Incendies, le film dont on parle trop peu

 Les français boudent la francophonie quand on ne parle pas d'eux, c'est certain.

 

Affiche du film Incendies, réalisé par Denis Villeneuve

Les français boudent la francophonie quand on ne parle pas d'eux, c'est certain. Ainsi, voici un film québecois, Incendies, primé aux Pays-Bas (40ème festival international du film de Rotterdam), en Espagne (55ème semaine de Valladolid), en Pologne (26ème festival de Varsovie), en Belgique (25ème festival de Namur), et bien sûr au Canada (35ème festival de Toronto, 30ème festival d'Halifax), mais sorti en catimini dans les salles françaises depuis le 12 janvier sans obtenir une seule récompense.

 

 

Il s'agit pourtant d'un chef d'oeuvre, tant au niveau du réalisme cinématographique que de la qualité du récit, de l'action, de la réflexion et de l'interprétation, renouant avec l'esprit des grandes tragédies grecques que Sophocle lui-même aurait pu faire sien.

 

Inspiré d'un fait réel, celui d'une militante libanaise, Souha Fawa Bechara, chrétienne orthodoxe devenue communiste, qui tenta d'assassiner en 1982 le chef de la milice chrétienne alliée à l'armée israélienne qui occupait le sud du Liban, mise au secret et torturée pour cela, son histoire a servi de trame théâtrale à un autre libanais naturalisé canadien, Wajdi Mouawad, sous le titre « La femme qui chante », elle-même transposée à l'écran également par un canadien, Denis Villeneuve, sous le titre « Incendies ».

 

Le film commence dans une école par la fenêtre de laquelle on aperçoit une colline aride et plongeante qui pourrait être celle du Mont Liban. Les élèves n'étudient pas mais sont alignés et se font raser la tête par des hommes en armes, puis, sous l'effet d'un fondu-enchainé, nous sommes transportés à Montréal dans les locaux d'un notaire. Une femme vient de mourir et on comprend par la suite qu'elle a été frappée de stupeur à la piscine avant de se laisser dépérir à l'hôpital. Elle a chargé le notaire de transmettre en guise de testament à ses enfants, deux jumeaux, une fille et un garçon, deux lettres, l'une destinée à leur frère, l'autre destinée à leur père. Ils tombent des nues car ils croyaient leur père mort et ignoraient l'existence d'un frère.

 

Commence alors un jeu de piste qui entraine la fille à la recherche du passé mystérieux de sa mère dont les méandres se perdent sur les pentes escarpées de la montagne libanaise, le frère ne l'ayant pas suivie dans sa quête. Nouveau fondu, et la mère, jeune, chrétienne, elle porte une croix autour du cou, s'ébat avec un amant avant d'être surprise par ses frères qui cultivent la vendetta et abattent d'un coup de revolver l'amant prétentieux qui a déshonoré la famille. La grand-mère intervient alors sur le pas de la porte, appelle sa petite-fille pour lui faire la morale, laquelle lui avoue qu'elle est enceinte de l'homme qu'on vient de tuer, ajoutant un deuxième déshonneur au premier. Sa grand-mère, catastrophée, lui fait comprendre qu'elle ne peut plus rester à la maison. Elle devra accoucher ici, abandonner son enfant qui partira dans un orphelinat et gagner la ville chez un oncle. L'enfant nait et la grand-mère le marque au fer rouge de trois pointes sur le talon selon une tradition qui nous échappe. La mère vit à présent à Beyrouth et étudie à l'université. La tension monte dans les rues où des chars ont pris position. L'oppression des milices chrétiennes est visible et la mère participe à des manifestations d'opposants avec des musulmans.

 

