Liliane VITTORI
CORSE JOURNALISTE CORSE
Abonné·e de Mediapart

348 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 nov. 2020

Crépuscule des bureaucrates: "l'Europe qui pourrit par la tête..."

Un air de chute de l’Empire romain et peut-être le meilleur livre jamais écrit sur l’Europe? L’U.E. « va-t-elle pourrir par la tête » à cause de sa bureaucratie aveugle et omnipotente ? Dans le « Crépuscule des bureaucrates », Henri Malosse (Pd du Conseil Economique et Social Européen 2013-2015), prédit l’agonie prochaine inexorable de Bruxelles.

Liliane VITTORI
CORSE JOURNALISTE CORSE
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Plus question d'idéalisme, d'eurobéatitude ou de grandes "préfigurations" de la future prospérité des 27 pays de l'UE... Dans le Crépuscule des bureaucrates » ( Edition du Palio-Paris-16,90 € ), un scénario de politique fiction, menant tout droit et sans amortisseur, vers l’éclatement probable de l’Europe et de la zone euro. A moins que la lumière ne réapparaisse comme dans l’épilogue de ce livre dévastateur. Et ce n’est pas un roman d’anticipation car tout est vrai. Mais c’est la première fois que le système européen est intégralement et librement décrypté, comme purgé, sans aucune concession à une quelconque autorité supra européenne… Un pronostic terriblement visionnaire? Nous serions, nous les Français, les Espagnols, les Italiens, suspendus au dessus de deux abîmes, dès 2021 et 2022… puisque le budget de l’Union Européenne est déjà entré en phase de blocage. Le silence de l’info en continue parisienne ne signifie pas que le danger soit écarté… 

Selon ce scénario catastrophe il ne restera que deux options pour la France. Soit explique H. Malosse « une austérité très dure à la grecque et une extension de la précarité, soit un décrochage massif incontrôlable tout aussi déstabilisant ». Anticipation romancée ? La dislocation de l’Europe est-elle capable d’entraîner la France dans le  naufrage décrit par H. Malosse ? L’Union Européenne se résume-t-elle à cette monstrueuse gabegie, cette technocratie sclérosée, impossible à réformer ? Pour bien comprendre ce processus déjà amorcé: il faut entrer dans ce film incroyablement réaliste, celui des vies des technocrates désoeuvrés et surpayés de Bruxelles, dans leurs bureaux à 8 fenêtres « d’administrateur hors cadre niveau16 » Sont-ils résolument égocentriques, égoïstes et déconnectés du réel? Dans cet ouvrage, il faut suivre aussi le spectacle d’un ultime sommet européen - peut-être ressemble-t-il à tous les précédents?-  un simulacre tragique de démocratie... alors que les caisses de l’Europe sont vides, que les « subterfuges » habituels ont tous été rejetés, que les menaces de sanction tournent elles-aussi aussi dans un vide intersidéral . Ce thriller met en scène les destinées des journalistes accrédités à Bruxelles, ces acteurs européens « à la fois relais des discours préformatés et des attaques virulentes ». Certains, parfaitement adaptés, fréquentent le « Caprice des Dieux » l’immeuble si bien baptisé du Parlement Européen, de forme ovale comme ce fromage pasteurisé. Toutefois le correspondant « Noël », d’abord « servile zélateur» parvient à se « remettre en question » pour enfourcher le cheval de l’information vraie, sans langue de bois. Il révèle certains scandales européens dont l’affaire de l’ancien Président portuguais de la Commission Européenne, qui en croquait et pantouflait chez le banquier américain Goldman Sachs « firme responsable de la déconfiture de la Grèce ». Le journaliste, gentil lanceur d’alerte sur le tard est licencié il n’intéresse plus ses employeurs. Il y a aussi ces personnages féminins « Barbara » et « Karina », des beautés slaves titulaires de hauts postes gagnés dans les concours de l’administration européenne mais immergées dans les méandres des « intérêts nationaux et des poids des lobbies ». Il y a aussi  ce sympathique  fonctionnaire européen de haut rang « Robin »cynique,  snob, honnête et naïf. Après avoir été « Monsieur directive Bolkenstein » ( travailleurs détachés d’Europe de l’Est ne côtisant pas dans les pays d’accueil). Après avoir constaté de l’intérieur les effets délétères  de l’absurdistan européen, ce ballet « de ceux qui se pensent importants », Robin avait relaté certains achats et appels d’offres européens, truqués et préférentiels. A cause de son esprit critique, il fut remercié et doté d’un placard doré (80% de son salaire), et ce d’un trait de plume d’un Directeur de Cabinet allemand Pepper Maier.

