Nutella, révélateur de notre temps

L'épisode des quasi-émeutes qui ont éclaté dans plusieurs magasins à l'occasion d'un promotion sur les pots de Nutella est révélatrice à plus d'un titre des dérives de notre époque. Dérives anciennes, sans doute, mais que les réseaux sociaux et l'extrême rapidité de la propagation de l'information ont éclairé d'un jour particulièrement cruel, pour le plus grand plaisir des rieurs et des cyniques.

Qu'est-ce qu'il y a dans un pot de Nutella ? Tous les défenseurs du bon goût (gastronomique), de l'environnement et de notre modèle de société connaissent sans doute cette expérience qui consiste à laisser au soleil un pot de Nutella pour en voir apparaître, par séparation des ingrédients, la composition particulièrement indigeste et fort peu ragoutante.

Or, on découvre aujourd'hui, abasourdis, qu'il n'y a finalement pas que de l'huile et du sucre, dans un pot de Nutella. Il y a d'autres ingrédients, bien plus indigestes encore. Aussi certainement que le réchauffement du pot de Nutella mettra en valeur les quantités d'huile ou de sucre, exposer le même pot à la lumière des pratiques de la société de consommation et au révélateur des réseaux sociaux fera apparaître beaucoup d'autres ingrédients, bien cachés derrière l'épaisseur de la pâte à tartiner. C'est l'expérience qui a été tentée aujourd'hui dans des magasins de l'enseigne Intermarché, qui a soudainement annoncé une promotion géante : 70% de réduction sur les pots de Nutella. La réaction des clients des grandes surfaces a été immédiate, brutale, primaire : ils se sont rués sur les stocks disponibles en rayon, se sont écharpés, invectivés, parfois battus, et ont été filmés (qu'est-ce qui n'est pas filmé, aujourd'hui ?) par une nuée tout aussi importante de téléphones portables qui nous fournissent tous ces jolis films si drôles mettant en scène de pauvres gens dans des situations franchement dégradantes, voire humiliantes. Et la contagion des réseaux sociaux a fait le reste.

Dans les pots de Nutella, nous le savons désormais, on trouve du sucre, de l'huile, mais aussi de l'humiliation, du cynisme et une bonne dose de mépris de classe. Regardez-donc ces pauvres (non, pardon, ces beauf) qui s'écharpent pour des pots des Nutella ! Les cons ! Mais ils ne le savent pas, que le Nutella c'est mauvais pour la santé, plein de graisse et que ça détruit les écosystèmes des Orangs Outans ? Bien entendu, qu'ils le savent. On le leur a expliqué, à la télé, dans les journaux, à l'école, ou lors de la sortie annuelle au zoo de Beauval. Seulement voilà, c'est bon le Nutella. Et quand il n'est pas cher, pourquoi se priver de pouvoir revenir le soir avec une petite (ou grosse) surprise pour les enfants ? C'est compliqué, de résister, quand on sait qu'on fera plaisir aux gosses, ou qu'on se fera plaisir à soi, ce soir ou demain, avec une tartine de Nutella pas chère.

Evidemment, l'attitude des gens, accentuée par les films et les commentaires des réseaux sociaux, est rapidement un peu ridicule. Quelle époque, je vous jure, s’entre-tuer, ou presque, pour du Nutella ! Quelle idée ! Et bien je trouve pour ma part qu'il y a plus inquiétant, et sans doute plus révélateur encore des dérives de notre temps : l'attitude des commentateurs. Je lis sur Twitter et sur Facebook énormément de commentaires très ironiques, très méprisants, à l'égard des gens que l'on voit sur ces films. "des têtes à regarder l'Amour est dans le Pré", des "cassos", des "beaufs", des "Groseille" (version plus cinéphile de la même réalité), des "gros veaux trop cons pour ne pas savoir que le Nutella c'est de la merde". Et j'en passe. Mais franchement... Qui sommes nous, derrière nos écrans (le plus souvent mais - bizarrement - pas toujours, cachés derrière un confortable anonymat) pour juger ces gens et se moquer d'eux ? Il y a sur ces films un concentré de cette France que certains, par calculs politiques, appelaient la France d'en bas, celle des petits, des sans grade. Il y a là des gens qui sont ce que nous avons été, pour beaucoup d'entre nous, ou ce qu'ont été nos parents, nos grands-parents, nos amis d'enfance. Et personnellement, ces commentaires me mettent mal à l'aise. Certains me font mal.

Ne jugeons pas. Essayons plutôt de comprendre. Comment en arrive-t-on à de telles situations ? Comment en arrive-t-on à se battre dans un magasin pour payer moins cher de la pâte à tartiner ? Fait-on cela par plaisir ? Mais aussi, comment en arrive-t-on à rire collectivement de l'humiliation des plus fragiles d'entre nous qu'apportent ces images ? Comment ne pas voir (et s'il se trouve quelques commentateurs pour en parler ici ou là, ils sont une très faible minorité) que derrière ces images, se cache en réalité le cynisme de Ferrero, qui s'offre une publicité gratuite pour son produit phare ? Comment ne pas voir l'indifférence et le cynisme des responsables de grande surface qui trouveront bien, demain, le moyen de dénoncer les dégradation qui nuisent à l'image de leurs établissements, après avoir réussi en quelques secondes une opération promotionnelle hors norme ?

C'est là, à mon sens qu'est le vrai enjeu : comprendre comment, une fois de plus, nous acceptons et cautionnons que ceux qui sont peu de choses se moquent de ceux qui sont moins encore, sous le regard amusé et intéressé de ceux qui tirent les bénéfices (au sens premier du terme, sans doute) de ce lamentable épisode ? Sans doute m'accusera-t-on de vivre au pays de Oui-Oui. Peu importe, je l'assume. J'assume, en tout cas, de vouloir vivre dans un monde où décidément, non, se payer des gorges chaudes sur les effets de la pauvreté et du déclassement n'est pas quelque chose d'acceptable.

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