Racisme anticorse : ordinaire, niçois, footbalistique, médiatique, gouvernemental… jamais sanctionné.

Match de football Bastia/ Nice : les joueurs du SCB Bastia portent des croix rouges sur leurs maillots. Se sentent-ils discriminés ? Pourquoi un Préfet des Alpes-Maritimes interdit-il le « drapeau corse » en ville ? (Arrêté  officiel annulé, sanctionné d'une amende par le Tribunal TA de Nice après un référé-suspension du SCB). Pourquoi le gardien Jean-Louis Leca arbore-t-il « A bandera » à la fin du match gagné par Bastia ? Pourquoi des joueurs bastiais sont-ils ensuite sauvagement brutalisés sur une pelouse envahie par des dizaines de supporters niçois ultra violents ?
Sans que le maire Ump de Nice, Christian Estrosi, prononce la moindre parole de regret... hier. Mais ce matin : changement de ton pour Estrosi. Car la politique est un art majeur que Gilles Simeoni maire de Bastia pratique avec un exceptionnel talent. Et avec un zeste d’humour bastiais capable d’amadouer un élu niçois notoirement démagogique et obtus. En effet, sans modération, ni discernement, @cestrosi, s’était empressé de twitter : « Je demande que le membre du club de Bastia provocateur soit sanctionné ». Mais badaboum ! Un seul entretien téléphonique entre les deux maires a renversé la tendance. Selon ses déclarations à Corse-Matin, Christian Estrosi serait devenu le plus fervent supporter du drapeau corse « qui est le bienvenu » (!). 
Résultat de ces péripéties racistes ? Une indignation globale de la classe politique insulaire qui se rendra symboliquement, avec le député maire Ump Sauveur Gandolfi-Scheit, au stade de Furiani samedi prochain (Bastia/Monaco). Ces incidents révèlent l’ampleur du racisme anticorse tel qu’il est véhiculé, par certains décideurs publics et certains médias nationaux (donc dominants). Sans honte, sans inhibition, sans respect pour un territoire de la République. L'ensemble des élus de la Haute-Corse ( députés, maires, sénateurs) semblent prêts, enfin, à riposter aux actes, aux écrits, aux paroles entachés de racisme anticorse. Et peut-être lancer des poursuites judiciaires ? Voici les réactions de François Tatti, Emmanuelle de Gentili, Sauveur Gandolfi-Scheit, Gilles Simeoni. Une sale affaire qui selon François Tatti Président de la CAB " porte préjudice à l’image de la Corse mais également à celle de l’Etat en Corse."  
Cette humiliation, cette discrimination permanante, cet ostracisme anticorse, perpétuels os à ronger, sont vécus dans l'île, comme des souffrances répétées, incompréhensibles, insupportables. Comme une maladie consubstentielle de l'insularité. Comme un affront, car les mots sont criminels quand des  supporteurs alcoolisés osent frapper des joueurs, à cause du drapeau régional. 
Un racisme anticorse, qui faute de poursuites judiciaires n’est jamais sanctionné. Remplaçons à chaque fois le mot « corse » par « juif »« arabe », «  brésilien »« chinois ». Résultat troublant, il y a largement de quoi plaider. Car, à l'encontre de l'île, cette détestation affichée est une reelle provocation à la haine, à la haine raciale comme si tous les habitants des 2 départements Haute-Corse et Corse-du-Sud, étaient réunis dans une même catégorie. Laquelle ? La qualification, la démonstration reste la mission des tribunaux. En juin 2013 Manuel Valls Premier ministre avait lui aussi parlé avec imprudence, d’une « violence culturellement enracinée » sur l’île. Imaginez le résultat si on remplace Corse par Sicile, Islande, Japon ou Taiwan…
 Cela traduit aussi une méconnaissance de l'histoire de l'île. Que la gouvernance donne donc l'exemple de la modération et de la compassion. Comme le relate Clément Guillou (Rue89) : avant le match le Préfet du Alpes-Maritime a "supprimé" du stade « l’utilisation de tout objet ou vêtement à l’effigie de la Corse ou d’un club sportif corse ».
On est perplexe quelle est la réaction du même Préfet à l’encontre des insignes à la Tête de Maure ( A Bandera) des uniformes réglementaires des gendarmes 2A et 2B ? Suite à un appel malicieux et dissuasif de Gilles Simeoni Maire de Bastia qui réclamait (avec l’intention de le porter devant la justice) « le texte exact de l’arrêté »: le Préfet des Alpes-Maritimes s’est rapidement ravisé, se bornant à interdire les effigies du Sporting Club de Bastia en ville. Trop tard ! Réaction immédiate sur le stade : les joueurs de Bastia arborent des maillots du SCB barrés d’une croix rouge. Comme dans la Bible, quand le Pharaon menaçait de mort les enfants juifs.
