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Billet de blog 10 mars 2021

Wissam Xelka, l'intersectionnalité et la déconstruction

Wissam Xelka, dans "Juste Wissam" pour Paroles d'Honneur, propose une critiques de concepts en vogue dans le champ de l'antiracisme et du féminisme, ou du féminisme antiraciste. Ce texte discute ces critiques, en espérant ouvrir un dialogue.

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Prenons les choses dans l'ordre inverse de leur parution. Commençons par étudier la critique que Xelka formule à l'intersectionnalité ( https://www.youtube.com/watch?v=JtiYlWxqJhE )

Je me contenterai ici d'une critique liée aux objections "politiques" qu'il oppose à ce concept ou plutôt à ses usages, car il est évident qu'on n'a pas affaire ici à une critique conceptuelle en règle qui décortiquerait des textes, mais à une critique "grand public" (au sens noble). Pourtant cette critique politique pointe des enjeux conceptuels, mais ceux que j'y vois ne sont pas exactement ceux qu'il y montre. 

  • La première critique formulée à l'intersectionnalité, c'est qu'elle postulerait que les femmes racisées seraient plus dominées que les hommes racisés, alors que ce serait "l'inverse", statistiques de l'emploi, du logement, des morts par violence policière etc. à l'appui. L'intersectionnalité suppose bien que la situation de domination des femmes racisées n'est pas réductible à l'addition des problèmes que rencontrent les hommes noirs et les femmes blanches dans leurs situations respectives : les premières subissent non seulement du racisme au sein de la société blanche, mais aussi du sexisme au sein de la société blanche comme dans leurs communauté, et des formes de racisme et de sexisme spécifiques à leur condition de femmes racisées. Xelka cite des statistiques qui montrent que dans les secteurs du logement, de l'emploi etc. les hommes racisés (ou indigènes) sont plus discriminés (de la part des blanc.hes) que les femmes racisées (ou indigènes). Est-ce à dire que les femmes racisées ne subissent pas de racisme? Non, bien sûr. Ou qu'elles ne subissent pas de sexisme dans la société blanche? Non, bien sûr. Ou qu'elles ne subissent pas de sexisme dans leur communauté? Pas non plus, en tous cas, il n'en fait pas la démonstration. Ce qu'il montre, c'est que le racisme structurel ne s'exerce pas de la même façon sur les hommes que sur les femmes racisées, ce qui vaut la peine d'être dit et problématisé, de la même manière qu'il est utile d'interroger la façon dont les masculinités indigènes sont construites comme menaçantes, en particulier pour les femmes blanches. Son procès de l'addition "simple" des oppressions pour faire une sorte de concours à qui serait le plus dominé me semble incorrect du point de vue conceptuel - je ne milite pas dans le même milieu que lui, donc ne peux juger des usages auxquels il est confronté, mais depuis les champs que j'observe, il me semble créer un épouvantail que tout le monde sera d'accord de mettre à bas. 
