Confidences d'ambassadeurs

La semaine passée, le Ministère des Affaires Etrangères et du Développement International (MAEDI) a convié dans le cadre de la semaine des ambassadeurs, des diplomates à venir débattre mais avant tout à échanger autour d'un triptyque d'actualité : migrations - religions - terrorisme. La preuve qu'il est encore possible de discuter de ces sujets, en portant des gants.

Migrations

Crise des réfugiés ou crise des refuges? 

Lilian Thuram a bien résumé le sujet : "nous sommes tous le fruit de migrations".

L'Histoire parle d'elle même : dans les années 1970, la France et plus largement l'Europe, a souhaité les migrations, a souhaité le regroupement familial, a souhaité l'aide au retour. Aujourd'hui, cette politique migratoire et de l'exil pose question et se traduit par une crise.

Le President de l'OFPRA, présent à la table des échanges, a rappelé ce qui selon lui est important dans cette crise. Un an après cette photographie du petit Aylan, le corps étendu sur le sable, il souligne que ce qui est important, c'est les visages derrière les migrants. Il a aussi rappelé que l'asile est un droit fondamental, régi par la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut du réfugié. Le réfugié, l'humain en exil, l'est pour différentes raisons : pour des raisons humanitaire, politique, d'orientation sexuelle, mais aussi climatique. S'agissant de cette dernière catégorie de réfugiés, il ne faudrait pas, toujours selon le Président de l'OFPRA, changer la convention de Genève, il faut rechercher les outils afin de réduire les causes de ces migrations.

L'exil, le refuge sont bien à distinguer de la migration économique. Il existe une politique d'asile et une politique migratoire. "La crise des réfugiés mérite des politiques dignes". Lilian Thuram

Les migrations peuvent être davantage anticipées. Cela demanderait à ce qu'il y ait des actes forts pris dans et dès les pays d'origine, en termes d'assistance, de réinvestissement de l'aide au développement etc. Par ailleurs, l'AFD et la présidence de la République française œuvrent de plus en plus de manière à ce que l'aide au développement passe par les O.N.G.

Il a été intéressant d'entendre un discours plus mesuré que celui entendu tout au long de l'année, à savoir qu'il est possible d'accueillir les migrants. Les migrations sont nécessaires, elles ont toujours existé et elles sont encore plus importantes au niveau intracommunautaire, notamment africain. Les migrations sont une opportunité qui demande néanmoins à ce que plusieurs défis soient relevés: ceux de la régulation, ceux de la sécurité, ceux de l'intégration ou du retour.

 

État laïque, fait religieux et diplomatie

Peut-on questionner les religions?

D'entrée de jeu, les termes du débat sont lancés. L'islam pose question, néanmoins, il n'est pas nécessaire de tomber dans la polémique. L'islam est tardif en France, postérieur à la loi de 1905, il n'y a cependant pas d'incompatibilité structurelle avec la République. 

Cette seconde session a permis d'échanger autour de la notion de laïcité, de ce qu'elle peut évoquer, et comment elle est perçue et définie à l'étranger.

Les Etats-Unis disposent également d'un principe de laïcité. La définition américaine de la laïcité est la défense de la religion par l'Etat. Aux États Unis, celui qui n'a pas de religion est celui qui est différent. La religion est valorisée, omniprésente. Il s'agit d'une autre manière de voir la religion. Malgré quelques principes, comme le fait de prêter serment sur la bible et la fameuse devise "In God we trust", il n'y aurait pas de religion officielle. Les Etats-Unis ne comprennent pas forcément la France. Ils voient l'Etat comme une menace contre la liberté individuelle. C'est un pays où l'individu choisi et pas la société dans laquelle il vit. Le seul moyen pour les représentations françaises de faire entendre cette différence est, d'après l'ambassadeur, de rappeler sainement les valeurs de la République française.

Le Saint Siège reconnaît lui aussi la laïcité. Le pape François aurait dit qu'un État totalement religieux courrait à sa perte. Il y a bien sûr des points de vues qui portent un jugement moral sur cette laïcité. Ce fut le cas avec les réticences au sujet du vote de la loi sur le mariage pour tous. Néanmoins, le Saint Siège ne s'ingère pas dans les affaires de l'Etat, il porterait juste un regard que chacun peut interpréter en tant que citoyen.

Au Maroc, la population voit la France comme un pays proche, et notamment un pays de premier choix pour les étudiants. À la question : "le Maroc voit-il la France comme un pays islamophobe?", l'ambassadeur répondra que l'arrêt du Conseil d'Etat a aidé les marocains à ne pas se faire à cette idée. Il rappela que dans l'islam, il n'y a pas d'autorité, de leader religieux, mais que pour sa part, il rencontre régulièrement des responsables religieux. Un travail de fond est effectué avec le conseil des Oulémas africains composé d'une trentaine de membres afin de promouvoir un islam qu'il dit du juste milieu. 

"Il est nécessaire de se questionner sur sa religion, sur ses religions. C'est parce qu'on parle de religion, qu'il y a peu de femmes." Lilian Thuram 

Le religieux est revenu sur le devant de la scène nationale et n'a jamais quitté la réalité internationale. "Quand on ignore le fait religieux, il nous revient sous une forme que l'on aurait jamais souhaité". Et "lorsque l'on met du religieux dans un conflit politique, on met de l'huile sur le feu", d'après l'ambassadeur aux États-Unis. En réalité, le monde fait face à des problèmes d'équilibre géopolitique. Les conflits religieux arrivent en général lorsqu'il y a un problème économique. En conséquence, les puissances ont des politiques de puissance.

"Lors de l'esclavage, convertir les gens a été la première chose de faite, afin de maîtriser les pensées des esclaves. Aujourd'hui, chacun est libre d'accepter et de refuser toute ou partie des religions. Les personnes doivent être en mesure de questionner les religions." ( Lilian Thuram) 

 

Terrorisme

Qui sont réellement les partisans de la terreur.

Le "djihâd" est aujourd'hui considéré comme la troisième génération de terrorisme. Les motivations et les profils sont divers. Tous le monde admet que le phénomène est complexe car il est nouveau, du moins il a muté et la réponse doit également évoluer.

Le cas du Mali est souvent cité en bon exemple dans la mise en place d'outils pour lutter contre le terrorisme. L'Union Européenne, la France et la communauté internationale prétendent avoir une activité normative et fournir une assistance aux pays tiers, mais est-ce bien suffisant? 

Le moment le plus gênant pour les invités fut lorsqu'un auditeur, membre d'une association de hackers qui s'intéressent à la lutte contre le terrorisme, a posée la question qui fâche, celle de la skyzophrenie diplomatique, la question des liens entre ventes d'armes, contrats commerciaux, et le terrorisme. 

En réponse, peu convaincante, mais qui a valu quelques applaudissements de la salle, les États du Golfe, l'Arabie Saoudite, principalement visée par cette question, serait également la cible et l´une des victimes des groupes terroristes. De plus, il n'y aurait pas de vérité établie qu'elle soutient le terrorisme. Enfin, l'intervenant souligne qu'il n'y a pas de honte à faire du commerce comme il est fait avec d'autres États. 

 

 

La diplomatie française joue clairement son rôle en prenant des gants lorsqu'il s'agit d'aborder ce triptyque. La diplomatie n'est-ce pas l'art de négocier sans violence? Derrière, se cachent des enjeux de sécurité des ressortissants mais aussi des biens occidentaux, la mise en place réfléchie de politiques étrangères, de choix stratégiques et de politiques des puissances, dont ceux de la France. 

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