POLYTECHNIQUE ÜBER ALLES ?

Pour rebondir sur l’excellent article du polytechnicien "éclairé" Régis Portalez intitulé « Laurent Alexandre : un gorafisme au carré », quelques pistes de réflexion à propos du "Laurentalexandrisme", supposé fer de lance du capitalisme financiarisé qui semblerait abusivement porter aux nues le polytechnicien vu comme un dieu.

Lire l'article de Régis Portalez : Laurent Alexandre un gorafisme au carré

Avant tout, il convient d’expliciter le gorafisme : issu du site http://gorafi.fr/, le gorafisme perpétue une longue tradition de parodie non-sensique où les mânes d’Arthur Cravant et celles de Pierre Dac se mêlent harmonieusement mais portent peu à conséquence en restant « la fiente de l’esprit qui vole » selon l’heureuse formule de Victor Hugo.

Plus sérieusement, hélas, cet esprit de parodie au carré -voire au cube- ne voit pas le jour lorsqu’on entend –à défaut d’écouter- les thèses de Laurent Alexandre, agitateur du PAF qui ne se contente pas de dire des énormités, il en écrit aussi. Et il est lu... Parmi tant d'autres...

Il serait, en effet, fort dommageable de se contenter de stigmatiser ce personnage actuellement médiatisé qui n’est –épisodiquement- que le premier parmi ses pairs avec l’avantage de porter beau, agréablement cautionné par une success story indéniable à l’aune du jugement culturellement admis : chirurgien spécialiste, diplômé d’HEC, énarque, homme d’affaires richissime, etc…

La tonalité de son propos fait tristement écho au discours de nombreux épigones, parmi lesquels Alain Soral, Elisabeth Levy, Eric Zemmour et consorts.

Un arbre qui ne cache pas la forêt des réactionnaires de tout poil qui vont du rouge au brun et du brun au rouge en passant par tous les camaïeux qu’on voudra y trouver.

Globalement : le libertarianisme depuis Ayn Rand jusqu’à Donald Trump porte « l’égoïsme rationnel » de même que « le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage » selon Jean Jaurès.

Quitte à enfoncer une porte ouverte, la dualité inné-acquis parfaitement résumée dans le « Jedem das sein » (« A chacun selon son mérite ») inscrit au fronton du portail du camp de Buchenwald, est le point névralgique de l’éternel clivage élite/peuple.

Donc, selon cette doxa : le polytechnicien (autrement dit, l’énarque, le normalien supérieur, le sur-diplômé en général) est l’homme-dieu. Tout individu faisant preuve de sa capacité à s’enrichir suffisamment pour imposer un quelconque pouvoir sera considéré également (sinon plus...) comme partie prenante de cette pensée prométhéenne. Les milieux politiques gangrénés par cette évidente hégémonie culturelle sont bien entendu les premiers concernés.

Il serait vain de s’étendre sur les aspects crypto-totalitaires d’une telle idéologie, sous-tendue par les théoriciens de l’intelligence artificielle et du transhumanisme, eux-mêmes totalement dépassés par leurs propres concepts – à l’instar de l'illuminé Cédric Villani- bien en peine de développer les éléments d’une prospective fondée sur une recherche fondamentale qui reste à établir.

Dans ce domaine balbutiant, malgré le précédent cartésien de l’animal-machine devenu L'HOMME-MACHINE (1) (Yann le Cun), s’opposent, dans un mélange hétérodoxe souvent nauséeux, les tendances lourdes qui hantent les sociétés humaines.

Pour faire (très) court, l’évolutionnisme démontre la prééminence du plus fort (physiquement et/ou intellectuellement) ; les laissés pour compte sont une variable d’ajustement de l’anthropocène triomphant.

Comme l’observe si justement Laurent Testot (Cataclysmes-Payot 2017) : « Ce qui nous rend uniques dans le règne du vivant est une dynamique : le propre de l’humain est d’engendrer continuellement le changement ». Même si l’on peut ajouter –selon Rabelais- que « Rire est (aussi) le propre de l’homme », on peut incriminer cette propension au changement continuel dans la course contemporaine au "toujours plus" (pour les mêmes) qui augure des lendemains qui déchantent.

Sous-titré "Une histoire environnementale de l'humanité", l'ouvrage de L.Testot va bien au-delà du constat et sa lecture ne peut qu'inciter à mettre en perspective ce singe devenu homme, en situation de super prédateur sans rival quitte à être son propre fossoyeur.

Le désormais fameux (!) Laurent Alexandre a beau jeu d’annoncer « un XXIème siècle passionnant mais compliqué », des milliards d’êtres humains risquent fort d’y perdre la vie tant que des syndromes tel que celui d’éco-anxiété seront les réponses sociétales à l’urgence qui s’impose aujourd’hui pour lutter contre l’hubris des soi-disantes élites, prêtes à marcher sur les décombres de leurs congénères considérés, par mépris de classe, moins dotés par la nature.

C’est pourquoi il est vital, aujourd’hui comme hier, de dénoncer la dictature du QI au profit du QE (intelligence émotionnelle), à rapprocher de l'intelligence sociale et affronter, sans fard et sans faillir, l’oligarchie élitaire mondialisée dont le flamboyant mais piteux Laurent Alexandre n’est que le énième porte-voix.

 (1) https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-face-a-face/le-grand-face-a-face-02-novembre-2019

 

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