1943-2013 LIBERATION DE LA CORSE 70ème anniversaire

1943-2013 : 70ème anniversaire de la Libération de la Corse. Le 9 septembre 1943, la Résistance en Corse lance son appel à l’insurrection populaire. Comme une répétition générale avant la Libération de Paris de 1944. La Corse exporte ainsi vers la République un concept politique visionnaire. Un peu comme en 1755, quand Pascal Paoli, alors chef du Royaume de Corse, proclame la première constitution démocratique moderne à Corte. 2013, soixante dix ans après les combats libérateurs : voici une reconnaissance tardive mais mieux vaut tard que jamais car c’est une première. A Bastia et Ajaccio le 4 octobre : François Hollande Président de la République,  Mohammed VI Roi du Maroc, Paul Giacobbi Pdt de la Collectivité Territoriale, Dominique Bucchini Président de l'Assemblée de Corse, Kader Arif Ministre des Anciens Combattants, Henri Malosse Pdt du CESE européen participent aux cérémonies commémoratives. 

Année terrible et décisive, 1943 annonçait comme enfin possible et probable, une victoire contre le fascisme italien et la dictature nazie. On ne peut dire que tout était joué… car l’armistice ne fut signé qu’en mai 1945.  En Corse , sur le continent, dans toute l’Europe, la Résistance intérieure et ses combats restent une lumineuse période de l’Histoire qui donne tout son sens à l’action politique, en tous temps et en tous lieux. 

Le génie de la Liberté. Dans l’île en 1943, comme en 1755 date de la première constitution de l’île : la Corse a montré le chemin et inventé la Libération. Un territoire insulaire qui a souvent exporté ses concepts politiques visionnaires. En 1755 fut proclamée par Pasquale Paoli , la première constitution du monde moderne, basée sur la souveraineté du peuple, le suffrage universel, la séparation des pouvoirs (Consulta générale di Corti). Dans cette filiation intellectuelle, Napoléon Bonaparte a popularisé en Europe les principes des libertés publiques et individuelles. Autre exploit de Paoli, la constitution américaine de 1776 fut elle-aussi directement inspirée du Siècle des Lumières, de Jean-Jacques Rousseau et des idées expérimentées in situ grandeur nature en Corse. Mais cela n’est pas enseigné dans les livres d’Histoire.

1789. Pourtant  le 30 nov 1789, le Comite patriotique de Bastia envoie cette missive qui est lue à la tribune de l'Assemblée nationale :"Pour notre sûreté et pour que nous soyons à jamais Français, ce qui est notre unique voeu, il nous faut un décret de la Nation." Maurice Choury ( journaliste, combattant de la Résistance insulaire résume  :"Le 30 novembre 1789, la Corse se donne spontanément à la France. La Monarchie n'a pu gagner la Corse, ni par l'acquisition des droits prétendus de la République de Gènes, ni par la force des armes. Le génie de la Liberté y parvient d'un coup." ( Tous bandits d'honneur. 1946. Ed Sociales). 
Cruelle marche arrière de l’Histoire : de 1933 à 1945, les libertés politiques furent bafouées par le pouvoir nazi et le fascisme italien (80 000 soldats italiens occupent la Corse dès novembre 1942 soit 1/4 de la population. Prochain billet de blog sur la Résistance insulaire).Le scénario en Corse en 1943 ? Les résistants y inventent la libération de leur île, via une insurrection populaire, comme une répétition générale, une réalisation avant l’heure, un an avant la Libération de Paris (25 aout 1944). C’est le même préfet Charles Luizet, nommé par de Gaulle, qui officie à Ajaccio en 43 et à Paris en 44.  Une autre page méconnue de l’Histoire de France ? Oui car ce n’est qu’en 2011 que les manuels scolaires admettent enfin, et du bout des lèvres, après de multiples demandes des anciens résistants de l’ANACR (*) Corse-du-Sud et Haute-Corse, que la Corse soit présentée comme le « premier département français libéré ».
Fabiana Giovaninni Conseillère Territoriale Femu a Corsica,
revient sur un oubli typiquement français : « La Résistance insulaire face à l’Allemagne nazie et à son allié fasciste italien a souvent été occultée. (…) On a dit aussi, pour relativiser les faits d’armes et l’héroïsme des combattants insulaires, que les Italiens n’ont pas combattu, que les Allemands n’ont fait que passer. C’est pourtant à partir de ce point d’ancrage de notre île que les réseaux de la Résistance du continent et les alliés ont pris confiance pour organiser le débarquement et reconquérir l’Europe occupée. » 
Les patriotes contre les S.S. Hitler croit possible d’installer ses troupes en Corse en cet été 43 mais l’appel à l’insurrection de la Résistance est ainsi libellé et publié partout dans l'île  (9 sept) : « Il faut partout engager le combat contre les Allemands. Dresser des obstacles et embuscades contre eux. Ouvrir le feu sur leurs véhicules, empêcher leurs déplacements, les exterminer par tous les moyens. ». En effet, la Résistance  insulaire en 1943, après moult débats dans la clandestinité, a décidé ( Conférence de Porri-di-Casinca mai 43) le principe d'une insurrection populaire dès que serait proclamé un armistice italien.
 Le 9 septembre et jusqu’à la libération de Bastia le 4 octobre. Dans « Tous bandits d’Honneur »  Maurice Choury écrit : « A Ajaccio le 13 septembre le sous marin Casabianca qui a déjà touché l’île 5 fois lors des missions secrètes débarque 108 hommes du Bataillon de Choc qui sont le premier renfort promis. Mais l’aviation allemande basée à Ghisonaccia a bombardé Campo dell’Oro la veille. (…). 

