Islande, deuxième acte

Après de remarquables manifestations en Islande suite aux scandales des Panama Papers, des élections anticipées auront enfin lieu ce samedi 29 octobre.

 

Il s'agit du second acte de la crise politique qui secoue l'île depuis avril 2016. Le Premier Ministre, pris à la gorge par le dévoilement des comptes cachés qu'il avait au Panama a démissionné, mais n'a alors été remplacé que par un autre membre de sa majorité. Pire, d'autres ministres impliqués sont restés en place et n'ont pas été inquiétés, ayant même réussi à repousser, un temps, le renouvellement du Parlement.

Les élections auront finalement lieu, et elles auront lieu dans une conjonction politique inédite, qui mérite d'être regardée de plus près car elle jure avec la montée des nationalismes qui touche le reste de l'Europe du nord,  et ouvre une voie encore inexplorée pour les gauches européennes.

Birgitta Jónsdóttir, députée pirate & Katrín Jakobsdóttir, présidente des Verts de Gauche, deux figures clefs des élections à venir Birgitta Jónsdóttir, députée pirate & Katrín Jakobsdóttir, présidente des Verts de Gauche, deux figures clefs des élections à venir

La dernière enquête d'opinion réalisée par l'Université d'Islande donne au coude à coude le Parti de l'Indépendance, plus vieux parti d'Islande, de droite conservatrice, avec le Parti pirate, tout jeune groupe d'outsiders, issu des grandes protestations qu'avait connues le pays après la crise financière de 2008. Mais les Pirates ne sont pas seuls, et ont également à leur côté le parti des Verts de Gauche qui arrive troisième, prêt à gouverner en coalition et dont la popularité a fortement augmenté ces dernières semaines, portée par la présidence charismatique de Katrín Jakobsdóttir.

D'autres partis viennent également troubler un jeu politique qui jusque là s'illustrait par sa grande inertie : Avenir Radieux (Björt Framtíð), issu également des mouvements de 2008, mais aussi Renouveau (Viðreisn), un groupe libéral pro-UE dissident du Parti de l'Indépendance. A contrario les Sociaux-démocrates se sont effondrés et ne dépassent pas la barre des 7% des intentions de vote, au même niveau que le Parti du Progrès (centre-droit), pourtant sortant.

Les résultats électoraux seront sans nul doute l'objet de nombreux commentaires à l'étranger, mais il y a déjà un certain nombre d'observations que l'on peut faire dès maintenant et qui permettront également d'éviter les contresens ou les analyses trop hâtives.

 

Au delà du geek

Depuis un an et demi le Parti pirate, d'inspiration geek et libertaire, est donné en tête par les instituts de sondage, alors qu'il ne compte que 4 ans d'existence et trois députés à la Chambre depuis 2013. Qualifié de "parti un peu foutraque" par Bernard Guetta, les Pirates restent un objet difficile à appréhender pour nombre de journalistes français,  qui se contenteront encore une fois de le regarder comme une nouvelle preuve de l'exotisme islandais. Les Pirates ont pourtant un parcours qui trouve de nombreux points communs avec d'autres partis contestataires de la périphérie européenne, comme l'Espagne ou la Grèce, et qui trouve ses sources dans la crise économique de 2008 qui avait aussi profondément secoué l'Islande.

Le parti est officiellement fondé en 2012, par un groupe de développeurs et d'artistes, dont Smári McCarthy, militant du logiciel libre, et Birgitta Jónsdóttir, poétesse et porte-parole de Wikileaks. Si les enjeux du web sont d'emblée au programme des Pirates, leur force va également être de savoir récupérer l'énergie suscitée par le choc de la crise qui avait déjà donné naissance à plusieurs partis politiques éphémères. Les Pirates intègrent ainsi très rapidement des enjeux de transparence et de justice sociale à leur programme.

