CORSE : La nonviolence (nv) face à l'effet-miroir de la criminalité, des médias dominants et de la série Mafiosa.

En Corse, les assassinats mafieux font redouter une inversion des valeurs. Cela se double d’un effet miroir encourage par certains médias dominants parisiens, et une série de Canal+ . « Les voyous font rêver Mafiosa. Nous, ils nous font souffrir ! », réagit Jean-François Bernardini, le leader du groupe I Muvrini qui préside à Bastia AFC- Umani, l’Association pour la Fondation de Corse, investie dans le puissant antidote qu’est la nonviolence (NV).
 
La comédienne Hélène Fillière, qui interprète Sandra Paoli dans la série Mafiosa (localisée en Corse - CanalPlus 5e saison ) déclare en Une du magazine Corsica (n° 167- été 2013) : « Moi, les voyous me font rêver… ».  C'est le monde à l'envers et l'inversion des valeurs. Mêlant fiction et  réalité sans subtilité ni envergure, elle aligne les clichés « du rapport à la famille, des liens du sang, de la parole donnée ». Des comportements censés gouverner le milieu des criminels de Mafiosa. Elle précise : « Eux (les voyous), ils vont à la dure, sont capables de tuer  leur propre frère, leur meilleur ami, de passer d’un clan à l’autre. » Pourquoi rêver ainsi de voyous dont les synonymes sont d’après le dictionnaire : « écorcheur, écumeur, carambouilleur, coupe-jarret, crapule, escroc, fripouille, gouape, gredin, incendiaire, malfaiteur, margoulin, nervi, requin, scélérat, souteneur, terreur, truand et vaurien »
Cet interview (publié, pourtant et hélas, dans un magazine insulaire) recèle un condensé de l’ensemble des préjugés sur la Corse, lesquels prolifèrent à longueur d’années. La réalité insulaire est toute autre. Plus nuancée, plus complexe, plus paradoxale. 

Faire rêver L’histoire de la Corse (dont le territoire et le biotope sont fragiles et exceptionnels) révèle une longue liste de véritables héros de la liberté qui, eux, méritent de nous faire rêver. Parmi lesquels le grand résistant Jean Nicoli et Pasquale Paoli qui fit de la Corse un modèle politique pour l’Europe au Siècle des lumières. En effet, outre l’effet de miroir lié à la criminalité que pointe l’historien Antoine-Marie Graziani, d’autres forces sont en jeu en Corse. Notamment l’engagement de Jean-François Bernardini, qui organise dans l’île de nombreuses actions et formations dédiées au cursus intellectuel et moral d’une nonviolence (nv) active et consciente. Dont une conférence internationale en juin 2013 à Bastia,  conjointement avec Henri Malosse, président du Conseil Economique et Social Européen (CESE).  

Justice privée. 
Dans son essai La violence dans les campagnes corses du XVIe au XVIIIe siècles (Ed. A. Piazzola, 2013), l’historien Antoine-Marie Graziani note « Longtemps la question de la violence a été traitée de façon réductrice, en la renvoyant au seul phénomène du banditisme. La lecture romantique de la vendetta à aboutit à la construction d’un banditisme « d’honneur » pour touristes et cartes postales, avant de l’être pour les Corses eux-mêmes par un jeu de miroir. La réalité est toute autre, surtout si on interroge des périodes plus anciennes. » Docteur des Universités de Paris I et de Corse, il a proposé de nouvelles perspectives lors de son intervention  à la conférence Scritti Isulani à Penta-di-Casinca, les 13 et 14 août 2013. Notamment sur les tragiques impacts sociaux dans l’île, de la terrible justice privée telle qu’elle fut imaginée par le République de Gènes du XVIe aux XVIIIe siècles. Une recherche qui interpelle la « violence contemporaine, politique ou de droit commun ».
Il faut rappeler aussi que, en Corse, la multiplication des des activités mafieuses se déroule  dans un contexte d’impunité due, selon les observateurs, aux nombreuses défaillances du ministère de l’Intérieur et du ministère de la Justice dans l’île. En cause, dit-on, les manques d’effectifs dans les services de la police et les tribunaux.
Les Indiens dans les westerns. Sur l’effet miroir, Jean-François Bernardini s’est montré percutant aussi lors de sa conférence à Ile-Rousse (U Spazziu-20 août 2013). « Les Corses sont diabolisés dans certains médias, comme les Indiens dans les westerns toujours montrés comme sauvages. De la même façon, des idées fausses sur la Corse s’impriment dans les consciences et créent , aussi chez les Corses, une auto-image d’eux-mêmes. Comme un effet miroir qui lance une injonction : Deviens comme je te définis ! Non, les voyous ne me font pas rêver. Nous, ils nous font souffrir ! »
  Librement inspiré de l’action politique nonviolente de Gandhi en Inde et de Martin Luther King aux Etats-Unis, les équipes de Jean-François Bernardini oeuvrent dans toute la Corse pour la diffusion des principes et méthodes de la nv. Il s’agit d’un vaste dispositif multiforme composé de techniques codifiées et éprouvées que l’on découvre en Corse, via des stages, des journées de sensibilisation et des parcours-expos organisés dans les entreprises et les établissements scolaires. Un succès qui pourrait agir comme un antidote social. Désormais 2 500 adultes et élèves sont impliqués dans l’île  dans « la résolution des conflits » et la « régulation  des désaccords par le dialogue » (www.afcumani.org). Soit 1% de la population et, pour AFC-Umani, un budget NV de 100 000 euros (de 2011 à 2013). Sont prévues prochainement à Bastia diverses opérations d’excellence, de type  « formations de formateurs  à la nv ». 