  • La deuxième critique est celle de l'impossibilité pratique de l'intersectionnalité, et de son moralisme. Sur le moralisme, je répondrai face à sa critique du concept de "déconstruction", qui déploie davantage ce qui me semble être le centre de cette critique. Sur l'impossibilité pratique et le fait que les positions par exemple antiracistes et féministes soient parfois inconciliable, c'est cette critique qui me semble devenir moraliste - elle reproche un défaut de pureté par rapport à la visée, là où "se définir intersectionnel" désigne plutôt l'horizon d'une volonté. C'est la volonté politique de ne pas reconduire, ou de reconduire le moins possible, les dominations qui nous ont forgé et qui structurent la société. Est-ce à dire que les féministes intersectionnelles (parce que c'est surtout d'elles qu'il s'agit) s'occupent de tout, tout le temps, et à la perfection? Qui aurait prétendu ça? À mon sens, se dire féministe intersectionnelle c'est plutôt vouloir réfléchir à des actions politiques qui permettent de contrer les effets du racisme sur le sexisme, des logiques de classe sur les logiques de race, etc. Et surtout de soutenir les actions menées par d'autres, tantôt dans le champ de l'antiracisme, tantôt dans le champ du féminisme, ou de la lutte des classes. Son traitement de l'affaire Ramadan est insuffisant. Elle montre moins la contradiction de l'antiracisme et du féminisme que l'instrumentalisation simultanée des deux combats. De nombreuses femmes (musulmanes) antiracistes ont tenu une posture bien plus nuancée que ce que dépeint Xelka, comme en témoigne l'article sur le sujet de Mediapart. Elles dénonçaient à la fois les "commentaires sexistes à l’encontre des plaignantes pour sauver la cause d’un antiracisme androcentré que les réflexions racistes et islamophobes qui nourrissent un féminisme dévoyé à géométrie variable", comme en témoigne Souad Betka. L'affaire Ramadan est plus intéressante en ce qu'elle montre la nécessité de tenir ensemble les deux discours, donc les analyses féministes et antiracistes : car d'une part, le féminisme se fourvoie s'il ne se bat pas pour l'émancipation de toutes les femmes, y compris racisées ; de même le mouvement antiraciste se fourvoie s'il ne se bat pas pour l'émancipation de toutes les personnes racisées, y compris femmes. Ce que l'affaire Ramadan montre (encore une fois), c'est simultanément que le féminisme peut être instrumentalisé par les dominants contre les personnes racisées, de même que l'antiracisme peut être instrumentalisé contre les femmes.
  • La troisième critique vise la délégitimation de la question raciale qui serait le résultat des discours et pratiques de l'intersectionnalité. À nouveau, je parle depuis un contexte précis, qui est belge francophone, mais dans ce contexte les féministes interesectionnelles ou antiracistes sont un des acteurs très efficaces pour porter à l'agenda médiatique, culturel, institutionnel et juridique la question raciale qui traverse la société belge. Elles ne sont pas seules dans cette lutte, et elles ne portent pas toujours exactement les mêmes questions que des hommes antiracistes, mais elles n'hésitent pas à venir en soutien de ceux-ci. De ce point de vue, si l'injonction à se positionner sur tout à la fois est une maladresse dommageable, la volonté par d'autres de se saisir de plusieurs questions à la fois ne doit pas non plus être délégitimée. Dire aussi que le féminisme a gagné sa légitimité et que des termes comme le "genre" ne sont plus contestés, c'est sous-estimer la puissance réactionnaire si prompte à vouloir instrumentaliser les femmes indigènes contre "leurs" hommes (au prétexte de féminisme) en même temps qu'elle délégitime toute remise en question de la masculinité hégémonique viriliste et hétérosexuelle. 

