Les maisons pleurent-elles de voir se battre pour elles les héritiers ? Ou rient-elles de l’abandon où ces luttes les laissent ?



Les murs suintent et les chambres puent la moisissure.

La poussière s’entasse aux seuils, signant le vide.

La porte grince quand on l’ouvre. Les écailles de peinture ornent les persiennes.

Les maisons savent exactement ce que veut dire le mot décrépitude.

 

Elles ignorent la métaphore de la ruine, elles sont la ruine même et en personne.



 

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Une histoire qui s’étiole, se fane et puis pourrit.

Les héritiers ont laissé faire au temps ce qu’ils n’avaient pas le courage de réaliser.

Mettre en pièce, dépecer, disperser, distribuer, se partager, démonter, séparer le bon du mauvais.

 

Ne plus voir que la blancheur des os nus.

Contempler la rigueur du squelette. 

 

Pour cela, il faut attendre. Il faut passer par le désordre des chairs et l'odeur et la nausée.

 

 

 

 

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Les maisons savent exactement ce que veut dire le mot nauséabond. 

 

Elles étaient ce nid, comme un ventre d'où il faut bien sortir. Elles étaient cette douceur de revenir pour  revivre l'audace des départs.


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Elles avaient ce parfum familier, indescriptible et pourtant entre mille reconnaissable. 

 

 

Elles avaient cet ordonnancement un peu désuet qui suscite le passé et la nostalgie.


 

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Aussi, dans les ruines des maisons, le désastre est grand, car il atteint les corps qui nous ont fait naître.

 

 

 

Une sœur ennemie veut rester seule pour restaurer le lieu dans sa splendeur passée. 

Curer la maison, remettre un bon coup de blanc, trier le bon grain et l'ivraie.

 

Mais qui restaurera le savoir ancien de faire tenir ensemble les contraires.

 

 

Qui choiera les nuances, les perspectives, les différences, les variations subtiles ou radicales.

 

Dans la poussière tout finit par se confondre. Pire, tout finit par se confondre en poussière. 

 

Les larmes font  des coulées de boue.

 

Ni perles, ni diamant.

 

Seuls restent les yeux hagards des enfants égarés. 

 


La maison en héritage contient toutes les maisons d'enfance. 

 

Les meubles ont transité et sont arrivés là et ils se sont figés. 

 

Perclus de souvenirs.

 

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Ils sont d'abord allés de l'intérieur du pays vers le bord de mer, puis de la campagne à la cité dans la ville basse, puis après l'attentat ils sont partis sur les hauteurs surplombant un autre bord de mer, puis ils ont été transportés dans des containers sur des navires, puis ils étaient à la lisière du village et puis en son cœur. Alors, ils sont restés là.

 

 

Les héritiers doivent patiemment vider les objets de leur sens pour pouvoir s’en défaire.

 

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Ou transporter ce sens ailleurs, dans une image, dans des mots, des rires ou des larmes échangées, dans les fêlures secrètes.

 

Les maisons dont on hérite doivent être évaluées et les objets qu’elles contiennent aussi.

 

Chaque objet, un par un, doit rencontrer son destin. Il y faut un classement : directement et sans réfléchir à la poubelle, ce sont les plus simples, mais il y a  aussi moche avec valeur, moche sans valeur, affectif beau, affectif moche, périmé, démodé, vintage, antiquité, prendra un jour de la valeur, encombrant, facile à transporter, léger, pesant, en miette, cassé, à recoller, cassé à jeter, à jeter sans regret, à jeter en s’arrachant le coeur, dangereux, coupant, rose bonbon, bleu pétard, crocheté par la grand mère adorée, hérité déjà d’une soeur par la mère, évoquant la maladie du père … 



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Cela n’en finit pas.

 

Le classement erre. Penser, classer. La pensée aussi s’égare, le classement s’en ressent. Les bords des ensembles sont flous, les sous ensembles se multiplient à l’infini, alors, faudrait-il une classe pour chaque objet, la liste, au un par un : aucun groupe ne survit, ils se font et aussitôt se défont.



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Les maisons dont on hérite créent le désordre de l’esprit, embrouillent les idées, créent un épais brouillard, donnent envie de fuir et de mettre la tête dans le sable.



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C’est alors qu’on tombe sur les derniers objets portés par la morte, la dernière chemise qui a touché sa peau, sa brosse à dent, sa bague de fiançailles et son alliance dans lesquelles est passée la chaine qui était à son cou, pour que le tout tienne ensemble, pour que rien ne se perde vraiment, et puis un petit pot de crème de nuit à l’odeur familière, le sac à main, un porte monnaie et dedans quelques pièces, un répertoire où on lit des noms, des adresses et des numéros de téléphone, un post-it qui dit"Play : attention, pour démarrer il suffit d’appuyer sur play ».

 

 

 

 

On pensait avoir tout jeté en mettant le corps en bière, en regardant hallucinés le cercueil descendre dans la fosse, en réprimant le cri, en contenant les larmes, en faisant ce silence là, le seul qui soit à même de dire quelque chose du renoncement à la vie de celui qui va en son tombeau, sa dernière demeure.



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Mais il reste aux héritiers la maison : sa dernière maison, celle rêvée par la morte comme le lieu des retrouvailles après son définitif départ.

 

Elle n’avait pas imaginé que son absence entrainerait avec elle tous les liens.

 

 

 

Les liens se sont défaits - tous - et reste la maison, à dépecer, à éventrer, à retaper, à redistribuer, à découper, à vider comme on dit d’un poulet, d’un lapin, ou d’une oie.

 

Il faut y mettre la main, le bras et tous le corps, y entrer, contempler l’absence puis le désastre de la perte du sens de chaque objet, des motifs des tapisseries, de la couleur des peintures, de la disposition des meubles, des lustres.

 

Aux lustres, on a laissé une seule ampoule, en entrant dans la maison, les héritiers rebranchent le compteur, en sortant ils le coupent.


 

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Ils coupent l’eau aussi. 

Un seul robinet n’est pas bloqué par le calcaire et seules les toilettes extérieures sont utilisables.

 

 






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Le jardinet est envahi de branches mortes, les arbres des voisins sont parvenus à gagner du terrain. La balancelle blanche a pris une couleur de rouille, tout grince.

 

La maison des héritiers va résolument vers l’immobilité. Se figer, se raidir, refuser l’entrée, perdre son sens puis sa voix.


 

 

Les maisons des héritiers, qu'elles soient grandes ou petites, modestes ou cossues, belles ou laides, sombres ou lumineuses, incitent aux mêmes tourments, aux mêmes rivalités, aux mêmes guerres.

 

C'est simple alors, on ne se parle plus. On évite de se voir, de se croiser même, de s'inviter, et surtout de se retrouver au même moment ensembles dans la maison.

 

C'est simple. On ne peut plus se voir.

 



Les héritiers viennent tour à tour tenter d'en extraire un peu de ce qui a fait leurs joies : enfance, tendresse, rires, germe des inventions futures, indéfectibles liens, persiennes animant les raies de lumière pendant les siestes, couleurs incongrues des couvertures, broderies des initiales sur les draps, poupées décolorées, livres aux reliures de cuir, petits bols de cuivre, napperons crochetés par l'aieule, chansons anciennes, photographies aux bords dentelés...



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Les héritiers méritent-ils les maisons en héritage?

 

 

Lirina Bloom 


avec les maisons-collages de Louys Green ©


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