L'intégration se distingue de l'assimilation par sa nature contractuelle, en ce sens que la première vise à incorporer à un ensemble un élément qui lui est extérieur alors que la seconde vise à le rendre semblable (1).
A la demande du Ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire (ouf, on peut reprendre son souffle !), le Haut Conseil à l'Intégration, organisme consultatif créé en 1989 par Michel Rocard, a rendu au mois d'avril dernier un rapport qui, malgré les apparences, se rapproche davantage de la seconde définition que de la première (2).
Il faut dire, à sa décharge, que les termes de la commande ne laissaient guère de place au doute puisqu'il s'agissait, dans la foulée de la conférence européenne sur l'intégration organisée par la présidence française à Vichy (3) :
- de définir un niveau de connaissances utile aux nouveaux migrants (avec une mention spéciale pour l’hymne national sifflé dans les stades de foot) ;- de proposer un modus operandi pour l’évaluation des connaissances, sanctionnées par un diplôme de fin d’études remis solennellement le jour venu par des autorités compétentes sous forme de carte officielle de français.Ces connaissances minimales requises, qui ne sont pas exigées des français de souche, s'inscrivent dans une politique globale de durcissement des entrées et séjours des étrangers en provenance de pays tiers (cf. quotas d’immigration, reconduites à la frontière, etc...). Ce n'est pas un cas unique en Europe, mais il prend chez nous une tournure particulière, compte tenu de l’image d’Epinal de la « France, terre d’asile… ». Ainsi, la loi italienne Bossi-Fini impose aussi, et depuis plus longtemps, des quotas annuels d'immigration, alors que les Pays-Bas pratiquent pour leur part des tests de culture et de langue, et l’Allemagne des tests de langue et de civisme...
On passera sur le fait que les manifestations anti-françaises constatées ne sont généralement pas le fait de nouveaux migrants mais plutôt de français issus de parents ou de grands-parents étrangers, c’est-à-dire de la deuxième ou de la troisième génération, et qui ont des comptes personnels à régler avec leurs racines non stabilisées ou avec leur ressenti d’un racisme vécu au quotidien.
Le groupe de travail, présidé par Patrick Gaubert, président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme, a donc identifié plusieurs pistes :
1) Lister les symboles fédérateurs de la République française et dire en quoi ils sont inséparables de l’identité nationale : buste de Marianne, marseillaise, drapeau tricolore, devise triptyque, célébration du 14 juillet. Ceci oblige bien sûr à en faire l’historique pour en retrouver le sens caché chargé de valeurs morales jugées incontestables et consensuelles.
2) Faire partager des valeurs véhiculées par les symboles : liberté, égalité, fraternité, laïcité, sûreté qui sont aujourd’hui universellement reconnues alors que les candidats migrants sont présentés comme venant le plus souvent de pays hostiles à ces valeurs. On notera au passage la contradiction qui se dégage entre l’universalité desdites valeurs et l’hostilité qu’elles pourraient susciter.
3) Enseigner et évaluer l’acquisition de cet héritage pour permettre une intégration réussie, même asymétrique : organisation de la formation civique, détail des modules, méthodes d’évaluation de candidats de niveaux et d’origine divers, guide d’entretien avec exemples de questions/réponses.
Or, on pourrait formuler plusieurs critiques, malgré l’objectif louable de vouloir améliorer l’accueil des nouveaux arrivants.
Tout d’abord, il faut rappeler qu’un migrant devenant français devient automatiquement européen. Il n’est donc plus possible d’aborder des symboles nationaux sans leur associer immédiatement les européens : hymne à la joie de Beethoven, drapeau bleu étoilé d’or, devise diptyque, célébration du 9 mai. Or, à l’exception de la page 36 du rapport où ils sont tout juste effleurés, ils sont carrément escamotés.
Ensuite, il n’est pas certain que nos symboles nationaux conservent leur puissance évocatrice : imaginés certes pendant la Révolution puis imposés sous la IIIème République, ils paraissent quand même bien désuets, même s’ils ont pu inspirer en leur temps d’autres révolutions dans le monde : Marianne est trop austère quand elle n’a pas la poitrine de Brigitte Bardot ou les yeux de Catherine Deneuve, la Marseillaise apparaît avec le recul d’aujourd’hui un peu trop belliqueuse, voire raciste malgré sa version reggae (« entendez-vous mugir ces féroces soldats ? », « qu’un sang impur abreuve nos sillons », « que veut cette horde d’esclaves ?», « quoi, des cohortes étrangères feraient la loi dans nos foyers ?», « soutiens nos bras vengeurs ! »…). On est loin de « our gracious Queen » dont les britanniques confient la longévité à Dieu, ou, sur une musique de Haydn, « Einigikeit Recht und Freiheit » (4) qu’entonnent les allemands, ou encore la Marcha Real que fredonnent les espagnols sans pouvoir prononcer une seule parole. Quant au drapeau, on peut s’interroger sur le maintien du blanc royaliste, sauvé semble-t-il par La Fayette, et coincé entre le bleu et le rouge, figurant certes la ville de Paris, mais aussi les républicains et leur sang versé pendant les journées d’émeutes (5) ?
Quant aux valeurs qu’elles véhiculent, celles de la civilisation bien-sûr, à l’opposé de celles des candidats migrants majoritairement hostiles par nature et culturellement sous-développés au moins autant que socio-économiquement, elles n’ont d’universel que le nom : quid de la liberté quand on la restreint tous les jours au nom de la sécurité ? Quid de l’égalité quand on rétablit les privilèges, le fait du prince et l’enrichissement des plus riches ? Quid de la solidarité quand la santé publique devient une activité lucrative ? Quid de la laïcité, quand on proclame que « dans la transmission des valeurs, jamais l’instituteur ne pourra remplacer le curé ou le pasteur » ? (6)
En définitive, je me demande si cette histoire à la Lavisse (7) qu’on veut inculquer aux candidats migrants avec pour seul mot d’ordre : « c’est apprendre ou à laisser », sans aucune considération pour leur origine, leur diversité ou leurs motivations, n’est pas la forme la plus aboutie du néo-colonialisme : sur les 5 millions d’immigrés recensés en France, 35% viennent de pays de l’Union européenne, 31 % du Maghreb, 12% d’Afrique sub-saharienne et 14 % d’Asie, soit 57 % de régions du monde où la citoyenneté française était exclue quand elles étaient parties intégrantes de l’empire colonial français. Sur ce total, 100 000 d’entre eux par an en moyenne obtiennent la naturalisation et quelques milliers l’asile politique (8).
Lincunable, 16 juin 2009.
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(1) Le Petit Larousse illustré, 1994.(2) http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/094000180/0000.pdf (3) Lettre de mission du Ministre Brice HORTEFEUX du 11 décembre 2008. (4) = « Union, droit et liberté » d’Hoffmann Von Fallersleben.(5) http://emblemes.free.fr/dotclear/index.php?2000/01/01/100-symbolisme-et-origine-des-couleurs-du-drapeau-tricolore-francais (6) Discours de Latran de Nicolas Sarkozy du 20 décembre 2007.(7) Ernest Lavisse (1842-1922), rédacteur attitré des manuels d’histoire de la IIIème République.http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=natcci02141&id=498&souspop=4