Corse libérée en 1943 exploit éclipsé par une Histoire de France ingrate et oublieuse

Occultée par une Histoire de France arrogante : l’histoire de la Corse est pourtant un extraordinaire voyage dans le temps long, dédié à la démocratie, à la liberté. Le 10 sept., à Folelli (Médiathèque Casinca-Castagniccia : 2 films sur la Libération de la Corse "Nom de code : Léo" et " Résistantes Corses Déportées".

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Comment traiter à la télévision, l’histoire de la Résistance insulaire, de la Déportation et de la Libération de la Corse ? Et au-delà comment faire connaître l'histoire de l'île ? Le 10 sept. à la Médiathèque Castagniccia Mare è Monti de Folelli : Jackie Poggioli et Dominique Lanzalavi seront présents aux côtés d'historiens de la Corse. Une rencontre organisée par Marie-José Augey-Vittori et Liliane Vittori.) 

Occultée, comme masquée, éclipsée par une Histoire de France ingrate et oublieuse, l’histoire de la Corse constitue pourtant un extraordinaire voyage dans le temps long, avec une accumulation de sites archéologiques remarquables, de personnalités politiques et d’évènements, d’amplitude nationale et internationale. La Corse dispose-t-elle d'un don particulier, comme une prédestination, pour la liberté et la démocratie ? Pour vibrer avec cette continuité historique notamment avec la Libération anticipée de l’île en 1943 voici en début de journée (10h) le film  « Nom de code : Léo », qui retrace l’itinéraire en Corse du grand résistant Etienne-Louis Micheli devenu « Léo ».  A 15 ans, cet adolescent n’est nullement déstabilisé, ni décontenancé par l’alliance temporaire Staline-Hitler ( le « Pacte germano-soviétique »), non plus que par l’interdiction qui frappe le Parti Communiste Français devenu clandestin. Léo a tant agité et mobilisé les Jeunesses Communistes de Bastia que son activisme avait supplée ou même dit-on « supplanté » jusqu'en 1941, la défaillance du PCF en Corse ! L’historien Sylvain Gregori,

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Directeur du Musée de Bastia, précise : « Ensuite en 1942, il n'a pas 20 ans mais il est promu responsable aux cadres du parti pour la Haute-Corse. En mars 1943, il prend la tête des émeutes de Bastia. Exclu du lycée, surveillé par la police qui l'a fiché comme meneur communiste, il est rapidement contraint à la clandestinité totale. Il participe aux réunions,  de la direction PC corse et du Front National de Libération de la Corse à Porri-di-Casinca (le 4 mai) où est arrêtée, la décision d'insurrection populaire en cas de capitulation italienne. »Après les combats ayant opposé brièvement Italiens, patriotes et Allemands, le 8 sept. 43 : Léo co-organise la prise de la sous-préfecture, de la Banque de France et des locaux des organisations pétainistes « mais la libération de la ville tourne court ajoute S. Grégori. Le 13 septembre, après avoir franchi le verrou de Casamozza, les Allemands reprennent Bastia.
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Léo parvient à fuir vers le Nebbiu et Ajaccio. Il est ensuite affecté à Alger dans un régiment de Tirailleurs qui prend part à la Libération de la France. »
Dominique Lanzalavi précise : "En octobre 1943, les Corses ont écrit une belle page de leur histoire en se délivrant du joug de l’occupant et du régime de Vichy, un an avant le reste du territoire français. Mais pourquoi n’ont-ils pas sagement attendu que l’on vienne les libérer ? C’est ce que nous raconte Etienne Micheli dit Léo, dernier survivant des dirigeants de la Résistance insulaire et du parti communiste clandestin en Corse durant la seconde guerre mondiale. En acceptant pour la première fois de revenir sur son parcours engagé, il livre un témoignage exceptionnel qui apporte un éclairage nouveau sur les événements qui ont conduit la Corse à devenir le premier département métropolitain libéré." Illustré par de nombreuses photos et archives ainsi que des dessins originaux de Pierre-Emmanuel Flori, le récit est entrecoupé de chansons de la résistance interprétées par Diana Saliceti accompagnée à la guitare par Jérôme Susini.