La fille arrive à Beyrouth dans une ville qu'elle ne connait pas avec très peu d'éléments en sa possession, questionnant ici, montrant là une photographie de sa mère au cas où on la reconnaitrait. Quelque chose est écrit en arabe sur le mur du fond de la photographie et on lui explique qu'il s'agit d'une prison réputée pour ses quartiers de haute sécurité au sud du pays où l'on enfermait les politiques. Sa mère aurait donc commis quelque chose de grave et de tu. Avant de s'y rendre elle-même, la fille se fait conduire dans un village où la mère est censée avoir vécu et prend le thé avec des femmes dont certaines pourraient avoir été connues d'elle. Une dispute s'engage alors, les unes pensant qu'il ne faut plus en parler, tandis que d'autres affirment qu'il faut au contraire tout dire. Finalement, on lui fait comprendre que sa mère ayant eu une mauvaise vie, il vaudrait mieux qu'elle s'en aille à son tour. Elle décide de se rendre alors à la prison, aujourd'hui désaffectée mais qu'on peut visiter. Un fondu-enchainé nous présente la mère ayant abandonné ses études à cause de la guerre civile. Devenue répétitrice du fils du chef de la milice chrétienne, elle sort une arme de son cartable et fait feu à plusieurs reprises sur l'homme en exécution d'un ordre du groupe d'opposants auxquels elle appartient. Maîtrisée, elle est envoyée dans cette prison du sud Liban où elle est connue pour y avoir passé ses journées à chanter à tue-tête afin de briser l'isolement. En discutant avec un ancien gardien de prison reconverti en concierge d'école, la fille apprend qu'elle y était régulièrement torturée et violée et qu'elle aurait même fini par être enceinte de son bourreau.

 

Traumatisée par ce qu'elle vient d'apprendre, elle appelle son frère sur son portable pour lui demander de venir la rejoindre car le secret révélé est désormais trop lourd à porter seule. Ce dernier décide de partir la rechercher avec le notaire mais elle lui fait comprendre qu'il faut poursuivre jusqu'au bout les investigations. Le notaire avait pris soin avant de venir de contacter un collègue libanais pour les aider à retrouver la trace du frère et du père. Du père, on ne sait pas grand chose, mais du frère, on sait qu'il est né hors mariage, a été retiré à la mère pour cela et a été confié à un orphelinat avant d'être formé à l'action para-militaire. On comprend qu'il doit s'agir d'un des jeunes garçons dont on tondait les cheveux à la première image du film. Quelqu'un pourrait les renseigner car il a bien connu sa mère, étant le principal responsable du groupe d'opposants ayant commandité le meurtre du chef de la milice chrétienne. Mais il vit encore dans la clandestinité et il n'est pas facile de l'approcher. Le fils finit néanmoins par le rencontrer, lequel lui apprend qu'il a aidé sa mère à fuir au Canada à sa sortie de prison mais que son frère dont il avait la garde a mal tourné, d'abord comme snipper des rues, puis comme bourreau de prison et vit maintenant probablement à l'étranger après avoir changé d'identité, n'ayant eu de cesse que de chercher à retrouver sa mère.

 

Entre temps, le notaire libanais fait savoir qu'il a retrouvé la trace de la sage-femme qui a aidé la mère à accoucher en prison et qu'il est possible d'aller l'interroger. En apprenant l'objet de leur démarche, celle des deux jumeaux et des deux notaires, elle comprend qui sont les personnes qu'elle a en face d'elle. En effet, elle n'a pas assisté ce jour-là à l'accouchement d'un enfant mais de deux. Ce rebondissement est un coup de théâtre : non seulement, le frère inconnu qu'ils avaient cru identifier comme étant né du viol en prison n'est pas celui-là, mais ce sont eux, les jumeaux qui sont nés de ce viol, la présence d'un frère et d'un père inconnus devenant plus énigmatique que jamais, jusqu'à ce qu'un nouveau fondu/enchainé nous en donne la clef : sur le bord de la piscine de Montréal, la mère s'apprête à nager quand elle remarque, parmi un groupe d'usagers en maillots de bain un homme jeune et corpulent dont le talon est marqué de trois points indélébiles. Elle s'approche. Il se retourne. Elle reconnaît son bourreau qui l'a violée dans la prison du quartier de haute sécurité, à la fois son premier fils et le père des deux jumeaux. Prostrée, elle se laisse mourir peu après.

 

Rentrés au Canada après avoir compris qu'un et un ne font pas deux mais un, la fille enseigne les mathématiques à l'université, les deux jumeaux finissent par retrouver sous sa fausse identité l'homme de la piscine et lui remettent chacun leur lettre, l'un au frère, l'autre au père, avant de disparaître, accomplissant la volonté implacable de la mère. En décachetant les lettres, l'homme reçoit en effet comme un coup de massue cette révélation, sa mère lui apprenant qu'au jour où il aura enfin retrouvé par la lettre l'existence de sa mère, celle-ci ne sera plus et que ces missives lui seront remises par deux personnes qu'il ne connaîtra pas alors qu'eux auront pu voir qui était leur frère et leur père, bourreau de leur mère.

 

 

Lincunable, 23.02.201

 

__________

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Liban

 


 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.