DÉCADENCE

Avec « Décadence », Michel Onfray poursuit sa tentative de vulgarisation de la philosophie de l’histoire en démontant la supercherie religieuse. Le sous-titre « Vie et mort du judéo-christianisme » résume la thèse.

Egrenant les évènements consécutifs à l’invention du Christ, « Décadence » décortique l’absurdité théologique et idéologique où la raison combattue par le réalisme (au sens platonicien, la réalité c’est celle de l’Idée au détriment du réel) aboutit à l’impasse existentielle.

L’homme étant poussière d’étoile, ceux qui s’interrogeraient sur la notion du vivant en dehors de l’humanité doivent prendre en compte le tryptique (débuté avec « Cosmos ») de la « Brève encyclopédie du monde » en attendant le troisième volet (« Sagesse », essai de philosophie pratique annoncé) pour tenter d’amoindrir le choc crypto-nihiliste de « Décadence ». 

 « Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance. » (Décadence - Conclusion – p.572)

Il n’est donc question ici de faire contresens entre civilisation et nature car le propos de ce deuxième volet ne s’applique qu’à la civilisation (et encore : sur la seule étendue temporelle des deux derniers millénaires autour du bassin méditerranéen et de la sphère européenne), en tant qu’action organisée de l’homme sur le monde.

Si l'on accepte l’escamotage de la culture dans son acception areligieuse, le tragique du propos et la mauvaise foi consubstantielle à l’athéisme revendiqué de l’auteur, à qui s’adresse t-il ? Aux microcosme des philosophes « de métier » ? Pas assez abstrus, trop généraliste. Au vulgum pecus ? Beaucoup trop érudit et référencé. Aux historiens ? Rien de neuf pour les professionnels de la profession.

La cible est sans doute celle du lecteur moyen, raisonnablement instruit, curieux de vérifier le sentiment globalement partagé du malaise de l’époque. Vaste public quoique réduit en regard du plus grand nombre, assommé par les propagandes toxiques dénoncées avec la vigoureuse et généreuse énergie du trublion normand qui réjouit l’âme à défaut de fortifier le corps.

Sur un graffiti dans les toilettes du camping de Brighton, relevé en 1979, cette citation : « Dieu est mort signé Nietzche ». (A quoi avait répondu une autre main : « Nietzsche est mort signé Dieu »…)

Adepte de la pensée Nietzchéenne, Onfray délaye la célèbre formule.

Il est toujours intéressant de remettre au goût du jour une œuvre ancienne par une nouvelle interprétation. On peut douter, en effet que les œuvres de Shakespeare ou Molière soient encore appréciées si on en donnait la représentation telle qu'à leur époque.

Une telle débauche d’érudition, une telle somme historiciste roborative pendant près de 400 pages consacrées à la chronologie (on lui saura toutefois gré de convoquer Lucrèce ou le testament de l’abbé Meslier) alors qu’il règle son compte à Dieu en une phrase :

« Si l’on en a pas besoin pour penser, pourquoi en aurait-on besoin pour le reste ? » (p.381).

Démonstration qu’on pourrait résumer d’un syllogisme banal :

« Toutes les civilisations sont mortelles

(or)Les religions font la civilisation

(donc) Les religions sont mortelles »

« Une civilisation ne produit pas une religion, car c’est la religion qui produit la civilisation (…) Il y a d’abord une idéologie, donc une spiritualité, donc une religion, ensuite arrive la civilisation. » (Décadence - Conclusion p.575)

Partant de ce postulat, ainsi va la pédagogie de « Décadence » :

Naissance – Croissance – Puissance – Dégénérescence – Sénescence – Déliquescence

« Ce qui fut meurt et donne naissance à ce qui est, avant de mourir à son tour » (Décadence p.15). La conclusion est déjà dans la préface…

« L’entropie finit toujours par triompher (…) comme la vie a vocation à déboucher un jour sur la mort » (Décadence - p.32)

Décadence, déchéance, déclin, effondrement… Peu importe la terminologie employée pour dénoncer une (les) religion(s) stipendiée(s) dont l’hégémonie a depuis longtemps fait long feu. Y sont associées l’ensemble des théories politiques passées, présentes et… à venir : pensée marxiste, fasciste, libérale, transhumaniste… (feignant d’oublier qu’il relève « la grande santé existentielle  des juifs soumis à la loi de Moïse » avant de souligner le vitalisme de l’Islam...)

Dommage que cette charge attendue contre la vacuité des théologies, la thanatocratie des totalitarismes, la destruction esthétique des avant-gardes artistiques, la dénaturation de l’humain, du matérialisme intégral, de l’hyperrationalisme scientiste n’atteigne pas le peuple contre qui elles ont exercé, exercent et exerceront leurs sombres forces, faute de concision et d’accessibilité.

Au-delà des abus d’ontologie, ontologique, ontologiquement, épiphanie, parousie, du vertige des listes, des inventaires, et des redites (on gagnerait –a minima – 200 pages sur les 650 que compte Décadence), au-delà des sous titres à la Nothomb : « Sismologie lisboète de Dieu », « Architectonique des ruines antiques », au-delà des excès de formules creuses « le verbe se fait chair de l’histoire », « le regard de Sirius reste un regard de myope », on palperait presque la frustration de l’essayiste auto-contingenté, n’osant franchir le Rubicon de la littérature, de la poésie, otage de son statut (sa statue ?) philosophique.

Souhaitons prochainement que l’éditeur de Michel Onfray lui propose de condenser sa prose ou l’engage à passer à la fiction où sa verve féconde et absente de cynisme aurait beau jeu de détrôner Houellebecq, l’aspirant Baudelaire.

Reste l’annonce de l’inéluctable décroissance démographique de l’homme blanc et ce constat accablant :

« En vertu d’un étrange paradoxe, la question de la décadence est souvent traitée par des optimistes qui croient qu’on peut enrayer le mouvement, ce qui les conduit souvent à tenir des propos sinon conservateurs, du moins réactionnaires – au sens étymologique : ils veulent restaurer un ordre ancien. Le pessimiste y voit le pire et condamne tout ce qui advient. (…)

Je ne me sens ni optimiste (en voyant le réel meilleur qu’il n’est) ni pessimiste (en voyant le réel pire qu’il n’est), mais tragique (en tâchant de voir le réel tel qu’il est). Voilà pourquoi je me reconnais dans l’adage spinoziste qui invite ni à rire, ni à pleurer, mais à comprendre. »

(Décadence – Bibliographie - p.600).

L’homme est agi par un mélange inextricable de passions tristes et de passions joyeuses, subtilement résumé par Pierre Desproges : « Vivons heureux en attendant la mort ».

On me permettra cette épitaphe :

L’homme a inventé Dieu pour se sentir moins seul

Or que l’on donne à l’un ce que les autres veulent

Nul n’aura dans son rêve que son image intime

Emportée dans le ciel ou perdue dans l’abîme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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