HEIDEGGER LASSE

Longtemps resté intouchable, le philosophe allemand Martin Heidegger est l'objet d'une remise en cause radicale depuis les révélations sur son adhésion aux théories nazies, jusque là considérée comme une simple complaisance. Matière à débattre de l'enfumage persistant de certains penseurs actuels qui contribuent lourdement à l'atmosphère ambiante. Porte ouverte à tous les extrêmismes.

Je crois modestement utile de témoigner en tant qu'imbécile lambda, de mon indignation tranquille à propos de l'"affaire" Heidegger.

Bien incapable de comprendre le centième des concepts du grand homme, il m'est cependant loisible de souligner -sinon dénoncer- l'emprise parfaitement assumée de son oeuvre sur la majorité des penseurs du XXème siècle, de Sartre à Lacan, de Levinas à Foucault parmi d'autres (en France) en regard des plus récents éclairages.

Jeune étudiant au début des années 80, je me souviens de la dévotion d'un de mes congénères, préparant Normale Sup', me décrivant avec des trémolos dans la voix, l'illumination créée chez lui par la découverte d''Etre et temps" et les leçons de Jean Beauffret, le missi dominici. Il était entré en religion heidegerrienne. Je lui ai longtemps voué une grande admiration, quoique perplexe.

Peu de temps après, avide d'en savoir plus, j'ai découvert le passé nazi d'Heidegger (de 1933 à... 1944), passant à l'époque pour une concession à la poursuite de ses travaux. Le doute commençait à tarauder ma conscience de fils de déporté mais la doxa idolâtre me submergeait. Il restait le phare insurpassable de la pensée occidentale.

Je me promis alors d'approfondir sa connaissance dans l'hypothèse d'un futur accès d'intelligence.

Plusieurs décennies ont passé. Chemin faisant, la mise en cause documentée de l'adhésion au nazisme se fit jour, dévoilant bien autre chose qu'une simple faiblesse de circonstance.

(Victor Farias - Heidegger et le nazisme - Verdier 1987 / Arno Münster - Heidegger, la Science allemande et le national-socialime - Kimé - 2002 / Emmanuel Faye, Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie - Biblio - 2007)

Un peu comme certaines abominations se révèlent après une longue omerta, il est avéré aujourd'hui, avec le début de publication des Cahiers noirs (depuis 2014) - (Peter Trawny " Heidegger et l'antisémitisme - Sur les "Cahiers noirs" -Seuil - 2014), que l'immense philosophe était animé par un antisémitisme forcené à côté duquel Céline fait figure d'enfant de choeur, s'agissant non pas d'un pamphlet mais d'une pensée articulée par un maître.

Un formidable papier signé Yann Diener (Charlie Hebdo n°1268 - 9 Novembre 2016) fait écho à l'aveuglement d'Hannah Arendt -elle-même- démontré dans le dernier opus d'Emmanuel Faye "Arendt et Heidegger, extermination nazie et destruction de la pensée". Albin Michel - 2016

Outre cette furia antisémite, l'ensemble des travaux d'Heidegger apparaissent désormais aux yeux de nombreux spécialistes comme profondément imprégné par l'idéologie nazie.

Infiniment incompétent en matière d'exégèse Heidegérienne, je fais confiance aux experts de la chose pour continuer sans fin  de disséquer cette colossale production.

Il existera toujours diverses chapelles, les unes tenantes de sa hauteur de vue, au delà du bien et du mal, les autres convaincues de son aspect intrinsèquement pernicieux. Entre explicite et implicite, jargon contre jargon, traduction et interprétations, c'est la bouteille à l'encre.

Laissons-donc aux professionnels de la profession le soin d'en débattre, loin des préoccupations du vulgum pecus.

Bien entendu, la récupération, voire la manipulation de leur parole sont le lot des figures historiques. On peut entendre citer d'un bout à l'autre du panorama "politico-médiatique" tout à la fois Nietzsche, Gramsci, Jaurès ou Confucius, trahis -consciemment ou non- par de doctes professeurs de morale ou de militance... Ecume des jours de la cuistrerie.

Pour autant, Heidegger, par son aura contemporaine et l'énormité de son impact est devenu emblématique de l'ambivalence du débat intellectuel occidental, prompt à brûler ce qu'il a adoré et adorer ce qu'il brûlera bientôt. (Voir les dérives de la nouvelle philosophie, pour exemple).

Il reste aux imbéciles ordinaires mais néanmoins curieux, quelques interrogations "existentielles"

1 - N'est-il pas dangereux d'accorder une importance prépondérante à une sommité intellectuelle lorsqu'elle est OFFICIELLEMENT le soutien d'une idéologie totalitaire ?

2 - Comment appréhender une pensée complexe devenue suffisamment obscure pour se prêter à des versions contradictoires ?

3 - N'est-il pas risqué de faire confiance aux beaux esprits qui se réclament d'une thèse, fussent-ils équipés d'un appareil critique ?

 4 - Quid de la simplexité ?

 5 - La collusion de certaines élites actuelles (ou supposées telles...) avec les thèses les plus nauséabondes du moment n'est-elle pas le symptôme de l' "obsolescence programmée" de toute idéologie ?

Toutes questions (qui me dépassent) ouvertes à la réflexion des connaisseurs en la matière pour éviter une France bleu Marine, une Europe émiettée et autres "Trumperies" du même tonneau.

En attendant, confusionnisme, révisionnisme et négationnisme ont de beaux jours devant eux.

Vive la libre pensée !

PS : Citation ouvrant l'excellent article qui répond largement à ce billet http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article634 consacré à François Rastier, Naufrage d’un prophète. Heidegger aujourd’hui, PUF, 2015 

« Ce galimatias pompeux et magnifique, ces fausses lumières des déclamateurs éblouissent presque toujours les faibles ; elles font une impression si vive et si surprenante sur leur imagination, qu’ils en demeurent tout étourdis, qu’ils respectent cette puissance qui les abat et qui les aveugle, et qu’ils admirent comme des vérités éclatantes des sentiments confus qui ne peuvent s’exprimer. »
Malebranche 

 

 

 

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