décodeurs? ou dé-voyeurs? (quand un inconscient bourgeois se livre en toute naïveté).

Les "décodeurs" se donnent comme des analystes froids devant des "faits" qu'ils se contenteraient de "vérifier". Or leur vision des faits (et celle qu'au contraire ils interdisent) dépend d'un point de vue situé socialement avec ses intérêts et ses partis pris.

Décodeurs ? Ou dé-voyeur ? (ou quand un inconscient social bourgeois se livre en toute naïveté)

 Aujourd'hui, vendredi 7 juin 2019: les décodeurs du Monde font leur rubrique habituelle dans l'émission «c'est à vous» sur la cinq. Parmi leur «décodage» habituel qui affiche une philosophie d'apparence irréprochable pour le téléspectateur moyen se croyant (à tort) de bon sens (le slogan des décodeurs : «venons en aux faits»: alors qu'on apprends en première année de science humaine que tout fait est construit par une vision du monde préalable, une théorie implicite, et que les faits ne parlent pas d'eux-même si on n'énonce pas simultanément la théorie, le regard qui les construit et les voit. Et inversement que cette vision des choses n'en voit pas d'autres qui du coup deviennent invisibles pour elle, et qu'elle invisibilise aussi pour ceux qui l'écoutent ou la lisent, et in fine la croient « sur parole »), parmi donc les « décorticages » du jour, un «décorticage» de la comparaison ci-dessous «qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux» (faire un copier collé du lien ci dessous pour l'apercevoir )


https://www.facebook.com/photo.php?fbid=492930831246752&set=a.101336413739531&type=3&theater


Le décodeur ne va pas attaquer principalement la véracité des chiffres. C'est plutôt la pertinence de la comparaison qu'il va croire réfuter. Il va défendre le "raisonnement" suivant d'apparent bon sens. Dans le premier cas, les énormes moyens mis à disposition du tournoi de Rolland Garros sont financés par l'entreprise Rolland Garros elle même, et relève donc du privé: ces moyens ne sont pas payés par les impôts de tout un chacun , mais par les riches joueurs et les riches personnes finançant (mais aussi les spectateurs aisés lorsqu'ils payent leur billet?) le tournoi de Rolland Garros. Libre à eux en quelque sorte de faire ce qu'ils veulent de leur argent et de se payer une médecine de luxe hors du commun, puisque c'est sur leurs deniers privés. Quand aux maigres ressources de la santé du secteur «public», elles proviennent de nos impôts, d'un financement de plus en plus difficile en raison des maigres moyens de l'Etat (et de sa dette programmée et voulue de long terme: un chercheur titrait déjà dans la revue "actes de la recherche en sciences sociales" dans les années 90, avec de pseudos «socialistes» au pouvoir: "la politique des caisses vides" ). Pour le "décodeur",il n'y a donc pas lieu de comparer ce qui est incomparable (et donc de s'émouvoir). En quelques phrases, une apparente réfutation de la révolte contre cet énorme traitement différencié d'êtres pourtant aussi humains les uns que les autres, et une injonction à naturaliser ces différences entre une médecine privée de pointe pour un public riche et une médecine publique pauvre pour les autres. Pourtant comment ne pas voir que cette vision des choses ne relève pas d'un «constat» neutre, mais d'une vision active et militante qui pousse à regarder les inégalités de notre société comme inéluctables et fondées dans la «marche des choses»?
Le décodeur pourrait déjà s'apercevoir que si la médecine publique et gratuite était de bonne qualité pour tout le monde, les joueurs du Tournoi n'auraient pas à avoir recours à un tel substitut (même si le statut de sportif occasionne une médecine particulière qu'on peut comprendre. Et il y a fort à parier qu'ils ont leur staff médical personnel pour les plus riches d'entre eux). Mais surtout: comment ne pas s'apercevoir que l'appauvrissement de la médecine publique a été le résultat d'une politique active et déterminée menée depuis des décennies (voire l'ouvrage «la casse du siècle»), une politique qui avait (et qui a toujours) pour but (à peine) implicite d'enrichir les pseudos «créateurs de richesse» (que je préfère appeler «créateurs de détresse») et autres faux «premiers de cordée» dont il n'y a pas grand mal à parier qu'ils constituent l'essentiel du public de Rolland Garros et qu'ils bénéficient déjà des meilleurs hôpitaux, comme des meilleures écoles et des meilleures quartiers? Non seulement ces deux situations sont comparables, mais elles sont les deux bouts de la chaîne que se refusent à montrer les «décodeurs» dans toute son intégralité et son intelligibilité. Et cette tentative particulièrement grossière d'interdire de comparer le haut et le bas de cette chaîne est l'acte militant d'un bourgeois (tout «cultivé» qu'il apparaisse) cherchant à naturaliser les inégalités sociales et le libéralisme (et à rendre impensable et insupportable l'égalité sociale) . Circulez, il y a rien à comparer!Un riche doit pouvoir se payer une médecine de pointe et le pauvre doit se contenter d'une médecine de pauvre. Telle est la marche des choses défendue (à peine implicitement) par les «décodeurs» (ou dé-voyeur, au sens de « qui empêche de voir»). Comme quoi, il n'y a pas plus idéologique que celui qui se proclame au delà des idéologies et prétend dire qui dit le vrai. Bourdieu disait déjà (outre, après Bachelard, qu'il n'y a pas de «fait» qui ne soit pas construit) «s'il y a une vérité, c'est que la vérité est un enjeu de lutte».Les décodeurs font de la politique comme les autres ,et celle de leur habitus (bourgeois en l'occurrence) comme tout un chacun. Quand on parle sur le monde social, on fait inéluctablement de la politique. qu'ils le veuillent ou non, les décodeurs opinent comme les autres et défendent une vision de la société. Et ne leur en déplaise, cette comparaison dit beaucoup sur notre société, et leur interdiction de la tenir peut être encore plus..... 

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