Il est des peintres qu’on ne peut saisir que de manière comparative tant ils se sont mutuellement influencés l’un l’autre tels d’inséparables complices : ainsi de Pablo PICASSO et de George BRAQUE pour le cubisme. En littérature, Jean-Paul SARTRE et Albert CAMUS sont de ceux-là, leurs œuvres se croisant et se répondant comme autant de défis à la surenchère créatrice.
C’est donc avec un grand intérêt qu’on a pu assister à l’Athénée (1) à la représentation successive de deux pièces formant un diptyque : Les Mains Sales de SARTRE jouées du 7 au 30 mai et Les Justes de CAMUS joués du 3 au 6 juin.
Servie par les mêmes acteurs talentueux (2) dans un décor d’une sobriété poussée à l’extrême, la mise en scène de Guy-Pierre COULEAU, directeur du centre dramatique régional de Colmar, renouait pour la circonstance avec le théâtre d’idées par opposition au théâtre de rôles, contextualisant le cheminement intérieur des deux hommes dans ce qu’ils ont eu de commun et de spécifique, tous deux étant issus de milieux sociaux différents (plus bourgeois en Alsace pour le premier, plus modeste en Algérie pour le second), tous deux s’étant politiquement engagés dans la continuité de la Résistance (ils se rencontrent sur les planches en 1943 puis CAMUS fait entrer SARTRE au journal COMBAT dont il est le rédacteur-en-chef), puis dans le renoncement au communisme et dans les dénonciations du stalinisme (en 1952 pour CAMUS, en 1956 pour SARTRE), puis dans la lutte pour la décolonisation (en encourageant les solutions négociées pour CAMUS, en soutenant le réseau Jeanson d’aide au FLN pour SARTRE), tous deux ayant été récompensés du prix Nobel, en 1957 pour CAMUS (qui l’accepta), en 1964 pour SARTRE (qui le refusa) et tous deux ayant profondément marqué la vie intellectuelle de leur époque mais pas sur la même durée (1945-1960 pour CAMUS, 1945-1980 pour SARTRE).
- Les Mains Sales sont écrites en 1948 au tout début de la guerre froide et représentées pour la première fois le 2 avril au théâtre Antoine avec François PERRIER dans le rôle principal (le « coup de Prague » a lieu le 13 février et le « rideau de fer » tombe le 23 juin) mais la scène se déroule en 1943 dans un pays imaginaire d’Europe de l’Est où un drame se noue au sein d’un parti révolutionnaire de la résistance : un intellectuel bourgeois souhaitant s’illustrer pour grimper dans la hiérarchie du parti accepte d’assassiner l’un de ses chefs accusé de dissidence. A la fin de la guerre, il s’aperçoit que la nouvelle politique préconisée par le parti est celle que défendait son chef assassiné et il va froidement à la mort plutôt que de continuer à vivre en changeant d’identité. Moralité, pour SARTRE, le marxisme ne peut se suffire du réalisme politique, il lui faut de l’humanisme et de l’intégrité. L’idéal ne peut pas être compromis par un besoin d’efficacité. .
- Les Justes sont écrits en 1949 en réplique aux Mains Sales et représentés pour la première fois le 15 décembre au théâtre Hébertot avec Maria CASARES, Michel BOUQUET et Serge REGGIANI dans les rôles principaux. La scène se déroule cette fois en Russie, à Moscou, en 1905, d’après un authentique fait divers. Un groupe révolutionnaire décide d’assassiner le Grand-Duc qui règne en tyran sur la ville. Le plan a été minutieusement préparé et le plus exalté du groupe est chargé de lancer une bombe au passage de la calèche grand-ducale. Au dernier moment, il renonce car il aperçoit à côté du Grand-Duc sa femme et deux enfants dont il ne veut porter pas la responsabilité d’une mort innocente. Une deuxième occasion se présentant, il tue le Grand-Duc seul, est arrêté, se voit promettre la vie sauve s’il avoue son crime et livre ses compagnons. Il n’avoue rien de tel disant qu’il a accompli une œuvre de justice, ne trahit pas et meurt par pendaison. A l’injustice du monde, Camus oppose l’humanisme et l’éthique de la responsabilité.
Êtes-vous plutôt Sartre ou plutôt Camus ?
Lincunable, 5 juin 2009.
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(1) Théâtre Louis Jouvet, 7 rue Bourdeau, 75009 Paris, www.athenee-theatre.com (2) Gauthier BAILLOT (Hoëderer et Stepan Fedorov), Xavier CHEVEREAU (Le Prince et Ivan Kaliajev), Michel FOUQUET (Louis et Foka), François KERGOURLAY (Georges et Boria Annenkov), Flore LEFEBVRE DES NOËTTES (Olga et la Grande Duchesse), Anne LE GUERNEC (Jessica et Dora Doulebov), Nils OHLUND (Hugo et Skouratov).