REPONSE A OBAMA L'ISOLATIONNISTE

OU COMMENT PLUMER L'ALOUETTE

Je voudrais replacer le contexte exact de cet isolationnisme relatif.

Je pense que la situation géostratégique actuelle est très compliquée. Elle a toujours été compliquée, mais elle nécessite actuellement la prise en compte de fondamentaux qui contraignent Obama à l'attentisme.

 LA FIN DE LA PAX AMERICANA

D'abord, il est clair que les USA sont dans une phase de déclin de leur empire. La chute de l'URSS avait correspondu à une apogée sans pareil de l'empire, mais après le pic, il y a la redescente. Ce déclin est précipité par l'émergence de nouvelles puissances qui correspond à une normalisation démographique (la baisse de la natalité) et éducationnelle du monde : le niveau général monte, et la prééminence est devenue toute relative, surtout face à des géants démographiques. Mais elle reste importante.

La surdomination des USA avait engendré la PAX AMERICANA, qui avec la première guerre du golfe, avait connu son plein succès : contrôle total des ressources (ici le pétrole), et pour la première fois, pendant quelques années, il n'y a plus eu de guerre dans le monde susceptible de déranger l'ordre établi par les USA.

Mais cette PAX n'était que de façade, en dessous, le conflit bouillonnait.

 

EXPANSION ET CONQUETE, RELIGION ET CULTURE 

Avant de continuer, il est nécessaire de mettre au point une donnée importante : c'est la tendance à l'expansion de toute culture dans le sens que lui donnent    les sciences humaines, c'est-à-dire le partage de normes, de pratiques, et de croyances.  

Évidemment, plus la puissance financière, économique, politique, militaire et médiatique d'un groupe culturel est important, plus la pénétration peut être bonne.

Les champions de la conquête culturelle, ce sont les USA. Outre le fait de vouloir imposer leurs systèmes économiques et politiques, on voit avec leur cinéma, leurs séries télévisées, ou leurs avancées technologiques, que le front culturel fait partie de la puissance de frappe.

Mais des pays moins agressifs peuvent influencer culturellement des pays modernes et ouverts, ou en transition, on le voit par exemple avec les jeux vidéos et les    mangas japonais qui marquent les sociétés occidentales.    

Il est indéniable que ces expansions culturelles s'accompagnent et se joignent à des expansions de type capitaliste. Il y a souvent un intérêt et un biais économiques, surtout pour les grandes puissances occidentales. Pour ces derniers, nous ne percevons pas forcément comme telles leurs influences, parce que le principe de toute culture, c'est d'être intégrée, et d'être perçue comme la norme quand il s'agit de la sienne.

L'expansion de la sphère que nous appellerons par commodité salafiste, qui est la culture de la péninsule arabique, se manifeste elle aussi partout dans le monde.

Le ciment de cette culture, c'est la religion, qui détermine à travers d'une lecture du Coran qui date du 17ème siècle, tout un mode de vie très contraignant pour tous et très défavorable à la liberté des femmes. L'expansion explose grâce à l'argent des pétro-dollars. Avec comme Grosse Bertha les chaînes d'information Al Jazeera (Qatar) et Al Arabiya  (chaîne saoudienne basée à Dubaï). Il est d'ailleurs à noter que le pouvoir se manifeste par des désaccords entre les monarchies qui soutiennent les salafistes, et sur la forme que prendra l'expansion, et sur sa puissance et sa visibilité, de la même façon qu'il y a différentes doctrines au sein même des instances dirigeantes aux USA.

Pour les dirigeants de ces pétromonarchies et tous les penseurs du salafisme, l'aire d'expansion naturelle du salafisme, c'est le Proche-Orient et toutes les zones où l'Islam est majoritaire, en attendant le grand califat mondial 

Pour cette conquête, qui peut se transformer en Jihad, au même titre que la conquête culturelle américaine peut prendre des formes militaires, le financement des guérillas sunnites, partout dans le monde musulman, est un des instruments privilégiés.

Un de ces noyaux salafistes a provoqué le 11 septembre.

 

LES ERREURS STRATEGIQUES DE BUSH FILS QUI ONT SUIVI LE 11 SEPTEMBRE

Le choc de cet attentat dans l'opinion américaine a été encore plus important que défaite au Vietnam. Cette incursion guerrière au cœur même la puissance des USA a fait l'effet d'un tsunami qui a ravagé et anéanti toutes les certitudes et les convictions du pays.

La  prospérité et la domination économique ne favorisent ni la splendeur de la démocratie ni l'émergence de politiques intelligents et visionnaires. Un fils de famille velléitaire et peu intelligent avait pris à cette époque le pouvoir dans des conditions peu claires.

