Élections législatives, abstentions et spiritualité laïque

Réflexions sur les élections législatives de juin 2017

57% d'abstentions au deuxième tour, le mouvement d'Emmanuel Macron (LREM) obtient une large majorité absolue moins large quand même que prévue par les instituts de sondage et surtout avec 18% des votants directs pour le président, compte tenu des abstentions.
Une baisse considérable d'élections réussies pour les deux grands partis de gouvernement (LR et éviction presque totale du Parti socialiste).
Depuis 1958 c'est un vrai changement politique.

Comment comprendre cette réalité ?
Beaucoup d'interprétations sont proposées par les commentateurs politiques. Cependant aucune, à mon avis, n'ose souligner celle que je soutiens maintenant.

Pour comprendre vraiment ce fait, il faut saisir la "transformation silencieuse" (F.Jullien) qui s'opère depuis des décennies dans l'imaginaire social de notre culture.
Celle-ci prend des distances avec une spiritualité codée, enfermante, héritée, liée aux organisations et aux institutions trop rigides, pour s'ouvrir de plus en plus et de mieux en mieux vers une spiritualité laïque expérientielle, sans dieu a priori, plus libre, plus personnelle que collective.
Cette spiritualité relève de la non-dualité et du principe de non-séparabilité. Elle est plus en phase avec les travaux scientifiques en neurosciences ou en physique des hautes énergies.
Evidemment elle semble être encore écrasée par la religion chrétienne ancestrale en France. Il est difficile de la voir apparaître dans les médias, au moins sous un angle non anecdotique ou non dérisoire.
Mais avec les chercheurs qui travaillent sur les nouvelles religiosités, nous savons que le changement de fond est évident. Quelque chose change dans le rapport de l'être humain au monde, aux autres et à soi-même.

Je peux schématiser cette révolution paradigmatique dans la culture à partir d'une révolution personnelle liée au travail intérieur.
Il faut envisager un dialogue paradoxal entre deux pôles, concernant des verbes d'action : réunir et séparer.
Séparer est une direction de pensée qui remonte loin, à la Grèce antique, qui a influencé la philosophie chrétienne et l'émergence de l'humanisme de la Renaissance comme la philosophie des Lumières.
Depuis deux siècles elle a fécondé l'esprit scientifique newtonienne de la "bande moyenne de perception" comme dit Edgar Morin.

Réunir consiste à penser que la séparation ne peut rester la seule voie possible d'interprétation du réel. Il faut retrouver un sens de l'unité que l'on a connu dans les sociétés premières et dans les cultures d'Asie.
Demeurer dans la séparation nous conduit à l'émiettement chaotique. Il devient alors presque impossible de réaliser une harmonie sociale et individuelle. La séparation nous incite plutôt à accepter l'idée que l'homme est un loup pour l'homme, qu'il est animé par une égoïsme radical, charpenté par des pulsions d'origine inconsciente.

L'être humain est plus qu'un individu. Il se sait de plus en plus relié aux autres formes de vie, notamment humaines, dans d'autres lieux et d'autres temps. C'est du côté d'une dialogique entre ces deux pôles que nous ressentons comme indispensable. Une dialogique qui n'exclut aucun des pôles mais les articule et les fait s'interroger l'un par l'autre. Il s'agit moins aujourd'hui de synthèse hégélienne que de faire coïncider les oppositions. Edgar Morin nous offre une formule qui paraît être très pertinente si l'on accepte de penser en termes de complexité des phénomènes de vie : Relier ce qui est séparé et distinguer ce qui est confondu.
Ainsi l'harmonie et l'unité ne signifient pas la confusion, le magma informel et sans singularité.
Ainsi la séparation n'est pas la rupture totale avec la globalité, l'ensevelissement dans une individualité close sur elle-même, mais beaucoup plus une distinction qui reconnaît la diversité de la vie et son originalité génétique.
Comme dit Krishnamurti, en tant qu'être humain et non seulement d'individu : "le monde est nous et nous sommes le monde".