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Quant au documentaire « Résistantes Corses Déportées » de Jackie Poggioli projeté à 14h ( 90 mn - France 3 Corse Via Stella), ce film-événement, eut l’honneur d’être projeté à l’Assemblée Nationale en janvier 2016 puis le 8 mars à l'Assemblée de Corse. Il remet en pleine lumière les destinées des résistantes corses déportées qui furent doublement oubliées, parce que femmes et parce que corses.  Pour comprendre la portée du travail d’historienne de Jackie Poggioli, précisons que Danielle Casanova, certes élevée « Héroïne nationale de la République », n’est jamais autant célébrée que Jean Moulin, l’envoyé stratégique du Chef de la France Libre, maître d’oeuvre gaulliste de l’unification de la résistance intérieure. Dans l’hexagone, on connait beaucoup moins, voir pas du tout, la destinée prestigieuse et tout aussi tragique de la dirigeante communiste Danielle Casanova qui, arrêtée à Paris par la Gestapo, mourut à Auschwitz en 1943. Née à Ajaccio, après une enfance dans la nature corse expansive et qui donne tout, Vincentella Perini (épouse de Laurent Casanova), fût à Paris une jeune militante étudiante avant d’exercer la profession de chirurgien-dentiste. A chaque étape d’une ascension politique remarquable, elle développe des qualités exceptionnelles d’organisation, au sein des Jeunes Filles de France puis des instances dirigeantes du PC clandestin. Elle organise la fameuse manifestation du 14 juillet 1941 ou l’on chante la Marseillaise dans Paris occupé par les SS et la Gestapo. Décédée du typhus, Danielle Casanova eut de vraies obsèques dans ce camp de « l’exécution lente »
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dédié à la production industrielle et massive de la mort. Sa biographe Simone Tery dans « Du soleil plein le coeur » (1949 Ed. D’Hier et d’Aujourd’hui) raconte : « il se passa une chose incroyable qu’on avait jamais vu encore à Auschwitz et qu’on ne revit plus jamais, un cortège funèbre se forma derrière un brancard fleuri et on suivit le corps de Danielle Casanova à travers tout le camp jusqu’au crématorium… ».  La mission de journaliste et d’historienne de J. Poggioli, a consisté à exhumer avec courage et obstination, dans les dédales des archives et des témoignages, les destinées d’autres femmes corses, elles-aussi résistantes et déportées NN (Nuit-et-Brouillard Nacht-und-Nebel). « Leur nom dit-elle, n’est rappelé sur aucune stèle, n’est pas mentionné dans les discours officiels, ni lors des commémorations de la Libération. Certaines ne figurent même pas sur les listes officielles de déportés. »  
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Comment ces réalisateurs insulaires travaillent-ils le matériau historique quand les archives sont dispersées ou détruites? Comment apprivoisent-ils les témoins ? Quelle est leur vision de l’histoire de l’île? Comment assurent-ils la transmission de la mémoire ? Rappelons, que tout le territoire de la Corse, s’inscrit dans une perspective historique phénoménale. Toutes les régions de Corse, sans exception, sont concernées. Soit 15 000 sites préhistoriques répertoriés, du cyclopéen aux stantares anthropomorphes,
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à la civilisation torréenne, jusqu’aux Peuples de la mer Shardanes et Corsi. Vestiges auxquels s’ajoutent les implantations grecques, étrusques, romaines d’Alalia et Mariana (sans oublier l’archéologie sous-marine ). Après les razzias barbaresques, arrivent le temps des seigneuries et castelli, les monastères et églises romanes, puis Christophe Colomb, L’Office St-Georges, la Corse génoise, le Roi d’Aragon, le Roi Théodore, les Révolutions de Corse. Une histoire comme couronnée par le Siècle des Lumières européen, qui compte deux héros corses majeurs. Pascal Paoli et Napoléon Ier Empereur des Français, tous deux dotés d’une « conscience politique augmentée », vécurent comme de véritables machines
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à penser la société et à légiférer.
 Ils ont imaginé, implanté, exporté des concepts politiques modernes, innovants partout en Europe et jusque vers les Constitutionnalistes américains directement inspirés de Paoli. Autre exploit : la Libération anticipée de l’île « par son peuple » en 1943, après un mois de combats contre deux divisions allemandes la 90e Panzer Grenadier et la SS Reichsfuhrer. Hitler sur le déclin, voulait faire de la Corse sa base de repli en Méditerranée et y faire stationner ses troupes battues en Afrique du Nord. La libération-éclair de l’île, avec le concours des troupes françaises coloniales (Bataillons de Chocs, Tabors et Goumiers) a surpris les Etats-majors Alliés. Cette répétition générale pour la France Libre, cette leçon de politique pour de Gaulle, déroule des épisodes bien réels, mais rivalisant avec le meilleur scénario de fiction historique. En effet, dans le contexte du programme nazi de Hitler,