Sa seule réponse à ce traumatisme, plutôt que d'isoler le problème et le résoudre, fut de faire des choix géostratégiques totalement ineptes : envahir l'Afghanistan (il ne pouvait certainement pas faire autrement) puis l'Irak, et de faire partout dans le monde une guerre au terrorisme qui ne tenait aucun compte des spécificités des guérillas. Les occupations américaines de ces cibles réveillèrent les vieux conflits ethniques qui couvent partout depuis l'invention des états-nations et les repoussa tandis qu'ils s'étendaient dans les pays riverains.

Isoler le problème et le résoudre, c'était combattre les pétromonarchies du Golfe d'où provenaient la plupart des pirates. Mais les autorités américaines ont une vision linéaire de la causalité : Ces pétromonarchies sont des alliés économiques, donc elles ne peuvent être des ennemis. De plus, elles se montrent totalement incapables de peser dans le conflit israélo-palestinien alors qu'elles ont toutes les cartes en mains. Si elles sont si faibles, en quoi sont-elle un danger ?  Incapable de penser en faisceaux pour résoudre des équations politiques difficiles et contradictoires, on postula qu'il n'y avait aucun problème.

Plus : la revendication principale de Ben Laden était que l'armée des USA quittât l'Arabie Saoudite.  Ce fut fait. La catastrophe. Cela ne fit que conforter les pétromonarchies dans leurs choix tactiques.

L'aveuglement était total : le bushisme a anéanti le prestige américain dans le monde qui était une des principales raisons de son leadership, les porte-avions étant en définitive des points stratégiques sans aucun intérêt dans le cas de guérillas. Et on l'a vu en Amérique Latine, seuls le consensus et la négociation ont de l'effet sur la normalisation.

Le déclin stratégique majeur était enclenché.

 

LA CRISE DE 2008 ET L'AGGRAVATION DU DECLIN

Ces choix stratégiques correspondent à des choix économiques tout aussi désastreux.  L'hyperpuissance avait engendré des comportements politico/économiques qui avaient été boostés par la chute du communisme et avaient grandement affaibli les dominés à l'intérieur des démocraties, lesquels s'appuyaient en partie sur le sens de la concurrence du capitalisme face à un système certes abominable à l'Est mais qui avait le mérite de sembler une alternative crédible au libéralisme.

A partir des années 90, la domination des élites capitalistes sous la forme générique de "marchés", lesquels ne sont que le symbole de la domination sous la forme de la spéculation qui enrichit une petite partie de la population et appauvrit les autres, devient prégnante. Les impératifs de la collectivité sont balayés, entre autres par l'intervention de think thanks qui influencent les politiques déboussolés, ou par le lobbying généralisé qui fait privilégier les intérêts des grandes sociétés occidentales puis asiatiques, et plus généralement des dominants partout dans le monde.

Cette course folle essuie un choc brutal en 2008 à partir des USA où la dérégulation est la plus patente, mais pas suffisant pour faire exploser l'économie mondiale et contraindre à une régulation drastique. Les USA s'endettent pour éponger les problèmes dans des proportions jamais encore imaginées.  Face à elle se trouvent des pays économiquement instables, Chine et Russie, pays du Golfe, entre autres, mais qui accumulent les devises et non les dettes, pour des raisons différentes.

L'immense et prospère machine économique américaine ne peut suppléer et contrer ces pays émergents qui ont détesté son leadership et savent que le pays a grandement perdu de son aura.

Le déclin est consommé.

 

OBAMA ET LE SOFT POWER AMERICAIN

Les USA se voient alors contraints de réappliquer une technique qui a fait ses preuves : le soft power. L'élection d'un métis à la présidence des USA signe le retour d'une présentation plus saine et plus cool de la puissance américaine, avec la réalisation de deux prérogatives essentielles :

- No more War à l'extérieur: loin de montrer la puissance américaine, les guerres que les USA livrent soulignent au contraire ses faiblesses. Il faut maintenir une autorité souriante et décontractée au plus haut niveau de l'Etat qui justifie l'absence d'interventions de l'armée américaine. On utilise à la place un allié inattendu mais grandement utile : la France dont l'armée est plus que jamais prête à intervenir en Afrique. Les porte-avions règlent les autres problèmes. Pour desserrer l'étreinte au Moyen-Orient, Obama se fâche avec Netanyahou.  Tout le monde fait semblant d'y croire.

- Pas de régulation sociale ou économique à l'intérieur : de toutes façons, tous les sénateurs ou ceux qui détiennent un pouvoir de décision sont au moins millionnaires, donc ils ne risquent pas de négliger leurs intérêts de classe.

En attendant que les USA se refassent une santé et fassent payer leur gigantesque déficit par d' autres, l'occasion faisant le larron, il convient de ne pas faire de vagues.

J'ignore si Barack Obama est sincère ou s'il sait qui l'utilise et pourquoi, mais de toutes façons, ça ne change rien à la donne.

