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Billet de blog 21 août 2014

Des tragiques événements d’Aléria en 1975 à la commémoration politique nonviolente de 2014

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« Ni culte, ni patriotisme, ni autocélébration », ni exaltation de la violence armée, mais  "respect dû aux victimes" et reconnaissance d’une initiative citoyenne en faveur de la justice économique. Car la Corse, à la croisée des chemins, était victime " d'un abandon séculaire scandaleux et de deux siècles de fidèlité absolue à la France ". Ce qu'il faut lire en sous-texte de ces évènements historiques, ce sont les effets de " la depossession et  de l'expropriation ". Pourtant à la cave viticole d’Aléria, en 1975, et contre un petit groupe de 12 vignerons en colère, armés de fusils de chasse : l’Etat ne dialogue pas, lance une lourde armada surdimensionnée, fabrique un mensonge médiatique. Décryptage en 2014. Edmond Simoni évoque le combat d’émancipation de la Corse dans lequel il s'est resolument engagé dès les années soixante. Et Jean-François Bernardini (Pd AFC-Umani ) réaffirme la force de la résistance civile nonviolente.

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Aléria 22 août 2014. Commémoration historique, politique, stratégique pour l’île, dans le contexte des échanges en cours entre l’Assemblée de Corse et l’Etat, en vue d’une évolution institutionnelle. Une cérémonie à Aléria, en phase aussi avec les revendications régionales dans l’hexagone (fiscales, sociales, environnementales, linguistiques). Et en phase avec les processus d’autonomisation et les prochains référendums indépendantistes d’Ecosse et de Catalogue.

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La demande prioritaire vers Paris, Madrid, Londres ? Plus d'équité  fiscale pour plus de croissance et de gouvernance locales. Ce vendredi en Corse, une nouvelle séquence s’ouvre, avec aussi le congrès de Régions & Peuples Solidaires ( 24-27 /08 Vinzulasca en Casinca), qui réunira des délégués français et européens.

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L’Etat se souciait-il de la vitalité économique d'une région insulaire et de ses handicaps structurels en 1975 ? Il faut savoir qu’au coeur de la tragédie d’Aléria se trouvait une injustice économique (tolérée par l’Etat), qui déclenchait l’occupation, sans effraction, sans violence, d’une cave viticole par une douzaine de militants de l’ARC Action Régionaliste Corse.

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Spoliés, leurs vignobles étant menacés par la spéculation, ils sont indignés par le trafic de la chaptalisation du vin, associé à des accords bancaires obscurs. Les forces de l'ordre donnent l’assaut. On déplore deux morts côté gendarmes et l'enquête balistique n’a élucidé, ni la nature, ni la provenance des projectiles. Ce fût ensuite la naissance d’un mouvement insulaire radicalisé, autonomiste et indépendantiste. Il arrachait, au fil des décennies, plus de pouvoir économique et politique, via les statuts successifs et spécifiques de la Collectivité Territoriale de Corse. Dans le fil de l’histoire de l’Europe et de sa cartographie stabilisée après la guerre de 39-45, Aléria résonne comme une prise de conscience des populations périphériques, face aux diktats de la technocratie et de la technostructure. Lesquels guident des Etats ultra centralisés, peu compatissants, peu informés, peu compétents, peu intéressés par les enjeux locaux. A Aléria en 75, le Dr Edmond Simeoni fondateur de l’ARC, se livrait aux forces de l’ordre pour éviter une escalade de la violence. En 2014, l'ancien conseiller territorial, auteur de nombreux ouvrages, militant infatigable des causes insulaires tant environnementales que culturelles et politiques est aussi le père de Gilles Siméoni, Maire de Bastia, Conseiller Territorial Femu a Corsica. Pour Edmond Simeoni cette commémoration est un symbole, un accomplissement. Il reste la voix historique, le ferment, le père du renouveau du nationalisme corse : « nous matérialisons la mémoire de cet évènement et l’ancrons, avec modestie, dans l’histoire collective de la Corse. Pas de culte ou d’exaltation patriotique mais un simple rassemblement autour d’une stèle, dans un climat de respect pour les victimes, pour toutes les victimes du conflit en Corse. Nous allons revisiter ensemble, brièvement, l’itinéraire de la Corse depuis Aléria, en souligner les évolutions, évoquant les perspectives, à la fois préoccupantes et porteuses d’espoir »