Une riposte déstabilisante. La NV est un dispositif qui s’adapte à tous les types de conflits naissants dans la famille, l’école, l’entreprise. Elle fonctionne, dès la première parole, comme une riposte déstabilisante pour les néophytes ou ceux qui doutent. Elle n’est pas assimilable à l’indifférence ou à la lâcheté. Et dans l’univers de la politique, cela ne consiste pas à « désigner une cible »  (comme l’a si bien fait remarquer Nathalie Kosciusko-Morizet à propos du Front national). La nonviolence, qui n’est pas un pacifisme béat, ne fait pas non plus le jeu du système, de l’exclusion, de la stigmatisation, de la criminalité (celle des voyous chers à Helène Fillière) qui détruit le tissu social et les solidarités. Quand on se proclame nonviolent, il ne s’agit pas de fermer les yeux mais de faire face. C’est, ajoute Jean-François Bernardini, «un combat citoyen qui déclenche, lors des concerts de I Muvrini, des ovations debout en Allemagne, avec des gens qui en ont les larmes aux yeux». 

En Corse perdurent aussi « I Paceri-les faiseurs de paix » et ce vieux dicton « Mieux vaut mourir que tuer ». Sans doute une réaction de résilience sociale après les exactions commises par la République de Gènes et sa justice privée. «  La nv est une chance historique pour la Corse. La seule voie pour l’île de dire sa vérité. Un défi à la face du monde et pas seulement pour la Corse. Notre île a-t-elle la volonté de se prendre en mains ? Basta cusi !  Il ne faut pas croire aux miracles. Nous devons être à la hauteur de ce qui nous arrive en terme de corruption, de compromission et de loi du silence. Et on veut des outils pour cela », résume le leader de I Muvrini. Pour des raisons évidentes, la nonviolence sera un acte social prioritaire de survie pour l’ensemble des habitants d’une planète, dont les ressources et l’espace vital diminuent. Quant aux criminels qui exécutent d’autres êtres humains en Corse et ailleurs (dans la vraie vie et pas sur les écrans de Canal Plus), Hélène Fillière devrait poser enfin les bonnes questions. Les « voyous » dont elles rêvent sont-ils admirables ou dégouttants (de sang) ? Une certaine presse magazine les hisse en couverture, mais ces voyous aident-ils les jeunes Corses à grandir et à devenir des adultes responsables de leurs actes et du devenir de l’île ? 

La Corse est-elle victime d’un matraquage médiatique et d’une contamination via la pensée unique du racisme anti-corse ?  S’agit-il des séquelles du colonialisme ? Pour Jean-François Bernardini  : « Les voyous évoqués par Corsica, c’est cela aussi, hélas, le prisme colonial ! Ici même la presse en Corse a du mal à imaginer que quelque chose de bien , de salutaire puisse venir de chez nous. Qu’il puisse y avoir ici ,en Corse, des cellules en bonne santé ! Alors je le redis : chacun doit faire le travail de transformation intérieure vers la nonviolence… »

 Liliane Vittori

 

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