Lirina Bloom
Collectionneuse de souvenirs.
Abonné·e de Mediapart

127 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 juin 2012

Lirina Bloom
Collectionneuse de souvenirs.
Abonné·e de Mediapart

La Lettre ouverte de Badr Eddine Mili à BHL de décembre 2011 n'a pas vieilli

Lirina Bloom
Collectionneuse de souvenirs.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

 Lettre ouverte à BHL :


Par Badr’Eddine Mili (*)


Comme le disait Jean-Luc Godard, je savais deux ou trois choses de
vous et cela ne m’indisposait pas, outre mesure, car je préférais
limiter ma science de vous à ce minima, par respect à ma profession de
foi écologique. Je vous savais procureur haineux et propagandiste
pro-sioniste, le propos excessif, volontairement provocateur, soigneux
de votre image médiatique jusqu’aux extrêmes limites de la stagflation
narcissique. Jusqu’ici, rien qui ne soit coutumier de vos coquetteries
de star de l’idéologie à deux vitesses, vous faisiez du théâtre à qui
voulait bien le suivre. Mais là, avec les déclarations insultantes
dont vous avez accompagné vos prestations sur les plateaux des chaînes
de télévision françaises en présentant, la semaine dernière, votre
dernier ouvrage La guerre … sans l’aimer, vous avez franchi toutes les
frontières et toutes les bornes de l’indécence et de la flagornerie.
Excusez-moi, alors, de ne pouvoir demeurer impassible, en tant
qu’intellectuel algérien porteur de valeurs nationales et
universelles, profondément humaines, face à ce déluge de
contrevérités, de contradictions et d’affirmations péremptoires et de
m’indigner, avec force, contre le bellicisme arrogant dont vous vous
faites le heraut, en troquant votre costume de philosophe de salon
contre celui de philosophe guerrier, «embedded» volontaire. Dès le
départ, vous prenez la précaution – en l’occurrence bien peu
courageuse – d’invoquer l’aura morale de Malaparte qui fut d’abord
fasciste, puis anti-allemand, enfin communiste et de Malraux, en
rappelant que vous aviez quémandé la caution de l’auteur de La
condition humaine, en lui écrivant, avant de partir, il y a quarante
ans, au Bengladesh, votre première mission commandée en terre d’Islam.
Toutefois, vous feignez d’ignorer qu’André Malraux a été rejoindre le
combat d’autres clercs, comme lui, celui de Pablo Picasso et de
Féderico Garcia Lorca contre le fascisme franquiste, non pas à bord de
porte-avions d’armées régulières, mais dans des «Brigades
internationales», sommairement équipées, seulement soucieux de ne pas
trahir leur credo de liberté et de progrès, dans la même posture que
celle qu’emprunteront plus tard «les justes», les anti-colonialistes,
les philosophes engagés qui avaient pour nom Jean Paul Sartre,
Jean-Pierre Vidal Naquet, Merleau Ponty, Curiel, Georges Montaron,
Hubert Beuve Mery, André Mandouze, «les 121» et plus près de nous,
Régis Debray, le compagnon de Ché Guevara, parti soutenir les «Focos»
révolutionnaires de l’Amérique latine brimée. Il est, du reste,
bizarre que les champs de vos batailles de prédilection soient, par un
curieux hasard du destin et de la géographie, situés uniquement en
terre d’Islam, Bengladesh, Bosnie-Herzégovine, Afghanistan, Irak,
Libye, et Dieu sait quelle autre prochaine destination. En faisant
mine d’emboîter le pas à ces grandes consciences vous peinez à
chausser des pointures bien plus grandes que la vôtre. Eux n’avaient
jamais mesuré leur engagement à deux aunes, ne s’étaient jamais
réclamés de deux nationalités, n’avaient jamais téléphoné, au
préalable, à Netanyahou, Lieberman et Barack pour obtenir leur
verbatim, le feu vert qui vous permettait – à vous – d’embarquer, à
l’aise, sur les bâtiments en partance pour «la Cyrénaïque, la
Tripolitaine et le Fezzan» ; là où vous dites avoir été rattrapé par
les fantômes de vos aïeuls «l’un, berger aux racines algériennes »,
mort quelque part dans le désert, dans des circonstances que vous vous
gardez bien d’élucider, et l’autre – votre père – qui «s’était
distingué à Monte Cassino» et qui se serait retrouvé à Tobrouk – dans
