Parlez-vous Macron? L'intelligence collective contre les langages du capitalisme

Nous publions cet article pour étudier une forme de contrôle social dont notre langage a fait l’objet à partir des années 1980. Il s’agit de la volonté, de la part du management et des politiques au pouvoir, de mettre en place un « langage commun » au sein de l’entreprise et, in fine, au sein même de la société civile.

La réalité est ce que nous tenons pour « vrai »

Ce que nous tenons pour « vrai » est ce que nous croyons. Or ce que nous croyons prend appui sur nos perceptions et sur notre langage. Lorsque nous pensons, nous n’inventons pas de mots, nous puisons dans notre langage les mots qui nous servent à penser. Mais lorsque ces mots n’existent plus, lorsqu’ils sont volés, transformés par le pouvoir ultralibéral, comment savoir si ce que nous pensons est « vrai » ?

Pour commencer, nous parlerons de cette « retraite universelle » contre laquelle tant et tant de gens se révoltent, tous corps de métiers et classes sociales confondus. En réalité, le système de retraite tel que celui mis en place par Croizat en 1945 était un vrai système universel. Or, le mot « universel » est un mot généreux, sain, noble, positif. En modifiant l’appellation « régime général » par « système de retraite universel », le gouvernement Macron empêche les gens de réagir. Car, comment résister contre l’universalité, contre la « justice sociale » ou « l’âge d’équilibre » ? Comment combattre quelque chose d’extraordinairement « positif » ? Comment lutter contre de superbes expressions du langage utilisées pour masquer des saletés, pour masquer de la violence sociale ? C’est extrêmement difficile. Certains répondront que ce ne sont là que des mots, mais comme nous l’expliquions plus haut : les mots de notre langage sont le fondement de ce qui nous permet de penser le monde qui nous entoure.

Par exemple aujourd’hui, il n’est plus permis de parler « d’exploités » dans le monde de l’entreprise ni dans la société. On parle de « personnes défavorisées ». La signification n’est plus la même. Là où il était question d’un exploiteur (un patron par exemple) exploitant ses employés, on parle maintenant d’un individu (l’exploité) qui n’a pas eu de chance dans la vie. L’exploiteur, quant à lui, a disparu du langage commun. Ces mots ambivalents permettent d’atténuer une réalité, de rendre plus acceptable une violence sociale. Depuis les années 1980, notre langage est en train de modifier notre façon de penser, et notre façon de penser modifie nos métiers. D’ailleurs on ne parle plus de métiers ou de savoir-faire, mais bien de compétences, de « savoir-être ».

« Les mots sont des fenêtres… ou bien ce sont des murs ! »
— Marshall B. Rosenberg, in Introduction à la Communication Non Violente (2016)

Cette citation de Marshall B. Rosenberg illustre bien le fait qu’aujourd’hui, notre façon de communiquer s’articule autour d’un objectif : être compétitif et juger ce qui est « bon » ou « mauvais ». Est-ce qu’un SDF (sans domicile fixe) est la même chose qu’un « clochard » ? Est-ce que le fait de vivre dans la rue se résume à un problème de logement ? Croire cela c’est ne plus prendre en compte toutes les souffrances et les injustices sociales qui conduisent un individu à la misère. Il en est de même pour les handicapés que nous appelons PMR (personnes à mobilité réduite) : croyez-vous sincèrement que le problème majeur de ces personnes soit un souci de mobilité, ou de s’interroger si le trottoir est trop haut ou pas assez bas pour y circuler en fauteuil roulant ? Toutes ces expressions ne font qu’atténuer une réalité : nous vivons dans un monde inhumain où chaque individu se doit d’être performant et efficace, un monde régi par les chiffres et dirigé par le Capital.

Un monde où l’empathie ne fait plus partie de l’équation.

Ainsi, on ne dit plus un surveillant, mais un « assistant d’éducation ». On ne dit plus une caissière, mais une « hôtesse de caisse ». On ne dit plus un balayeur, mais un « opérateur de propreté ». On ne dit plus des pays pauvres, mais des « pays en voie de développement »… Dans les centres de tri, on appelle les agents des « ambassadeurs de tri ». Nul n’ignore que leurs salaires ne sont pas ceux d’ambassadeurs, certes, mais ça sonne tout de même tellement mieux ! Ainsi, par des changements du langage on ne pense plus nos problèmes politiquement, mais uniquement techniquement. Dans nos métiers, tout un tas de mots devient au fil du temps des technicitateurs (incitateurs de technicité). On finit, à terme, par déguiser la hiérarchie en usant de mots revalorisant. Une secrétaire de direction qui comme chacun sait peine en fin de mois avec son salaire à 1 300 balles ne s’appelle plus « secrétaire », mais « collaboratrice ». Ou un politique à qui l’on va implorer de nous filer une subvention ne sera plus nommé « le pouvoir organisateur », mais un « partenaire ». Ce qui n’est pas la même chose, vous en conviendrez.