En plus de son humour féroce - qui va faire du bruit dans les chancelleries et les couloirs de la Commission Européenne et du Conseil Européen - Henri Malosse est aussi doté d’une mémoire implacable et d’une immense connaissance de la désinformation chronique, de la corruption globale du système européen, détruit de l’intérieur par sa propre technocratie: « de telles pratiques avaient contribué à vider l’Union Européenne de toute substance et n’avaient fait que renforcer l’entre-soi et l’esprit moutonnier des institutions. ». Alors « énormes salaires sans impôts, voiture de fonction, longues vacances… » : on peut le répéter, tout est vrai. Même si les véritables identités restent secrètes. Aucun nom de ministre, d’ambassadeur, d’euro député, de fonctionnaires dans cette galerie de portraits: rien que des faits avérés démontrant l’aveuglement incontestable des institutions européennes et l’effacement du projet européen initial. Le tout « transformant une administration de mission en un gros gâteau partagé par des voraces ». Mais le héros du livre « Frederic » estime « qu’il faudrait, le moment venu, réinventer l’esprit pionnier et novateur, qui avait forgé le projet européen. » . L’idéal européen tué par sa propre bureaucratie ? La thèse centrale d’Henri Malosse, est née de sa colère et de sa frustration, sentiments partagés par de nombreux acteurs d’une Europe à l’arrêt. H. Malosse :« il ne s’agit pas de caricatures, ces fonctionnaires bruxellois existent malheureusement, sans avoir conscience du ridicule des situations. Mon souhait profond reste l’espérance d’un changement radical, car en continuant comme ça, on va à l’échec. J’ai choisi la fiction pour pousser jusqu’au bout la logique budgétaire dans laquelle s’enfonce l’Europe. Le système ne tient que par le discours, la Commission européenne est devenue fictive, irréelle, c’est une construction bureaucratique et abstraite.».

Le noeud de la crise ? Un hallucinant Conseil Européen se déroulant en 2021. Cette réunion des chefs d’Etat s’ouvre sur un discours imaginaire … mais si proche de la réalité : « L’Italie, l’Espagne et la France sont en cessation de paiement en raison de la dépression qui suit l’épidémie et ses rebonds. Ils ont absolument besoin d’argent frais que nos amis du Nord leur refusent en acceptant tout juste des lignes de crédit soumises à de multiples conditions. Nous sommes cernés ! Je vous supplie de vous mettre d’accord, mes chers amis. ». Soudain l’édifice pourrait s’écrouler, rien ne tient plus,  ni la valse des échecs, des non-dits, des rêglements absurdes, des subventions arrivant avec cinq ans de retard, ni tout le fatras européen de dispositifs absolument pas opérationnels comme « une énorme farce ». Selon H. Malosse les pays européens sont divisés en quatre groupe: « ceux qui partent, après le Brexit, il y a un risque pour les Pays-Bas et la Pologne. Puis les bien portants autour de l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande, le Danemark, la Suède. Dans le 3 ème groupe les pays d Europe centrale et orientale  dits souverainistes : Pologne, Hongrie, République Tchèque, Lettonie, Slovaquie, Slovénie, Croatie, Bulgarie, Roumanie. Ils bloquent le budget, vivent leurs vies acceptent les aides mais sans qu’on se mêlent de leurs affaires. Et puis il y a les Pays du sud : la France, l’Italie, l’Espagne, la Grèce. Affaiblis par la Covid, ils sont surendettés et leurs balances commerciales sont désastreuses ». Le constat d’Henri Malosse est déchirant et nul ne sait ce qui va advenir dans le réel. Quant à la fiction de ce Crépuscule des bureaucrates elle nous prédit un avenir que je vous laisse découvrir.

