Woman at War : l'écologie en guerre

Woman at War, film lumineux et combatif de l'Islandais Benedikt Erlingsson vient crier l'urgence d'une écologie véritablement politique et teigneuse.

 

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La récente démission surprise de Nicolas Hulot a réveillé, mais pour combien de temps, des préoccupations pour l'environnement que l'on croyait endormies face aux fantasmes xénophobes et nationalistes qui eux polluent la sphère publique depuis des années. Parmi ces réactions on reste ébahi par la nullité de certaines interventions qui semblent définitivement bloquées dans un apolitisme et une morale individualisante digne des années 90, comme si couper l'eau du robinet pendant que l'on se brosse les dents suffisait à contrebalancer les pollutions de Total.

Alors que les populations du monde se préoccupent de plus en plus de la question environnementale, que l'été 2018 a été celui de tous les records, la faillite du politique apparaît d'autant plus terrible face à une machine étatique qui ne sait plus être autre chose que la caisse de résonnance des intérêts des plus aisés. On a beau jeu, comme Hulot d'accuser la société civile et l'opposition de ne pas l'avoir suffisamment soutenu. C'est oublier la surdité, les entraves permanentes et désormais la violence dont fait preuve l'Etat pour étouffer et détruire toute tentative de modèle alternatif.

Ce sont ces luttes et ce nouvel agencement des pouvoirs que raconte le film de Benedikt Erlingsson. Avec la grande actrice Halldóra Geirharðsdóttir c'est aussi une nouvelle figure du militant écologiste qui se donne à voir. Militant à la démarche absurde lorsqu'on l'approche pour la première fois, et dont la cohérence et la force idéologique n'apparaissent qu'après coup, avec la démonstration effective de son action et les conséquences répressives qu'il suscite.

Woman at War - Bande annonce © Digital Ciné

            On a rarement vu une telle méfiance vis à vis de l'Etat dans un film islandais. Il est d'habitude fréquemment moqué, tourné en dérision par l'intermédiaire de ses fonctionnaires et policiers qu'on imagine volontiers bureaucrates, paresseux ou tatillons, comme dans Reykjavík 101 ou Noí Albinoí. Mais ici le ton a changé. La machine étatique devient réellement une menace qui plane en permanence au-dessus des protagonistes, qu'il s'agisse d'un hélicoptère ou d'un drone. Devenu une forme hostile, l'Etat islandais peut s'extraire de toute légalité quand le besoin s'en fait sentir et se retourner contre ses citoyens, décréter légitime de procéder à des écoutes, à des contrôles ADN. A ce titre le film apparaît comme le retour traumatique d'un passé n'ayant jamais été complètement digéré, où la police islandaise s'était en effet permis de tels écarts durant la guerre froide, en faisant appel à des services étrangers pour torturer des suspects. Voilà le genre d'image qui vient briser le mythe du pays exemplaire et pacifiste.

            Erlingsson esquisse ainsi ce que serait une résistance à l'Etat et au contrôle qu'il exerce, partout. Contrôle des corps, du territoire et des psychés. Mais aussi une résistance face au contrôle exercé par tout collectif, un contrôle qui peut aussi s'avérer doux, se réclamer de la tradition, comme dans la mentalité de village étouffante qui enveloppe les Islandais et rend toute déviation potentiellement menaçante.

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            Woman at War, c'est aussi l'histoire d'Islandais qui décident de prendre leur part de la misère du monde. La gravité de nos responsabilités face aux migrations y est sans cesse rappelée. De façon métaphorique d'abord avec l'exemple du touriste latino qui devient la victime expiatoire du film, sur qui tout retombe en permanence alors qu'Halla profite de son privilège de local pour passer entre les gouttes. Il rappelle en filigrane l'importance des migrants qui font tourner l'industrie touristique de l'île, migrants qui commencent tout juste à s'organiser pour enfin défendre leurs droits dans un des secteurs les plus précarisés de la société islandaise.

            Mais cette relation aux migrations s'exprime aussi très sèchement via la procédure d'adoption et rappelle les liens étroits que l'Islande tisse désormais avec l'Europe de l'Est. Pour rappel la première communauté d'immigrés dans le pays est désormais polonaise. Et la proportion de migrants sur l'île atteint désormais près de 10%. Alors qu'elle pourrait rester tranquille sur son île, profitant de son abondance économique et regarder de loin le monde s'effondrer, Halla prend ses responsabilités, une position loin d'être uniforme chez ses compatriotes. Si l'Islande ne connaît pas de parti xénophobe aussi lourd que les Démocrates suédois ou le Parti du progrès norvégien, son bureau de l'immigration par exemple reste réputé pour sa dureté et la police islandaise n'hésite pas à expulser les demandeurs d'asile, comme récemment encore  Amir Shokrgozare, gay et iranien.

 

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Woman at War est aussi un film anti-Manif pour tous. Et par là il évite de retomber dans l'illusion du retour aux sources, d'une vénération des racines et du lien biologique, un thème hélas beaucoup trop récurrent dans tout film souhaitant traiter des problématiques environnementales. C'est l'histoire d'une femme seule qui adopte, sans qu'elle n'ait jamais à se justifier, de ne pas être mariée, peut-être de ne pas être hétérosexuelle. Son désir d'enfant est suffisant et ne donne lieu à aucune séquence grandiloquente sur l'instinct maternel.

C'est aussi la subversion du biologique. Alors que le test ADN semble être devenu d'une traçabilité à toute épreuve, l'échange des deux jumelles rappelle que tout dispositif de contrôle possède ses failles, mêmes les plus absurdes, même les plus impensables.

Enfin le fermier qui vient l'aider en prétextant avoir des liens familiaux avec elle, ce lien familial fantasmé devient effectif par l'entraide que les deux protagonistes s'apportent effectivement. Ainsi le lien social précède le lien biologique, et l'héroïne décide, par elle-même, que finalement, oui l'homme qui l'aide est bien "son cousin". Au lieu de tomber dans les délires d'écologie humaine ou d'écologie intégrale qui souhaitent à nouveau soumettre les individus à la tradition et à l'arbitraire social, Erlingsson rappelle qu'une écologie véritablement émancipatrice doit aussi impérativement ouvrir sans cesse de nouveaux espaces, de nouvelles façons de faire famille et de construire des liens.

 

            Finalement dans Woman at War, l'urgence climatique est déjà là, ce n'est plus un exercice théorique ou un thème menaçant en ambiance de fond. La nouvelle urgence désormais, c'est comment composer avec ce changement de monde. Et face à cela, l'écologie n'a pas une infinité de choix devant elle. Elle peut s'enfoncer dans les deux impasses dans lesquelles elle piétine déjà depuis des décennies : persister dans le discours libéral du petit geste quotidien, du discours moralisant du petit colibri qui "aurait fait sa part" dont l'échec est aujourd'hui patent ; ou bien retomber dans les appels réactionnaires de muséification qui ont caractérisé ses débuts et qui connaissent aujourd'hui une inquiétante renaissance.           

On peut enfin reconnaître que ces deux vues précédentes, loin de s'annuler se nourrissent et décider de les dépasser, en assumant pleinement la dimension émancipatrice et conflictuelle d'une écologie réellement politique, capable d'ouvrir de nouvelles façons d'être au monde, en acceptant de regarder ce qui, dans nos propres conceptions de la nature et de l'authenticité relèvent de vues nuisibles à nous-mêmes et en prenant à bras le corps la question de la violence politique.

 

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