De maints villages occupés d’héroïques postières donnent au péril de leurs vies de précieuses indications sur les forces et déplacements de l’ennemi. Partout,  les patriotes font face à l’ennemi armés de mitraillettes sten et de fusils de chasse contre les colonnes blindées allemandes. Mais trop tard pour Kesselring! Les cinq jours perdus en Corse assurent le succès du débarquement allié de Salerne. » 

Ce sont 11700 patriotes portant brassards à tête de Maure qui combattent aux côtés des bataillons de Choc du Cdt  Gambiez et les Goumiers (4e div. marocaine de montagne). Ensemble ils harcèlent et chassent finalement la Sturmbrigade S.S. Reichsführera et la 90 ème Panzer Grenadier à Sartène, Zicavo, Levie, Quenza, l’Ospedale, Zonza et Conca. C'est dans ce village de la Corse-du-Sud , que le premier soldat français ( Bataillon de Choc) trouve la mort sur le sol français. Puis Ste-Lucie de Tallano, Vezzani, Ghisonaccia, Aléria, le défilé de l’Inzecca, Piano, Pietroso, La Porta, Ficaja, Piedicroce, Campile, Ponte Nuovo, Barchetta, Casamozza, Champlan , Folelli, Borgo, Silvareccio, Col de Prato, Col de Teghime, Cagnoni,  Bastia.De nombreux résistants corses furent tués lors des  combats en Corse et lors des réceptions d’armes arrivées par sous marins et par parachutages ( 64 terrains en Corse). Sans compter les mobilisations de 22 classe d’âges de 1944. La Corse se libère avec un an d’avance sur les plans des alliés « qui prévoyaient au préalable la conquête de la Sardaigne et l’envoi de 6 divisions. » 
Rien que pour libérer la Sicile, 13 divisions alliées ont été engagées. En Corse les effectifs sont de 6929 soldats plus les Résistants.En 42 et 43 dans l’île, dans la clandestinité, la controverse politique, essence de la démocratie, n’a jamais cessé. La Corse connait alors une situation complexe et prémonitoire, au coeur de la rivalité entre Giraud à Alger et de Gaulle à Londres. Mais en Corse, les gaullistes comme les communistes sont regroupés dans le Front national de libération. Tous patriotes, ils coordonnent depuis des mois leurs opérations dans un contexte de tension extrême, d’épuisement des ressources alimentaires, de répression féroce de la part de la police politique de Mussolini ( dont l’exécution de Jean Nicoli), et de l’arrivée des troupes allemandes venues de Sardaigne et en route pour Rome. 

Emu, le Général de Gaulle, le 8 oct. en visite en Corse, à Bastia puis Ajaccio déclare : « La Corse a la fortune et l’honneur d’être  premier morceau libéré de la France. Ce qu’elle fait éclater de sa volonté, à la lumière de sa libération, démontre ce que sont les sentiments de la nation toute entière. (…) Les patriotes corses groupés dans le Front National auraient pu attendre que la victoire des armes réglât heureusement leur destin. Mais ils voulaient eux-mêmes êtres des vainqueurs. » Il ajoute le même jour devant les correspondants de guerre américains, anglais et français : « L’exemple de la Corse galvanise l’action des patriotes de France. L’écroulement de l’autorité de Vichy, l’établissement de la nouvelle administration se sont faits ici sans le moindre désordre ». (Paul Silvani- Et la Corse fût libérée - Ed Albiana)

Peut-on parler d’une dynamique politique majeure impulsée par l’appel à l’insurrection populaire du 9 sept. 43 ? 

Sixte Ugolini Président de l’Anacr2B (*): « la Corse, premier département français libéré, a un comportement d’avant-garde et montre le chemin, fidèle à ses valeurs dont le rattachement à la France depuis 1789, se battant contre irrédentistes et fascistes. L’exemple de la Résistance corse ? Une insurrection qui précède le mouvement des pays participant à leurs propres libérations, contribuant à offrir à de Gaulle, chef de la France Libre, la légitimité pour s’asseoir à la table des vainqueurs. » 

De plus, dès décembre 43, la Corse fut baptisée par les aviateurs américains  « L’Ile porte-avions USS Corsica ». Grâce à sa situation stratégique en Méditerranée et alors que toute l’Europe vit encore sous la botte nazie : l’île de beauté abrite17 bases aéronavales alliées. Le film Thunderbolt de W.Wyler raconte l’histoire de la base Alto à Folelli (Haute-Corse). Une page d’histoire que les journalistes salariés des médias dominants parisiens ignorent. Depuis la capitale peuvent-ils même expliquer le terme « média dominant » ? On en doute. 

La paix ou la guerre, la démocratie ou la dictature,  peuvent être vécues et décryptées selon les tragiques destinées humaines de résistants, les stratégies diplomatiques des uns et des autres, les débats politiques acharnés et les  évènements sur tous les fronts d’un conflit mondial. Auxquels s’ajoutent la guerre du renseignement et la barbarie des persécutions dans toute l’Europe. Tous ces faits ont nourri ce moment essentiel de l’histoire européenne.

Liliane Vittori

( Prochainement La Résistance intérieure en Corse année 1943.)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.