Notre langage devient alors un outil managérial, envisagé comme une possibilité de nous contrôler socialement, au sein de l’entreprise d’abord puis dans le reste de la société. Les oxymores ont une place importante dans ce nouveau langage. On évoque la « croissance négative » plutôt que de parler de récession. D’égalité des chances à l’école, alors que chacun sait que l’égalité n’a rien à voir avec la chance. De « discrimination positive », « d’économie sociale et solidaire », de développement (que certains aimeraient durable), de « capitalisme vert », etc. Les neurolinguistes nous apprennent que lorsqu’on associe deux termes en contradictions, le cerveau humain supprime naturellement le terme anxiogène pour ne conserver que le terme positif. Ainsi la guerre devient elle propre, les tirs amis, les dommages collatéraux et les frappes chirurgicales. On découvre aussi dans ce langage capitaliste pléthore de pléonasmes, à commencer par la démocratie participative, le tri sélectif (un tri non sélectif ne servant à rien, cela va de soi), le lien social ou encore l’agriculture biologique. Or, l’agriculture ne devrait-elle pas être biologique de par sa définition ? Non, car ce serait oublier que l’agriculture chimique est appelée… « conventionnelle ». Tous ces mots produisent en réalité un effet de renforcement du système productiviste actuel. Et puis il y a les sigles, les acronymes dont personne ne comprend le sens et qui permettent une certaine opacisation de cette réalité. Le sigle est propre au langage des initiés, à l’élite.

Enfin, la soumission culturelle à l’ordre anglo-saxon provoque une lame de fond dans le monde de l’entreprise qui, par ruissellement, se retrouve partout dans notre langage et finit par réhabiliter la culture d’entreprise, de l’argent et de la gestion. Ainsi trouve-t-on des open-spaces et des espaces de coworking où l’on fait des briefings, des brainstormings, des débriefings et des benchmarks, en respectant des deadlines qui font que nous sommes over-bookés la plupart du temps. Heureusement le monde de la start-up nation a pensé à tout ! Nous avons un planning (qui nous permet de planifier notre vie) et nous pouvons faire appel à des coachs (en développement personnel) pour nous aider à surmonter le burn-out. Et, si par malheur nous finissons en soins intensifs avec 5 jours d’ITT, l’infirmière écrit sur notre fiche « bed blocker » (bloqueur de lit).

Il existe des mots qui nous paralysent, qui nous empêchent d’agir. Les politiques et les manageurs l’ont bien compris. Dès notre plus jeune âge, c’est à l’école que l’on nous forme à l’utilisation de ce nouveau langage commun. Par exemple, une « évaluation » demeure toujours un « contrôle », même si le mot n’existe plus dans le langage des pédagogues et des enseignants. Un contrôle permet, comme son nom l’indique de contrôler les compétences d’un individu afin de déterminer s’il entre ou non dans les cases que l’on a prévu pour lui. Encore une fois, les « compétences » ont remplacé les « métiers ». Dans le système productif taylorien, la parole était interdite, car considérée comme du bavardage. Les années récentes ont vu sa reconnaissance dans les nouvelles formes d’organisation du travail pour les activités de contrôle, d’évaluation, de coordination et de communication et, simultanément le développement de l’écrit (textes, tableaux ou graphiques) sur papier ou sur écran. La part langagière du travail a été réévaluée en lien avec l’évolution des modes de gestion, les dispositifs technologiques et l’informatisation.

D’où provient ce « langage commun » ?

La question que tout le monde se pose alors est : d’où viennent ces mots et qui les choisit ? Ce nouveau langage commun provient majoritairement des think tanks, des groupes de réflexion privés ou rattachés aux États, dont le plus important est l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cette dernière souligne l’attention qu’elle porte à la promotion, dans le langage public, des « bonnes pratiques » langagières permettant une ultra-libéralisation du monde contemporain. Le conseil de l’OCDE adopte des recommandations que l’organisation détaille sous forme de bonnes pratiques, principes directeurs ou lignes directrices, dans des domaines aussi variés que la fiscalité, la gouvernance publique, l’environnement, la santé, ou l’éducation et passe pour un parangon en la matière. Ces directives sont ensuite transmises aux gouvernements des pays membres de l’OCDE. Mais les « bonnes pratiques » de l’OCDE ne sont pas un outil destiné aux seuls états membres. En tant qu’organisation des pays les plus avancés, solidement intégrée dans le réseau des organisations internationales (OI), l’OCDE dispose d’une capacité à exporter ses idées dans d’autres continents, afin de développer et d’encourager et le capitalisme ultralibéral, et la pratique d’un « langage commun » propre à ce système consumériste et destructeur.

Comme nous l’avons démontré tout au long de cet article, le langage de l’entreprise tel qu’il est pratiqué par nos élites et le patronat masque certains modes de contrôle, de normalisation, de coercition, mais permet aussi de nier les rapports conflictuels et passionnels inhérents à toute relation sociale, en particulier au travail. De cette manière, ce « langage commun » propre au capitalisme est basé sur une homogénéisation linguistique et culturelle particulièrement stricte, notamment lorsqu’il est défini comme un code commun. Derrière un discours mettant en scène la « démocratisation » ainsi que la fin du paternalisme et du taylorisme, nous avons un discours pratique et pragmatique, qui suggère le remplacement de la culture des individus par une culture entrepreneuriale endémique.