quelle armée ? celle de l’Anglais Montgomery, la seule à avoir bouté
hors de Libye la Wehrmacht de Rommel, «le renard du désert» ? et sur
les traces desquels vous cherchez à jouer les «héros», dans une guerre
que vous faites par procuration, avec – vantez-vous – pour seul
uniforme votre complet noir et votre chemise blanche entouré, quelque
part entre le Djebel Nafoussa et Misrata, sur les photos que vous
exhibez comme butin, par des gens fâchés avec le rasoir. Dans le large
éventail des sensibilités intellectuelles françaises qui va de Péguy à
d’Ormesson et d’Aragon à Onfray auxquels la France de l’honneur, de la
Résistance et des libertés doit beaucoup, vous occupez avec
Finkelkrault, Gluksman, Houelbecq et Zemmour, la peu reluisante place
des aigris qui défendent bec et ongles «la grandeur» de la France, non
pas la vraie, celle conquise dans les batailles pour la science et le
progrès, mais la fausse, celle arrachée, sans gloire, dans les guerres
injustes imposées aux peuples colonisés et achevées dans la
déconfiture et la débâcle de Diên Biên Phu et de l’Algérie. Des
défaites historiques que vous entendez faire oublier en les dissolvant
dans les aventures auxquelles vous vous associez, ici et là, dans le
monde musulman, à la suite d’un Bernard Kouchner et d’un Wolfowitz,
les égéries intégristes de George W. Bush et de Dick Cheney,
responsables de la mort d’un million six cent mille Irakiens depuis
dix ans. Des défaites sur lesquelles vous voulez prendre une revanche
en applaudissant au transfert des cendres de Bigeard au Panthéon et à
la commémoration de toutes les guerres, le 11 novembre, promise par
les plus hautes autorités de l’Etat français. Que n’eussiez-vous pas
montré autant d’entrain, comme Avraham «Abie» Nathan, naguère, en
montant à bord des bateaux de la solidarité et de la paix partant au
secours d’une Ghaza mortellement blessée, et de dire, en toute
justice, que le peuple palestinien est un peuple en danger de
perdition et de désagrégation à cause des voies de fait du blocus et
de la famine décrétés par l’Etat israélien. Au lieu et place de ce que
tout homme intègre eût pu espérer d’un philosophe qui se réclame de la
sagesse des Anciens Grecs, vous vous employez à enrichir le droit
international en parrainant deux notions hallucinantes : -
Premièrement, les opprimés et les victimes, dites-vous, n’ont pas tous
les droits, lisez : pas le droit de se défendre ou de résister, les
armes à la main. - Deuxièmement «l’espace n’est plus le terme de
l’espèce», autrement dit le droit n’est plus défini par les frontières
puisque, selon votre logique, seul le sujet, l’individu et ses
libertés comptent et l’espace et les frontières ne sont plus une
fatalité, les classes de Marx, les races de Gobineau et les structures
de Lévi-Strauss ont été condamnées par l’Histoire, et pourquoi pas
prochainement les Nations aussi ; une nouvelle théorie qui ouvre les
portes à toutes sortes de prédations. Nous, on veut bien, à la limite,
pour «suivre le menteur jusqu’au pas de sa porte», comme dit l’adage
algérien, à la condition que cette doctrine «mondialiste » soit
valable aussi pour Israël. Pourquoi alors, toute honte bue, vous
fabriquez, de toutes pièces, une exception à votre règle absurde :
Israël doit être reconnu dans des frontières sûres et garanties en
tant qu’Etat théocratique, avec pour capitale Jérusalem ? Vérité en
deçà, mensonge au-delà ? Qui pourrait, après cela, porter un
quelconque crédit à des élucubrations dont il ne faut, cependant, pas
se gausser, naïvement, car elles vous sont soufflées par vos sponsors
qui vous chargent de leur apprêter un habillage philosophique qui
fasse moderne et de les couler dans une morale la vôtre – celle du
plus fort – qui sauverait les apparences et servirait désormais de
socle à un droit d’ingérence et d’intervention politiquement et
doctrinalement consacré. En professant de telles outrances : fin
sélective des frontières et de la souveraineté des Etats (comme ce fut