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la Corse subit d’abord les projets d’annexion de Mussolini et l’Occupation italienne (80 000 carabiniers en 1942 dont la police politique l’OVRA). La Résistance insulaire apparaît alors comme un chapitre décisif, avec son organisation impeccable, ses imprimeries clandestines, ses communications radios, ses maquis, ses missions secrêtes. En Corse, les armes envoyées par Alger sont parachutées (soixante terrains répertoriés ) ou directement livrées (épopée du sous-marin Casabianca ) sur les plages puis convoyées à la barbe des Italiens au péril de la vie des « patriotes ». Ensuite vient « la chasse à la panzer ».
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Avec le brassard à tête de maure,10 000 Corses (et de nombreuses femmes), harcèlent et chassent la 90ème Grenadier et la Reichsfuhrer SS à Lévie, Quenza, Conca, Lecci, Ste-Lucie de Tallano, San-Gavino-di-Carbini, Sartène, Ghisonnaccia, Antisanti. Puis dans le Fium’Orbu le défilé de l’Inzecca, le Col de l’Ospedale, Aleria. Au nord les allemands sont harcelés en montagne à Silvarecciu, Piano, Pietroso, puis en plaine à Casamozza, Champlan, Barchetta, Folelli, et enfin dans le Cap Corse àTeghime devenu Col des Goumiers. Bastia est libérée le 4 octobre. Les allemands ont utilisé toute la technologie à leurs disposition, bombes planantes sur Ajaccio, tracts et plaquettes incendiaires dans le sud, lance-flammes etc…Avant-dernier chapitre : l’USS Corsica ( l'Ile Porte-avions, surnom donné par les pilotes ) soit vingt bases avancées aériennes américaines en plaine orientale de Penta-di-Casinca à Ghisonnaccia.
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Et ce n’est pas tout mais qui le sait ? A Ajaccio le 15 août 44, l’amiral Cunningham, commandant en chef maritime en Méditerranée, donne le coup d’envoi de l’invincible armada des Alliés du Débarquement de Provence
(150 000 hommes, 853 navires de guerre et transports, forces amphibies d’assaut, escorteurs, dragueurs de mine, plus 1267 bâtiments divers et 20 000 véhicules ).
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Dans « Tonnerre sur la Corse », Jean-Victor Angelini écrit : « De Bastia à Propriano, tous les aérodromes, les ports, plages rades et criques de l’île sont utilisées jusqu’à saturation, le spectacle le plus impressionnant qu’ait connu la Méditerranée ». Une étape cruciale tout aussi essentielle que Le Day D de Normandie mais bizarrement absente des commémorations médiatiques. Enfin, 22 classes d’âges corses sont engagées dans les armées Leclerc et de Lattre. Mais diffuse ces informations historiques dans l’hexagone exceptés quelques historiens souvent bien silencieux ? Pourtant les militants des Anciens Résistants de Corse (Anacr 2A et 2B), avaient remué ciel et terre pendant 60 années pour obtenir que
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les manuels scolaires français mentionnent enfin « Corse premier département français libéré ». Une ultime bataille qu’ils baptisèrent « Contre l’Oubli ». L’histoire de France est-elle injuste avec la Corse ? 
La réalisatrice Jackie Poggioli nuance : « l’histoire de France n’est pas un bloc monolithique. Les histoires locales de la Bretagne, du Pays Basque, de l'Alsace-Lorraine, de la Savoie ne sont pas réductibles à celle de l'Etat français, entité politique dans laquelle ces contrées s'inscrivent sans effacer la diversité de leurs passés. La Corse, située hors Hexagone, dans l'aire géographique italique a,  par cette singularité, un profil particulier. Deux siècles et demi après notre annexion par la France, des Continentaux voient notre île comme un appendice étrange et étranger, pas vraiment intégré dans l'imaginaire national français. Même si c'est un Corse, Napoléon, qui a été le maître d'œuvre ... de nombreuses institutions de l’Etat. »  Dominique Lanzalavi, sensible au rayonnement de l’histoire de la Corse, a réalisé un film remarquable sur les élites politiques corses de la III ème République (A.Landry, C. Campinchi, de Moro-Giafferi). Il considère que la Corse « premier département français libéré à une place à part dans l’histoire de France, elle a été un laboratoire politique grandeur nature pour de Gaulle. 