 

LES ENJEUX GEOSTRATEGIQUES DE LA SYRIE

Ce qui se joue en Syrie est déterminant : la configuration de la région pourrait en être entièrement affectée. Ce qui modifierait en profondeur les relations géostratégiques mondiales.

Laissons de côté la présence d'Israël, qui est pour l'instant périphérique, même si cet intervenant joue un rôle considérable dans la région.  Ici, cet état doit attendre le résultat du conflit pour se déterminer.

Les forces en présence, ce sont les sunnites et les chiites (se référer au second chapitre, Expansion et conquête) Les Sunnites sont numériquement majoritaires en Syrie mais Bachar El Assad est alaouite, c'est-à-dire chiite. Outre qu'il s'agit d'une des causes de la révolution syrienne,  une des conséquences est que le pays est devenu le lieu de l'affrontement entre la puissance chiite, l'Iran, et les pétromonarchies championnes du sunnisme. Les guérillas salafistes comme les forces du Hezbollah (parti chiite au Liban financé en grande partie par l'Iran) participent activement à la guerre civile et ne s'en cachent pas. Le passage de la Syrie dans le camp sunnite isolerait définitivement l'Iran économiquement et stratégiquement et l'asphyxierait.

Plus, si vous examinez une carte du proche-Orient, vous constaterez que l'Iran est la porte vers les réserves d'hydrocarbures du Caucase, et que ce qui se joue dans les guerres de cette région, y compris en Afghanistan, c'est l'accès à ces importantes ressources qui est bloqué au nord par la Russie. L'occident a tout à gagner à trouver le chemin vers ces richesses, et soutient activement  les révolutionnaires syriens qui leur ouvriront ce chemin. La Syrie est le verrou, l'Iran la porte, et la salle au trésor, c'est le Caucase.

Mais il n'est absolument pas question pour les USA, trop affaiblis, d'affronter directement l'Iran. De  toutes façons, les dirigeants américains, dans le rapport de force interne qui les oppose à leur propre population ne peuvent se permettre de perdre trop de boys, l'opinion américaine veille et a déjà montré à l'occasion de la guerre du Vietnam qu'elle n'acceptait pas tout et n'importe quoi, et qu'elle pouvait dans ce cas retourner la situation à son avantage par l'émancipation accélérée des dominés (voir le Flower Power).

L'Iran, ce sont des mollahs qui gouvernent 78 millions d'habitants prêts à être sacrifiés par millions contre  n'importe quel ennemi, on l'a vu lors de la guerre Iran/Irak. Et mettre les pieds en Syrie, cela signifie se trouver face à ces détenteurs d'un pouvoir très menacé qui n'hésiteront pas et  considéreront cette présence comme un Casus Belli et entreront immédiatement dans la guerre.

Avec la déflagration qui s'ensuivrait, Israël, la tête de pont avancée de l'occident dans la région, prendrait le risque d'être balayée de toutes façons, mais pas qu'elle. Les conséquences sur la région et sur le monde seraient considérables et pourraient correspondre à la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie en d'autres temps, les alliances avec la Russie et ses dirigeants brutaux et corrompus qui vont protéger coûte que coûte ce pré carré dans le Caucase pouvant aller très loin.

 

COMMENT FAIRE LA GUERRE SANS EN AVOIR L'AIR

Cette situation explique l'attentisme des Américains. Mais il s'agit là d'un attentisme actif.

De toutes façons, quand on est puissant, le temps joue pour soi. Et la seule affirmation que les USA sont contre le pouvoir syrien suffit à dresser énormément d'opinions contre lui, les médias aux mains des élites économiques occidentales suffisant à répandre la propagande idoine.

Évidemment, en face, la propagande inverse fait son œuvre.

Les démocrates victimes de la dictature se trouvent forcément entre le marteau et l'enclume et subiront tout sans se rendre compte toutes ces contraintes et ces enjeux ce qui les dépassent. De plus, même s'ils réussissent, ils subiront la lutte sunnites-démocrates qui s'ensuivra et mettra le pays à feu et à sang. Très probablement, les nouveaux maîtres du pays, alliés aux émirats, rétabliront une dictature qui les favorisera et fera la part belle aux occidentaux. Et alors, personne ne dira plus rien, comme en Égypte. Mais réjouissez-vous, vous aurez du pétrole à mettre dans votre bagnole. 

Eux comme nous sommes dans l'incapacité d'agir et d'intervenir.

Mais que cela ne nous dispense pas de faire les analyses appropriées. La guerre qui se livre se joue entre états et entre dominants et dominés à l'intérieur de ces nations.  Les rapports de force s'imbriquent et se font et se défont.

Et comprendre le monde, ne pas se fier aux miroirs aux alouettes, c'est se donner la capacité d'agir.

 

 

 

 

     

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