean-André Battesti. Plus ce matin-là Angèle Vittori et Angèle Ferrandi venues faire leur visite de condoléance. Nous avons perdu notre tante bien aimée Juliette (soeur de ma mère et mère de Paul-Antoine). Il y avait un quatuor de 4 soeurs, il n’en reste qu’une.
Mais on n’en parle pas. On est là, et cela suffit. Je vous décris tout cela exactement comme on le vit au village, tous les jours en été. Cette assemblée ( vaste cousinade innombrable on a renoncé à compter), permanente et mouvante (selon les arrivages par avion et bateau, au gré aussi des décès et des naissances).
Cousins et cousines, frères et soeurs, neveux et nièces, oncles et tantes. 


Comment vous dire ? C’est un peu extraordinaire, séculaire peut-être même millénaire, et cela n’appartient qu’à nous, les insulaires de Corse et de la diaspora corse. Cette faculté d’être ensemble et de se ressourcer ici au village, et de surmonter ensemble les décès. Comme si tout continuait inexorablement malgré tout. Mon oncle Aurèle qui fut ingénieur- météorologue, et ma tante Juliette s’étaient connus à Porri vers 1945, on peut dire même qu’ils s’y étaient toujours connus (comme mes parents Louis et Lucie, comme la majorité des couples formés dans ce village après la Seconde guerre mondiale). Aurèle (né à Saïgon) avait, avec Juliette, réalisé un parcours colonial dans l’administration française au gré des affectations : le Vietnam puis Port-Etienne en Mauritanie (sur la ligne de l’Aéropostale), l’aéroport de Dakar (Sénégal) et enfin Bastia-Poretta et Porri-di-Casinca. Je m’approchais du groupe, la conversation générale s’orienta vers les souvenirs de la Résistance à Porri-di-Casinca. Angèle Ferrandi se souvenant d’une petite unité de Chemises Noires
qui en 1943, s’était aventurée vers « A Curtanile" , sur le chemin de la Grotte qui servait de poste de commandement, d’imprimerie clandestine du journal Le Patriote et de base de repli selon les circonstances. Pour nous les enfants, des années plus tard, ce sentier est associé au goût sucré des mûres, baies mauves et cuites à point par le soleil d’août. Mais en 43, humant le danger, dans ce village truffé de résistants imprévisibles ainsi que d’opérateurs-radio communicants avec Londres et Alger : ces soldats italiens étaient vite repartis sans demander leur reste ! Ils osaient parfois se vanter « La Corse est à nous ! La Corse c’est chez nous ! ». Ce à quoi les vieilles dames corses répliquaient ici et là mezzo voce « Si c’est comme ça, emporte-la avec toi ! ». Notre village Porri-di-Casinca fut en 1943 un haut-lieu de la Résistance. Avec notamment la conférence régionale du 4 mai, elle-aussi clandestine car en Corse (comme partout en Europe), les libertés publiques avaient été supprimées par les nazis.
Le principe d’une insurrection populaire y fut décidée, dans notre île alors occupée par 80 000 soldats italiens, et se situant sur la route de la débâcle des troupes allemandes fuyant 
l’Afrique du Nord dont la Division Das Reich ou la 90e Panzer. Sous les grands châtaigniers, la conversation, de fil en aiguille, passe de la Résistance aux chansons anciennes, in lingua nustrale. Angèle se souvient d’avoir dansé la valse sur un tabouret dans ce village où la fête régnait en maître, avec les bals de chez Cléo et les parties de poker d’enfer ou les riches parisiens,
tutti porrinchi, se faisaient plumer ! Paul-Antoine retrouve les expressions de son enfance insulaire. « Je  ne savais pas que tu parlais corse ! Parlu Corsu? » Il riposte: « Piumbu ! Plomb! Ava mi cerca micca, perque ma doppu mi truva » Comme le dit Pierre-Marie Santelli lors de l’Assemblée de Inseme Sipo - Ensemble de AFC Umani : « Ce souffle, c’est cette volonté, commune, collective que nous avons, de pétrir la même matière, le même matériau : le bien commun, u cumunu, notion aujourd’hui galvaudée qui a pourtant été le socle de notre société. Qui a régi l’organisation sociétale, et spatiale, de ce territoire da seculi è seculi, Ne simu l’eredi, noi. Nous en sommes les héritiers et devons en être les passeurs. Et  transmettre, tramandà ssu soffiu ardente, ne pas couper le fil qui nous relie à ces temps immémoriaux, qui nous attache et nous enracine au  présent ». Ensuite cahin-caha, nous avons rejoint la route, enchaînant les gags et les au-revoir à rallonges, en chantonnant avec Angele Ferrandi. Imaginez ce petit groupe improbable de « moyens-vieux », vacillant et hérissé de mes cannes à cause d’une entorse. Comme un hospice en folie et hilare sous le soleil de midi. Certains en surinfection, d’autres toussent, d’autres sont mal-entendant… mais piombu quand même ! Tous ensemble nous rions, heureux de partager ce moment volé à la mort, tous ensemble à Porri comme toujours. Et je ne vous parle même pas des vrais vieux qui passés 90 ans, jouent à la belotte et à la rebelotte tous les après-midi, à l’ombre des grands arbres dans le parc de la maison grise des Vittori.
 

Liliane Vittori

 

 

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