 Emmanuelle de Gentili Conseillère Exécutive et 1ere Adjointe à Bastia est indignée : « Jean-Louis Leca est  fils du Sporting et enfant de Corse. Je prends connaissance avec effarement des réactions de certaines autorités ou prétendues telles, médiatiques, politiques, publiques à l'issue du match d'hier. Comment peut-on placer sur un même pied d'égalité l'action de brandir un drapeau et celui d'envahir une enceinte sportive et de brutaliser des joueurs avec la complicité scandaleuse de ceux qui ont en charge la sécurité du stade ? » Discrimination à l’encontre de la Corse, de son drapeau historique A Bandera, de ses habitants ? 
« La Bandera est le premier d'entre eux, le plus symbolique, le plus cher à nos cœurs. Cet arrêté, rectifié ensuite, et qui en d'autres temps aurait coûté sa casquette à un Préfet, a été vécu de manière douloureuse par le club, ses supporteurs mais aussi par l'ensemble des habitants de la Corse, hélas habitués aux humiliations teintées de mépris voire de racisme »(…). Provocation ? Non ! Fierté ? Oui ! Que Jean-Louis Leca, fils du Sporting et enfant de Corse, après un derby victorieux dans un contexte sportif difficile, le brandisse ostensiblement est donc un crime? » Mme de Gentili parle d’irresponsabilité qui « légitimerait presque la violence ! » et réclame  de « sanctionner durement les acteurs (les vrais) de ces actes inqualifiables survenus à Nice ». Sauveur Gandolfi-Scheit, député-maire de Biguglia : « je tiens à apporter mon entier et amical soutien aux joueurs et au staff du Sporting, qui ont été agressés de manière hallucinante. En tant que médecin du sport spécialiste du dommage corporel j’ai vu des coups extrêmement graves portés par des supporters. Si ces incidents sans précédent dans l’histoire du championnat de France
s’étaient produits à Furiani, le SCB n’aurait bénéficié d’aucune circonstance atténuante. Le stade Armand-Cesari serait fermé ! » 
Solidarité totale avec le SCB. Déplacer le débat sur le thème du drapeau corse déployé par Jean-Louis Leca est absolument inadmissible ajoute le député Ump : « l’élu de la République que je suis depuis 40 ans ne supporte plus la réédition de ces boulettes  et procès permanents que l’on nous fait à la première occasion. Aujourd’hui sur notre drapeau à tête de maure, que l’on aurait eu le tort de sortir dans un lieu public ! ». Avec les élus (es) de Corse et la société civile insulaire, on constate « l’attitude irresponsable des pouvoirs publics » (le Préfet, le Maire de Nice, la FFF). Un comportement qui renvoie incontestablement et directement au port obligatoire de l’étoile jaune et aux persécutions contre les populations juives pendant la guerre de 39-45. Et vis-à-vis des innombrables propos raciste anticorse c’est exactement ce que nous ressentons ici en Corse. La stigmatisation sans frein, la discrimination permanente, autorisée, non sanctionnée. Peut-on parler d’inconscience ou plus grave de provocation de la part des pouvoirs publics, quand ils évoquent la Corse et les Corses ?
Pourquoi cette dérégulation, cette absence totale de respect pour la population de l’île, et pour ses élus (es) qui réclament via des votes démocratiques, la transition institutionnelle ? Comme si traîner la Corse dans la boue pouvait effacer ses justes revendications ? Comme si tout le monde n’avait pas noté que le gouvernement n’avait absolument rien tenté en juillet pour débloquer un navire et un quai logistique essentiel de Marseille alors occupés par une poignée de grêvistes de la CGT de la SNCM, bien tranquilles et bien certains de ne pas être délogés à coup de matraques. Le blocus de 16 jours menaçant les entreprises insulaires et leurs salariés. Mais pas touche aux intérêts de la CGT à Marseille ! Que le résultat soit des dizaines d’emplois perdus dans l’île, n’a pas ému les services de Matignon. Des violences ( heureusement filmées par France 3 Corse et largement diffusées) se sont déroulées certes… mais à l’encontre des chefs d’entreprises dans l’enceinte même de la Préfecture de Haute-Corse à Bastia. Comment alors ne pas parler de « racisme anticorse » et être d’accord avec le titre de Rue 89 « Nice-Bastia : derrière les violences, l’irresponsabilité des pouvoirs publics ». Résultats provisoires pour le monde du football : quatre « Niçois » interpelés et de lourdes sanctions pour le club niçois et particulièrement ses supporters  de « Ultras Populaires sud ». Clement Guillon de Rue89 : « dans le foot français, Bastia a un statut particulier. Sur le continent, on estime que les abus à