le cas, en avril dernier, en Côte d’Ivoire), transformation du vieux
«droit d’ingérence» de votre ami Bernard Kouchner (un autre pro
sioniste) en «droit international non écrit», vous devenez un homme de
confrontation, un homme dangereux, dangereux pour l’indépendance des
peuples, dangereux pour la paix, dangereux pour le dialogue entre les
cultures et les civilisations que vous conservez, malgré tout, par
devers vous, comme le grain à moudre dont vous avez besoin pour
nourrir la supercherie de la Méditerranée plurielle dont vous
continuez à brandir l’étendard – pas de la même façon,
malheureusement, qu’Edgar Morin – au nom de la suprématie des valeurs
gréco-romaines et judéo-chrétiennes, une autre contradiction dont,
vous seul, détenez le secret. Vous n’en êtes d’ailleurs pas à une
seule près. Vous vous félicitez, ainsi, du mariage de la carpe et du
lapin, cette curieuse alliance entre les islamistes et les partis du
centre-gauche nouée ces dernières semaines dans certains pays arabes.
De là à ce qu’on vous voie prochainement discourir autour d’une tasse
de thé avec Tariq Ramadhan sur un de ces plateaux que vous fréquentez
assidûment, il n’y a qu’un pas, déjà franchi par votre alter ego,
Finkielkrault qui a montré, il y a un mois, comment lui et le
petit-fils de Hassan El-Banna pouvaient, finalement, unir les extrêmes
dans de joyeuses épousailles. Au grand dam des peuples qui voient,
ahuris, les fruits de leur combat confisqué par une imposture et une
conspiration dramatiques. Le plus désespérant est que vous promenez
votre cynisme dans tous les médias contrôlés par vos amis sans que les
journalistes très complaisants qui vous interrogent ne sursautent et
ne vous contredisent. C’est à peine s’ils vous rappellent timidement
que Roland Gori vient de faire paraître La dignité de penser et que
les artistes américains opposés à la guerre d’Irak ont publié Art and
War. Si quand même ! Il y en avait une qui vous avait rappelé que «le
bien ne fait pas de bruit et que le bruit ne fait pas de bien»
allusion faite à vos gesticulations, remarque que vous avez repoussée
d’un revers de la main avec la suffisance du dédain, preuve de la gêne
que vous ressentez, quant au bien-fondé des thèses que vous défendez.
Allez, Bernard-Henri Lévy trêve de vaines cavalcades à la recherche de
la gloriole. Laissez les peuples s’occuper librement de régler leurs
comptes à leurs «nazillons» sans interférer dans leur choix ni fixer
de calendrier à la chute de leurs potentats. Ils sont seuls maîtres de
leur destin et de leur agenda. Et pour bien comprendre le sens du
véritable engagement relisez Malraux, Hemingway, Chomsky et Sartre,
visionnez Oliver Stone et Michaël Moore et allez prendre des leçons
d’humilité chez Gabriel Garcia Marquez qui disait : «Un homme n’a le
droit d’en regarder un autre en bas que quand il faut l’aider à se
relever.» Allez, Bernard-Henri Lévy, après avoir «triomphé» sans
péril, allez regagner, pour votre repos de guerrier de poche, la
superbe villa que vous partagez avec Arielle Dombasle sur les côtes de
Tanger, encore une terre d’Islam, sur laquelle l’architecte japonais
des milliardaires a dessiné pour satisfaire votre gros ego, en mêlant
l’eau de sa piscine aux vagues de l’Océan et méditez sur le cuisant
échec de votre engagement travesti que vous avez bâti sur la misère
des gens et du monde. Si toutefois vous avez encore une conscience, ce
dont je doute fort. Quant à moi, je reste bien éveillé, vigilant et
plein d’espérance, comme le personnage de mon dernier roman :
«incurable parce qu’il n’avait pas l’habitude de tenir quoi que ce
soit pour définitif, il se rappelle qu’il ne faut jamais insulter
l’avenir quand on veut le construire, rêve après rêve, avec les
morceaux de peau arrachés à la chair du temps». Au Café du Bosphore,
Faïrouz chantait : «Sa narjioû yawmen ila hayina ; Nous reviendrons,
un jour, dans notre rue.» B. M. (*) Ecrivain Auteur de La Brèche et le
Rempart et Les Miroirs aux Alouettes Le 7 décembre 2011

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte