Les temps sont durs

Les temps sont durs. C’est un fait avéré. Mais peut-on dire pour autant qu’il n’est plus rien à espérer ? Les défilés auront du moins permis de constater que la jeune génération, loin des idées reçues, est une génération de résistants qui sait aussi rêver son avenir. Rêver son avenir : c’est à bien y réfléchir la voie la plus appropriée pour combattre le désarroi, le cataclysme ambiant. Ce cataclysme n’est autre que la déliquescence, qui s’opère lentement, d’un système à bout de souffle. Il nous faut de nouveau rêver un monde basé sur la seule utopie. Oui, l’utopie comme but : utopie de la plus totale liberté de penser, utopie de la disparition de la faim dans le monde, utopie du respect de l’autre parce qu’il nous est différent. Utopie de l’amour du prochain. Utopie. Rêve. Et réalité. Réalité : nous crevons dans l’opulence.

Mais ce qu’il faut surtout c’est faire mémoire. Il fut un temps où c’est la guerre qui unissait les jeunes d’une même époque. Fort heureusement, il est bien d’autres façons de faire mémoire, pour une génération : il en est une qui consiste à brûler des voitures, une autre encore – mais s’agit-il de deux modes si différents d’expression de la misère ambiante ? – qui consiste à défiler dans les rues ou encore à occuper les lycées, les facultés.

J’ai longtemps pensé qu’une guerre des générations se préparait, mais je ne peux m’empêcher de penser désormais que derrière chaque étudiant, et à plus forte raison derrière chaque lycéen, se trouvent une mère, un père. Qui voient se perdre tous les espoirs qu’ils avaient bien voulus placer en leurs enfants. Et constatent, bien amers, l’échec d’une politique menée, depuis plus de trente-cinq ans, par de vulgaires arrivistes qui leur ont volé leurs propres rêves. En ce sens on peut dire que les combats passés sont à venir. Comme dans un étrange recommencement des choses. C’est la condition de Sisyphe qui nous est imposée, comme nous le rappel avec justesse Albert Camus. Le combat ne peut s’interrompre, tant les raisons de chute sont multiples, multiples les pièges d’un système trop capitalisant – j’entends « qui ne sait que capitaliser » tout ce qui se peut capitaliser, amour compris.

Alors même qu’il nous faut tout à l’inverse brûler des flammes de l’enfer, brûler l’amour tant qu’il y en a, brûler nos vies à la chaleur de l’autre, à la chaleur d’un corps qu’on a aimé, brûler tout ce qui nous fût donné, offert. Six mois plus tard, bien loin de cet infâme mot de pragmatisme porteur encore de grandes désolations, je repense à ces défilés : qu’avons-nous fait depuis, quel avenir nouveau nous est offert ? Je crois qu’il va falloir voter.

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