Si l'on se réfère aux valeurs républicaines et démocratiques, nous acceptons les interactions entre la liberté, l'égalité et la fraternité.
On a voulu établir une égalité entre les termes :
Liberté = égalité = fraternité.
Nous devons proposer désormais en fonction de la dialogique précisée plus haut une autre formulation :
Liberté < égalité < fraternité.
Ce qui veut dire que la liberté est indispensable mais doit être reconsidérée pour ne plus être toute puissante, notamment dans une société dominée par l'argent. Elle est inclue dans l'égalité.
L'égalité s'est imposée au XIXe et au XXe siècle par des luttes sociales incessantes et persévérantes. Pourtant les sociétés qui ont voulu réduire la vie collective à l'égalité se sont, en fin de compte, fortifiées dans un exclusivisme terrifiant et une nouvelle inégalité.
Liberté et égalité constituent l'essentiel de la vie politique, dans des proportions et des influences diverses.
La fraternité dans laquelle s'insère ici l'égalité représentante la véritable révolution paradigmatique. Je l'appelle "fraternité de reliance". Elle implique un travail intérieur personnel, un éveil de l'intelligence qui s'appuie sur une attention vigilante et une lucidité à toute épreuve.
Trop souvent la fraternité n'est qu'un mot qui est sans cesse exposé mais jamais pratiqué. Les religions et les partis politiques la proclament à tout bout de champ mais à la fin on n'en voit pas la réalité ou si peu.
C'est évident tant que liberté et égalité constituant la politique restent structurées par la même vision du monde, avec plus ou moins de différence entre droite et gauche. Certains pensent que les femmes entrant enfin un peu plus à l'assemblée nationale vont faire métamorphoser la vie politique. Je ne le crois pas parce que la vie économique sera plus forte et la femme est un individu comme un homme, soumis aux puissances des lobbies. Trop de femmes pensent encore que pouvoir rentrer chez les parachutistes ou les légionnaires ou même de prendre la place de Carlos Gosh, devient une conquête féministe. Ce n'est qu'une victoire de la mort sur la vie.

Le travail intérieur, sans effort, simple lucidité sur ce qui est par observation directe, conduit à se rendre compte de ce qu'il faut faire, au delà des mots et des images. Il ne s'agit plus alors d'orientation de droite oui de gauche, mais de liberté fondamentale. Mais ce genre de liberté nous oblige à contester l'inégalité économique et sociale comme résultat d'une économie néolibérale dominée par les puissances financières.
C'est la raison pour laquelle la vague machroniste ne va pas changer l'ordre des choses. L'électorat du président est dominé par ce que les chercheurs nomment "les blocs bourgeois", les couches socioprofessionnelles plutôt élevées et pratiquement personne issue des couches défavorisées, précaires et populaires.
Les novices en politique qui entrent à l'assemblée nationale, se revendiquant de "la société civile" joueront certainement le jeu des forces sociales qui le portent depuis leur jeunesse. A moins que certains aient effectué cette révolution intérieure dont j'ai parlé. Seule cette révolution leur permettra d'affirmer leur liberté et leur éthique coûte que coûte. Le Dalai lama condamne absolument les bouddhistes qui prennent les armes à l'encontre des principes bouddhistes fondamentaux. Krishnamurti donne souvent des exemples sur des faits contraires à la justice et aux droits proclamés. Le franciscain de Bourges, moine soldat-infirmier, Alfred Stanke, a refusé de tuer et a sauvé d'autres être humains et a pris le risque de perdre la vie. Etty Illsum a conservé sa joie malgré le tragique quotidien de la vie dans un camp de concentration où elle a été anéantie.
Sans connaissance de soi, par une attention sans faille de ce que l'on vit, de ce l'on dit, de ce que l'on pense, de ce que l'on fait, toute politique et toute économie resteront les mêmes, malgré quelques innovations.
En bas de l'échelle sociale, les choses seront toujours déterminées par ce que le philosophe Emmanuel Mounier appelait "le désordre établi".

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