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Sont prévus : l’inauguration, la bénédiction de la stèle, l’intervention de Edmond Simeoni puis un moment de partage « da beie é da manghjà » et de musique « la serata é festa culturale, incù parechji gruppi, cantadori é cantatrice. So tutti invitati ». Edmond Simeoni : « nous invitons les femmes et les hommes, attachés à la démocratie, à l’humanisme, au peuple corse, à une société de progrès, à participer à cette manifestation. Elle s’inscrit, avec le respect de toutes les sensibilités politiques, dans la recherche d’une démarche unitaire progressiste des Corses de l’Ile et de la diaspora. Elle est indispensable pour contraindre l’Etat au dialogue, pour émanciper l’île - sans violence - et construire un avenir équitable, de paix, d’ouverture sur la Méditerranée, l’Europe, le monde. »

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Pour comprendre ce qui se joue à Aléria ce vendredi, 39 ans après les faits, il faut continuer à décrypter…

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Que dit la non-violence ? Le Président de AFC-Umani Jean-François Bernardini ( I Muvrini) révèle : « malgré la demande des syndicats agricoles corses, l’État refusait ici la création d’une Safer Société d’Aménagement Foncier et d’Etablissement Rural, ce qui aurait permis aux petits vignerons d’acheter des vignobles hors de toute spéculation foncière ».
Dès l’occupation, malgré la libération des employés, la manipulation de l’opinion est mise en place. Le Préfet parlant de « la prise d’otages de malheureux travailleurs immigrés ». Désinformation plus riposte militaire disproportionnée  précise J-F Bernardini : « le 22 août 75 , à l’aube, la cave viticole est encerclée. Soit 1 frégate, 12 avions Transall, 8 escadrons de gendarmerie mobile, 6 compagnies de CRS, 8 véhicules blindés dont 4 automitrailleuses, 8 hélicoptères Puma. L’État ne cherche pas le dialogue, conduit une opération de guerre dont la logistique est décidée en quelques heures. Le militant Pierre Susini a le pied arraché et les gendarmes, Jean-Yves Giraud et Michel Hugel sont tués. Edmond Simeoni, fut condamné à cinq ans de réclusion dont deux ans de sursis. »  Que dit la nonviolence ? Jean-François Bernardini : « les  ennemis des hommes d’Aléria  n’étaient ni les gendarmes, ni les pieds-noirs, ni les travailleurs immigrés, ni l’Etat français. Leurs ennemis étaient une politique injuste, des pratiques désastreuses pour la société insulaire. » Comment fonctionne le fatal engrenage ?

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Jean-François Bernardini : « au lieu d’entendre le message initial « nous protestons contre l’injustice ». L’Etat répond: « Vous êtes dangereux, nous sommes encore plus dangereux que vous !  Les hommes d’Aléria ignoraient tout de la stratégie d’action nonviolente mais ils étaient guidés par des valeurs, un sens de la justice que la nonviolence salue. Cette stèle fait mémoire d’une protestation citoyenne L’ARC à l’époque ne connaissait pas les impératifs de l’action nonviolente, qui demande une véritable formation. La présence de fusils est incompatible avec une démarche nonviolente. On est forts quand on est ensemble. On est forts quand on veut la justice. On est forts quand on recherche la vérité. Nous sommes encore plus forts sans un seul fusil. »

( a ce propos lire l'interview de Edmond Simeoni  par Nicole Mari

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sur Corse Net Infos http://www.corsenetinfos.fr/Edmond-Simeoni-Aleria-est-l-acte-fondateur-de-la-resistance-contemporaine_a10905.html

Liliane Vittori.

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