Furiani sont fréquents, que les dirigeants sont complices ; dans la ville qui a porté à sa tête le nationaliste Gilles Simeoni, on estime que le Sporting, une institution corse, n’est pas traité comme les autres. (…). Que la préfecture des Alpes-Maritimes n’ait pas imaginé que son arrêté original pouvait mettre le feu aux poudres témoigne d’une méconnaissance totale du contexte. » Christian Estrosi n’est pas en reste « pendant la Coupe du monde, il a voulu interdire dans sa ville l’utilisation ostentatoire de drapeaux étrangers ». Autre expression d’un racisme ordinaire, comme habituel et inconscient, dans la presse (Le Monde). Dans son blog Paul Giacobbi, député de la Haute-Corse, Président du Conseil Exécutif de Corse, lui-aussi repère les nombreux réflexes ( conditionnés ?) qui révèlent un racisme anticorse latent ( inconscient ?) dans la presse française pourtant si prompte à pourfendre les injustices. Son texte est titré  "Le racisme ordinaire" :on peut être une experte reconnue depuis des décennies de l’art moderne et de Picasso, on peut réussir l’exploit de faire financer par des recettes privées (33 M sur 52M) la rénovation d’un musée (…) et se voir opposer par un journal improprement appelé Le Monde,
alors même qu’il est étroitement enfermé dans l’Hexagone, d’un revers de phrase, cette réfutation suprême : Anne Baldassari est corse. Tout s’explique: ce qui ne va pas, c’est qu’Anne Baldassari est corse. Serait-elle bas-normande, périgourdine, alsacienne, antillaise, cela ne changerait, n’expliquerait rien. Mais elle est corse, vous vous rendez compte !  Si Madame Anne Baldassari que je ne connais pas, avait été juive et que l’on avait indiqué :  un dernier point, que ne précise pas son cv, Anne Baldassari est juive , une telle phrase eut été, à juste titre, considérée comme raciste, antisémite et scandaleuse. S’il est interdit dans notre République de stigmatiser l’appartenance d’un individu à une race, une origine ou une religion, il apparaît de plus en plus qu’une exception implicite est admise pour cette règle : il est permis de stigmatiser une personne en raison de son origine corse. » 
Le PNC Partitu di a Nazione Corse conclut : « ce parti-pris anti-corse n'est plus de circonstance. Il s’impose désormais comme une constante, au sein d’une certaine presse française et de nombreux décideurs publics. Ces derniers mois, publications et communiqués de journalistes, de responsables éditoriaux, de « personnalités » et même de hauts dirigeants du gouvernement, faisant référence à la Corse en des termes outranciers et diffamatoires, se sont multipliés. Il est aujourd’hui urgent de concrétiser l’indignation collective. » 
Par delà le bien et le mal, et renonçant  à toute démagogie, Christian Estrosi Maire Ump de Nice et la Fédération Française de Football vont-ils enfin renoncer à entretenir la violence sur les stades de football ? 
Le comité directeur du Sporting SCB Bastia :
« Face au déferlement médiatique classique et immédiat qui succède aux incidents notables dans les enceintes de football, notre club a pris le temps d’analyser sereinement les incidents. La présence de notre drapeau dans l’enceinte du stade est la réponse symbolique que le Sporting Club de Bastia a apporté à l’arrêté surréaliste et liberticide du Préfet des Alpes-Maritimes ».
 Le 24 octobre François Tatti, Président de la Communauté d'Agglomération de Bastia (CAB), collectivité en charge du sport, s'est entretenu, avec Bernard Cazeneuve, Ministre de l'Intérieur. François Tatti a souhaité faire le point sur ces incidents et sur les violences qui entachent le football professionnel. Il a également évoqué  "les responsabilités des instances sportives, insisté sur l’ensemble des efforts accomplis par le SCB dans ce sens." Lors de cet entretien, le Ministre de l’Intérieur " s’est montré extrêmement attentif et conscient de la sensibilité des enjeux". François Tatti est revenu " sur les conséquences de la formulation stigmatisante de l’arrêté initial du préfet des Alpes-Maritimes qui ne prescrivait rien moins que « l’interdiction du port, de la détention et de l’utilisation de tout objet ou vêtement à l’effigie de la Corse ou d’un club sportif corse ». Cette nouvelle maladresse, immédiatement rectifiée, aura tout de même porté préjudice à l’image de la Corse mais également à celle de l’Etat en Corse. Elle aura surtout donné un peu plus de crédit à ceux qui, de chaque côté de la mer, se nourrissent du rejet de l’Autre."

Liliane Vittori.

 

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