Passons au visionnage de sa vidéo sur la déconstruction (https://www.youtube.com/watch?v=tvc5iyFrFfQ ) 

La question qu'il pose est de la viabilité et de l'efficacité de la "déconstruction". Sa critique commence vraiment avec Butler et Spivak - surprise, à nouveau deux féministes, qui sont "difficiles à lire". Elles pointent le fait que la race et le genre (la classe aussi, ceci dit) sont des constructions sociales, des modes de domination, qui nous construisent et que l'on reproduit.

  • La première critique est que la déconstruction recréerait des hiérarchies sociales, qui renforceraient, en réalité, les dominations de classe voire de race. Si un manque de bienveillance peut bien sûr exister dans le milieu militant (comme ailleurs...), ce dont témoigne son anecdote, il me semble que sa critique ici pointe moins une inefficacité de la déconstruction, qu'une incomplétude (c'est le moins que l'on puisse dire) du processus de la part de celles et ceux qui s'en servent pour ré-asseoir de nouveaux processus de domination. Car je ne formulerais pas la déconstruction comme le fait de simplement "se débarasser de stéréotypes et de clichés" mais bien de s'en débarasser... pour cesser de reproduire soi-même, d'incarner, des modes de domination. Et bien sûr cette "déconstruction" (et son caractère plus ou moins impératif) n'a pas du tout le même sens selon que l'on se trouve dans une position dominante ou subalterne. De ce point de vue, le fait que ce soit des personnes en situation dominante qui se déconstruisent, pour autant qu'elles ne fétichisent pas cette action à leur profit, ne pose pas problème. 
  • La deuxième critique est sur le fait qu'il ne faut pas attendre des blancs qu'ils ou elles se déconstruisent. Toutefois Xelka annonce ensuite quelque chose de paradoxal : "nous n'attendons pas des blancs(qui s'intéressent à l'antiracisme) qu'ils se déconstruisent, mais qu'ils oeuvrent politiquement, en rejoignant des organisations ou en sensibilisant autour d'eux". S'ensuit un long développement sur ce qu'est l'action politique et en quoi elle s'opposerait à l'action individuelle sur soi. Si cette phrase est paradoxale, c'est qu'elle entre en contradiction avec le fait "matériel" qu'il énonce, que les personnes agissent dans leur intérêt. Pour que des blanc.hes s'engagent dans la lutte antiraciste, de ce point de vue, ils et elles doivent agir contre leur intérêt - donc le déconstruire. Ensuite, cette assertion est paradoxale ou faussement simpliste car une des principales critiques de l'antiracisme qu'il porte à l'égard de l'antiracisme dit universaliste, c'est l'inconséquence et la reconduction en son sein, dans des organisations, de logiques de domination raciste. Car le racisme est un système de domination en tant qu'il est perpétué, de manière systématique, par des individus différents. Je remettrais ici un terme qu'il affectionne : celui de dialectique. La déconstruction est un processus dialectique de transformation du monde, qui passe par un travail réflexif des personnes en position dominante pour modifier les structures dans lesquelles ils agissent, à travers la modification de leur propre comportement. C'est par nécessité de cohérence éthico-politique (et non pas par injonction morale) que les personnes en situation dominante peuvent s'engager dans la déconstruction. Je dirais, pour reprendre une formule mathématique, que c'est nécessaire mais insuffisant. C'est l'équivalent au niveau individuel pour les personnes dominantes de ce que l'empuissancement est pour les personnes dominées: nécessaire mais comme tel insuffisant. Mettre à bas le racisme, c'est aussi le mettre à bas dans la tête et les comportements quotidiens de toutes et tous (mais pas seulement). 
  • Mais là vient un point d'achoppement, qui me semble rassembler les deux vidéos: en fait la principale critique, ou le principal argument contre ces deux concepts, ce n'est pas tellement qu'ils sont inutiles ou contreproductifs dans l'absolu. Ce que dit Xelka a demi-mot, c'est que ces concepts lui sont inutiles à lui-même, ou à son organisation (Paroles d'Honneur), en tant qu'il s'agit d'une organisation indigène homogène et quasi exclusivement composée d'hommes, donc qui court peu de risques de rejouer en son sein des logiques de domination qui pourrait venir questionner la liaison de l'interpersonnel et du politique, et qui ne souhaite pas changer ça. Le problème c'est que ça peut donner l'impression qu'ils et elles ne souhaitent pas s'interroger sur les structures de domination qu'ils perpétuent malgré eux, parce qu'elles les traversent comme nous toustes (et qu'à priori personne n'est en position subalterne "absolue"). De ce point de vue, le choix de Xelka de faire trois vidéos de suite sur des thématiques chères à plusieurs courants du féminisme en vogue actuellement (puisque la troisième annoncée portera sur les "personnes concernées"), risque de donner l'impression qu'il désigne le(s) féminisme(s) comme son adversaire principal, ce qui serait dommage sinon une erreur stratégique, d'autant que l'on voit dans de nombreux pays que l'impérialisme (vers l'extérieur) et le renforcement du racisme (interne) s'accompagne de violents reculs des droits des femmes et des minorités LGBTQIA+, voire d'eugénisme, pour reprendre un vocabulaire "intersecttionnel". 

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