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Grâce à la Corse, il a retourné une situation ambigûe, il a supplanté Giraud, devenant ainsi le seul chef de la France Libre. Pour moi, faire des films sur la Corse, lui redonner à la place qu’elle mérite, reste ma motivation prioritaire.» La majorité des épisodes tragiques de l’histoire insulaire restent peu connus du grand public tant insulaire que continental. Remarquable travail d’historienne, le documentaire de Jackie Poggioli en est l’exacte démonstration. Qui sont ces femmes déportées - Nuit-et-Brouillard Nacht-und-Nebel - , extirpées de la nuit de l'histoire ? Outre l’emblématique Danielle Casanova, Héroïne nationale de la République célébrée depuis la Libération : ce film a été conçu avant l’entrée au Panthéon de Germaine Tillion et Genevieve Anthonioz-De Gaulle  (27 mai 2015). On sait maintenant, que 18 Résistantes corses déportées, désormais répertoriées et tracées, sont elles-aussi, passées ou décédées à Ravensbrück, Mauthausen et Auschwitz : « ces Résistantes corses déportées n'avaient jamais été identifiées, ni recensées avant mon investigation. Sur les 18 nées en Corse - car j'en ai retrouvé d'autres nées dans l'Hexagone -  que j'ai précisément exhumées, les seules connues étaient Danielle Casanova, Noëlle Vincensini et dans une moindre mesure Maria de Peretti,
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à l'héroïsme pourtant aussi grand. Hormis ces trois femmes, les autres gisaient dans la nuit de l'Histoire, grandes oubliées des commémorations. Elles constituaient un trou noir de l'historiographie corse comme continentale. L
a Corse constitue un champ périphérique pour l'historiographie hexagonale, qui a elle-même considéré très longtemps les femmes comme un domaine de recherche marginal ! L'Histoire des Femmes n'a émergé que depuis les années 70. » Le samedi 10 septembre à Folelli on reparlera de Marie Ely née Ortoli (épouse du général Ely futur chef d'Etat major), de Marie-Louise Antelme née Rocca Serra (qui a sauvé F. Mitterrand d’un guet-apens tendu par les nazis), de Noelle Vincensini ( ex FTP, fondatrice de Ava Basta), de Janine Carlo (épouse de Jean-Pierre Lévy, fondateur du Mouvement Franc-Tireur), de Maria de Pere, du réseau Marco Polo, de Graziella Canazzi ( réseau d’Henri Frenay du Mouvement Combat), de Marie-Thérèse Sartini ( réseau Pat O’ Leary) , des soeurs Colombani (réseau Rossi). Quant à Danielle Casanova - véritable prénom Vincentella - son action dans la Résistance est revisitée ici grâce à l’interview de sa nièce, Isaline Amalric-Choury. Pour saluer l’extraordinaire histoire de la Corse, il suffit d’écouter simplement les mots d’un Charles de Gaulle ému, surpris et séduit, comme envoûté par une île libérée qui l’a acclamé partout en Corse en octobre 1943, de Sartène à Lévie, de Ajaccio à Corté et Bastia.
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Le Chef de la France Libre ( qui était encore condamné à mort par Vichy), en stratége et en diplomate, remet la Corse dans la perspective historique qu’elle mérite faisant référence implicite à la carrière de Napoléon: « La  Corse à la fortune et l’honneur d’être le premier morceau libéré de la France. Chaque fois que la France entâme une période nouvelle de sa vie, et de sa grandeur , il faut que les Corses en soient les artisans et les témoins. (…) C’est d’Ajaccio que nous voulons crier notre espoir de voir cette mer latine redevenir un lien et non un champs de bataille. ».

 LVittori.

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PROGRAMME

 

10 h      :  Film « NOM DE CODE LEO » de Dominique Lanzalavi

12 h      :  repas à la Brasserie « A Rusta »  RN  Folelli ( à 100 metres de la médiathèque).

14 h      :  Film « RESISTANTES CORSES DEPORTEES » de Jackie Poggioli

16 h      :  pause café

16 h 30 :  ECHANGES avec les amis et anciens Résistants de Corse et les documentaristes Jackie Poggioli et Dominique Lanzalavi. 

18 h      :  apéritif de l’amitié.

 

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