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Billet de blog 10 juin 2010

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L'effet de la Princesse

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Une nouvelle polémique dont on se serait bien passé vient d'éclater à quelques jours du soixante-dixième anniversaire de l'Appel du 18 Juin qu'une petite poignée de français seulement a entendu en 1940 mais que l'histoire a oublié, faute d'enregistrement sonore adéquat, la version écrite du discours étant contestée par certains en tant que texte authentique lu à la radio de Londres ce jour-là (1).

L'origine de cette foire d'empoigne est une décision de l'inspection générale de l'éducation nationale pour le moins complaisante idéologiquement avec le pouvoir en place et consistant à inscrire le troisième tome des « Mémoires de Guerre » du Général de Gaulle , sous-titré Le Salut (1944-1946), au programme du Bac français de la section L à la rentrée 2010/2011, qui plus est au titre d'un volet « littérature et débat d'idées » (2).

Ce fait du Prince n'est pas sans rappeler l'effet de la Princesse. C'était le 23 février 2006. Nicolas Sarkozy en campagne électorale à Lyon déclarait : «La princesse de Clèves ! Voilà ce que donne l'Education nationale pour épreuve d'examen ! Etonnez-vous que ça aille si mal. Si c'est ce qu'on enseigne à nos enfants.» (3).

Il s'agissait donc en gros de remplacer dans l'imaginaire collectif l'un des premiers romans modernes accusé de corrompre la jeunesse par une autobiographie dont l'auteur est un héros national, soit mais en raison de ses actes pas de ses écrits.

On comprend alors le phénomène de rejet exprimé par le Syndicat national des enseignants du second degrès (4) :

  • pourquoi, si l'on avait vraiment visé le débat d'idées, avoir choisi la dernière période des Mémoires, celle d'une France consensuelle, et pas celle de la première période, celle de l'esprit de la Résistance qui est plutôt un combat solitaire et anticonformiste ?

     

  • pourquoi avoir choisi une oeuvre, certes bien écrite (on a comparé sa plume à celle de Cicéron pour la tournure des phrases et l'emploi de la 3ème personne du singulier quand il se mettait en scène) mais somme toute assez éloignée de ce qu'on appelle une oeuvre caractéristique d'un genre littéraire original qui mérite de figurer dans une anthologie de la littérature indispensable à notre culture générale ? Est-ce qu'à ce compte-là, on ne devrait pas inscrire aussi au programme littéraire de nos chères têtes blondes La Paille et le Grain de François Mitterrand, également bien tournée ?

     

Ceci ne veut pas dire pour autant, contrairement aux allégations du même syndicat, que les Mémoires de Guerre ont davantage leur place dans un programme d'histoire. Le récit de de Gaulle n'a pas changé le cours de l'histoire, il ne l'a pas non plus éclairé. Il ne révèle rien que nous ne sachions déjà sur les évènements eux-mêmes mais il le fait sur la personnalité de l'auteur, sur ses convictions, sur sa vision personnelle de ce qu'il a vécu et sur l'image qu'il souhaite laisser de lui-même à la postérité.

En d'autres termes, l'édition originale des Mémoires de Guerre chez Plon (1954 couverture bleue, 1956 couverture blanche, 1959 couverture rouge) a plus d'importance à mes yeux en tant qu'évènement littéraire que sa réédition chez Gallimard dans La Pléiade (2000).

Lincunable, 10 juin 2010

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  1. http://www.delpla.org/article.php3?id_article=403

  2. http://www.humanite.fr/De-Gaulle-au-programme-du-bac-litteraire-2011

  3. http://www.liberation.fr/tribune/010166942-la-princesse-de-cleves-au-karcher

  4. http://snesfsu.wordpress.com/2010/06/05/pour-ou-contre-de-gaulle-au-programme-du-bac-l/

  5.  

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