Lionel Cordier
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Billet de blog 20 avr. 2020

Le problème à six chemins

Six petits scénarios portant sur les dix prochaines années. Il s'agit davantage d'un jeu de l'esprit que de formes qui se veulent abouties. Le sens et la pertinence de chacun d'entre eux évoluent rapidement avec le passage des semaines, et il est évident que le futur nous en offrira de nombreuses formes hybrides.

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Lucioles en Caroline du Nord

1. Un retour presque normal

Le confinement s'arrête relativement tôt, pas de recontaminations ou de seconde vague. La reprise économique en V tant attendue arrive et donne tort aux pessimistes, avec un fort rebond de la consommation et de la production économique. Les promesses du confinement sont vite oubliées. La résolution de la crise prend le même tournant que pour 2008. Les transformations politiques et économiques déjà à l'œuvre avant 2020 se trouvent légèrement accélérées, mais tout autant confrontées à la résistance des industries fossiles et des populistes d'extrême-droite. Les narrations gouvernementales gagnent, les mouvements sociaux ne s'étendent toujours pas suffisamment. Jusqu'à la prochaine pandémie...

Probabilité : 10%.  Ce scénario s'éloigne progressivement de nos radars, à mesure que les mesures de confinement sont renouvelées et que la pandémie s'étend.

2. Crises en chaînes

La sortie partielle en déconfinement donne une récession longue et durable, les mesures économiques pour relancer les économies nationales sont insuffisantes ou inadaptées. Les élites politiques sont incapables de sortir de leur logiciel néolibéral et les inégalités explosent. Les mobilisations sociales et les pressions internes et partisanes obligent à des élections anticipées dans les régimes représentatifs libéraux, à des transitions plus violentes et des coups d'Etats dans les régimes plus autoritaires.

Deux grandes possibilités qui s'observaient déjà avant 2020 se dessinent avec plus de force, (a priori inconciliables mais c'est souvent le propre de la politique de casser les catégories pures) : d'une part une demande d'autorité, d'Etat fort et de contrôle des populations, d'autre part une demande de transparence, de droits sociaux supplémentaires et d'écologie. Comme possibilités hybrides on peut imaginer l'émergence d'un écofascisme inefficient et clientéliste, des sociétés éco-socialistes et nationalistes qui mettent l'accent sur l'auto-contrôle et la honte sociale, etc. Ces orientations dépendront beaucoup de l'histoire socio-politique de chaque pays.

Probabilité : 35%

3. La grande conversion

Au fur et à mesure d'une fin de pandémie longue et complexe, on observe un mouvement prononcé et concordant des électorats et des classes politiques vers la nécessité d'une grande transformation écologique des économies, donnant un nouvel horizon politique et canalisant les ressentiments populaires à travers des plans gigantesques de reconversion économiques de type Green New Deal à l'échelle nationale, européenne et internationale. Tandis que la sensibilité à la pandémie accroît fortement celle au réchauffement climatique, les débats politiques environnementaux s'exacerbent (retour de la question nucléaire, pression à la décentralisation) et donnent lieu à différentes stratégies dans le monde et au sein des échiquiers partisans.

Probabilité : 15%, miscible avec le scénario 2

4. Vers la guerre

Que la pandémie se poursuive ou non, les bouleversements économiques induits sont tels que le jeu international est profondément bouleversé. Les USA sont fortement affaiblis, les réseaux d'alliance traditionnels ne sont plus efficients. De nombreuses puissances tentent de tirer leur épingle d'un jeu devenu chaotique et imprévisible. Croire à un renversement unique en faveur de la Chine serait trop naïf à ce stade. Pour canaliser les masses sans emploi, les grandes puissances s'orientent massivement vers l'économie de guerre et finissent par s'affronter entre elles.

Probabilité : 15% ; miscible avec le scénario 2

5. Un monde pauvre et autonome

Même si la pandémie s'éteint, les économies continuent à tourner au ralenti, les circuits d'entraide, de réparations prennent le relais et permettent d'exploiter au maximum la masse de biens marchands ayant été produits avant la pandémie. Les Etats affaiblis deviennent progressivement impuissants, se fragmentent. La représentation nationale et internationale ne joue plus que des fonctions rituelles.

Le localisme s'établit progressivement, les réseaux communautaires s'activent et priment, soit au forceps et dans la violence contre la centralisation étatique, soit dans des processus de décentralisation et de fédéralisation intenses et concertés. Les grands déplacements se raréfient. Le mouvement d'urbanisation du monde s'inverse et de nouvelles formes de ruralités progressent. Un processus de démondialisation lourd s'enclenche.

Probabilité : 10%

6. Une maladie sans fin

Le coronavirus connaît de nouvelles mutations, les personnes immunisées ne le restent que brièvement, des versions plus contagieuses ou plus mortelles ne cessent d'apparaître. Les périodes de confinement s'alternent au gré des années tandis que les sociétés tentent de transformer profondément leurs rapports sociaux et leurs économies. Entre la dictature médicale et le chaos, la ligne de crête sur laquelle tenir est trop fine dans la plupart des cas. Les hiérarchies sociales se creusent sous prétexte d'hygiénisme et de contrôle des foules.  

Probabilité : 15% ; miscible avec les scénarios 4 et 5

© Rainbow Roads, Daniel Mercadante

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