Malgré le retour de la droite aux affaires en 2013, le parti réussit à entrer au Parlement et profite indirectement du scandale des Panama Papers, qui viennent confirmer ses exigences de clarté et d'honnêteté de la classe politique. La popularité du Parti pirate a également permis un retour sur le tapis de l'adoption de la nouvelle constitution, élaborée après la crise par la société civile et que le Parlement avait tenté d'étouffer. Celle-ci contient des dispositions particulièrement novatrices en droit environnemental ou pour la protection des sources et des lanceurs d'alerte.

Enfin s'il possède un programme économique encore flou et une prétention au "ni droite ni gauche" le parti ne remet pas en cause l'Etat-providence, il propose même d'élargir le système public de soins et de s'inspirer du modèle éducatif finlandais. Un examen un peu plus minutieux de sa méthode de travail depuis 2013 permet également de dire qu'il travaille principalement avec les écologistes et les sociaux-démocrates. De même, sa base électorale rassemble une population jeune, diplômée et précaire, une composition que l'on retrouve chez Podemos ou des mouvements citoyennistes comme NuitDebout.

Manifestation de 2008 devant le Parlement islandais. La crise financière a profondément touchée le pays et transformé le paysage politique. Manifestation de 2008 devant le Parlement islandais. La crise financière a profondément touchée le pays et transformé le paysage politique.

 

Le précédent de Reykjavík

La possibilité d'une coalition à quatre partis, composé des Pirates, des écologistes, d'Avenir Radieux et des Sociaux-démocrates, n'est en réalité pas nouvelle pour le pays. Elle fonctionne déjà au sein de la municipalité de Reykjavík depuis juin 2014, et semble porter ses fruits, les partis réussissent à travailler ensemble et ont pris la suite de Jón Gnarr, humoriste punk qui avait tenu la capitale de 2010 à 2014.

Mais a contrario on pourrait également se retrouver dans une situation à l'espagnole, avec une répartition de sièges trop serrée qui profiterait à la droite sortante. La possibilité d'une coalition de droite avec les deux partis sortants et le groupe dissident libéral Viðreisn, même si elle est peu probable, reste plausible et viendrait couper l'herbe sous le pied de la gauche islandaise qui se retrouverait à nouveau reléguée dans l'opposition.

 

L'absence d'une extrême-droite puissante

Lorsque l'on étudie le jeu partisan islandais depuis plusieurs années, l'un de ses aspects le plus marquant c'est le contraste qu'il offre avec d'autres pays nordiques tels que la Suède ou la Norvège. Contrairement à ses voisins, l'Islande ne connaît pas sur sa scène politique de grand parti d'extrême-droite ou de droite populiste. Si comme ailleurs la xénophobie et l'islamophobie existent, le Front national islandais (Íslenska þjóðfylkingin) qui lutte activement contre la construction de mosquées dans le pays, ne compte qu'une poignée de participants et n'obtiendra aucun siège au Parlement, malgré un scrutin à la proportionnelle très favorable aux petites structures. La gravité de la crise économique et politique n'a pas provoqué de fort ressentiment contre les migrants, le pays compte 10% d'étrangers dans sa population et accueille, proportionnellement, presque autant d'immigrés que la France. L'accueil des réfugiés et des demandeurs d'asile reste un sujet de grande tension, mais la majorité des Islandais ne demande pas de politique gouvernementale plus stricte, au contraire.

Il est intéressant de noter que cette absence a sans doute permis d'ouvrir des fenêtres d'opportunités pour d'autres types de discours politiques, issus notamment des Pirates, qui recadrent le débat public sur les questions environnementales, ou  la transparence et l'honnêteté du corps politique. En échappant à des querelles byzantines sur son identité nationale, l'Islande voit ainsi émerger sur sa scène politique une gauche islandaise d'inspiration libertaire, qui valorise les libertés individuelles tout en souhaitant les mêler à son héritage social-démocrate.

 

 

 

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