Quand au volet purement franco-français de cet ouvrage, les prédictions sont alarmantes. Ainsi selon la Banque mondiale et le FMI la France serait en phase de décrochage passant à la 10ème place pour le PIB par habitant. E. Macron dans tout « ça »? Exceptées ses habituelles incantations, il découvre encore (après 3 ans de présidence) une Europe dont il n’a compris ni la pathologie, ni les enjeux. Le décrochage de la France est une évidence mais il ne propose aucune sortie de crise. Quant à la renaissance d’une Europe, les pistes sont explorées par les ex-bureaucrates mais c’est de la pure fiction : « Le 17 novembre 2021 à 16h34 exactement, prit fin à Bruxelles, dans la salle de réunion du Conseil européen, l’aventure européenne que les Pères fondateurs avaient mis tant d’énergie à bâtir sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale. Le beau rêve européen disparut dans l’indigence et l’indifférence. » De plus Henri Malosse déclare : «  Les protagonistes de ce récit sont des personnages de composition. Toute ressemblance précise avec des personnes existantes ou ayant existé serait fortuite. »

LV

_______

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
La nomination d’Éric Coquerel suscite une polémique parmi les féministes
Plusieurs militantes ont affirmé que le député insoumis, élu jeudi président de la commission des finances, a déjà eu un comportement inapproprié avec des femmes. Mais en l’absence de signalement, aucune enquête n’a abouti. L’intéressé dément, tout en admettant avoir « évolué » depuis #MeToo.
par Lénaïg Bredoux et Mathieu Dejean
Journal — Parlement
Face au RN, gauche et droite se divisent sur la pertinence du « cordon sanitaire »
Désir de « rediabolisation » à gauche, volonté de « respecter le vote des Français » à droite… La rentrée parlementaire inédite place les forces politiques face à la délicate question de l’attitude à adopter face à l’extrême droite.
par Pauline Graulle, Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — France
Extrême droite : la semaine de toutes les compromissions
En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.
par Ellen Salvi
Journal — Culture-Idées
L’historienne Malika Rahal : « La France n’a jamais fait son tournant anticolonialiste »
La scène politique française actuelle est née d’un monde colonial, avec lequel elle n’en a pas terminé, rappelle l’autrice d’un ouvrage important sur 1962, année de l’indépendance de l’Algérie. Un livre qui tombe à pic, à l’heure des réécritures fallacieuses de l’histoire.
par Rachida El Azzouzi

La sélection du Club

Billet de blog
Pourquoi les fonctionnaires se font (encore) avoir
3,5 % d'augmentation du point d'indice, c'est bien moins que l'inflation de 5,5%. Mais il y a pire, il y a la communication du gouvernement.
par Camaradepopof
Billet de blog
Oui, l’inflation s’explique bien par une boucle prix – profits !
Il est difficile d’exonérer le patronat de ces secteurs de l’inflation galopante. C’est pourquoi les mesures de blocage des prix sont nécessaires pour ralentir l’inflation et défendre le pouvoir d’achat des travailleurs. Par Sylvain Billot, statisticien économiste, diplômé de l’Ensae qui forme les administrateurs de l’Insee.
par Economistes Parlement Union Populaire
Billet de blog
Les services publics ne doivent pas être les victimes de l’inflation
L’inflation galopante rappelle que le monde compte de plus en plus de travailleurs pauvres dans la fonction publique. Les Etats ont pourtant les moyens de financer des services publics de qualité : il faut faire contribuer les plus riches et les multinationales.
par Irene Ovonji-Odida
Billet de blog
L’inflation, un poison qui se diffuse lentement
« L’inflation est un masque : elle donne l’illusion de l’aisance, elle gomme les erreurs, elle n’enrichit que les spéculateurs, elle est prime à l’insouciance, potion à court terme et poison à long terme, victoire de la cigale sur la fourmi », J-Y Naudet, 2010.
par Anice Lajnef