Le savoir critique est une condition essentielle, mais pas suffisante, au changement

S’engager dans la durée, expérimenter de manière protégée comme le font aujourd’hui les Gilets Jaunes par exemple, puis donner la parole aux habitants, au peuple à qui l’on a longtemps répété qu’il n’était pas « conscient » pour prendre des décisions sur les choses qui nous concernent en commun, permet de déconstruire les effets de ce langage. L’action (dans le sens de faire des choses ensemble) fabrique de la pensée politique. Et cette autre pensée politique fabrique un nouveau rapport de force. Nous devons conserver à l’esprit que nous, le peuple, avons une conscience politique. Nous sommes tout à fait capables de faire autant, et vraisemblablement beaucoup mieux que les politiques autocrates qui nous gouvernent. Sans doute faut-il prendre leurs mots au pied de la lettre. C’est là que le concept d’« intelligence collective » prend tout son sens.

Le pouvoir de l’Intelligence Collective

L’intelligence collective, que l’on pourrait traduire par une coopération intellectuelle entre les êtres humains, vise à faire dialoguer nos savoirs sur le monde, sur l’humain ainsi que nos traditions techniques, politiques et artistiques afin de mieux comprendre, et d’améliorer, nos processus de création collective et d’apprentissage. Car, apprendre comment fonctionne le capitalisme, quelle sont ses organisations (à l’échelle de nos vies, d’un État et du reste du monde), quels sont ses outils et ses moyens, ses multiples applications dans notre quotidien… permet évidemment d’en comprendre les mécanismes complexes, mais, surtout, de demeurer en état permanent de vigilance et, en définitive, de lutter contre, avec une plus grande efficacité. L’apprentissage du vocabulaire propre au management et la compréhension de cette « langue de bois » si chère aux politiques permettent ce « saut d’intelligence collective ». Lequel nous aide à nous réapproprier cette parole que l’on croyait — à tort — réservée à une élite, dans l’espace public d’une part, puis de pouvoir faire face à l’arrogance et le dédain dont aiment faire preuve cette même élite à notre égard. En apprenant à user de ce langage, non sans humour et dérision — ce contre quoi le Pouvoir ne peut rien —, nous retrouvons cette confiance en nous que l’on pensait perdue, de l’aplomb et du courage dans nos positions (face à la caméra d’un journaliste par exemple). Car le langage articulé n’est pas réservé à « ceux qui savent » : il nous appartient à toutes et à tous. Il est donc tout à fait possible (et primordial) de reconquérir ce langage et d’en user, cette fois, pour nous et contre ceux qui l’emploient contre nous. Parce qu’une communication de qualité entre soi et les autres est aujourd’hui et pour le futur un des savoirs les plus indispensables et les plus précieux.

Les communautés humaines ne peuvent survivre qu’en entretenant des cultures, à savoir des intelligences collectives propres à la reproduction d’écosystèmes d’idées. Or, la relation qui se créée entre les populations et ces « écosystèmes d’idées » (chacun se nourrissant de la vie et des savoirs de l’autre) à d’immenses conséquences. Nous pourrions dire que l’intelligence collective favorise ainsi la floraison de la vie de nos esprits et que les nouvelles idées (qui naissent de cette intelligence collective) ne se reproduisent que si ses « retombées » sont favorables aux populations d’idées qui l’alimentent. En effet, les idées qui n’ont aucune retombée coopérative positive ne sont pas « viables ». L’idée qui détruit l’environnement qui la nourrit en pillant toutes ses ressources sans rien lui rendre n’est pas « durable ». N’est-ce pas là cependant la définition exacte du capitalisme néo-libéral qui régit notre monde aujourd’hui ?

De très nombreux groupes sociaux souffrent aujourd’hui d’une mentalité dite de « troupeau », ce qui rend leur évolution quasi impossible. Nos sociétés occidentales sont ainsi conçues, où une fois qu’un seul individu (un patron-exploiteur ou un chef d’État) se précipite dans une direction (par exemple en proposant une théorie, une perspective, une loi unique), le reste du groupe suit sans chercher à bénéficier de l’intelligence collective des uns et des autres. En réalité, ce « troupeau » bénéficie d’une forme tronquée d’« intelligence collective », puisque cette intelligence provient d’une petite minorité qui se présente comme la « tête pensante ». En encourageant l’intelligence collective sur un spectre beaucoup plus large, une telle mentalité de « troupeau » peut être brisée, rendant ainsi les révolutions humaines beaucoup plus enrichissantes et profitables au plus grand nombre.

Toute idée est porteuse d’une « Puissance »

Une idée n’est ni bonne ni mauvaise « en soi ». Mais dans les circonstances où elle intervient, elle favorisera ou défavorisera la culture qui l’abrite. C’est une des raisons pour lesquelles cette conférence/atelier avait pour modèle le jeu : théâtre d’improvisation, détournement de discours politiques, rédaction d’un ridiculum vitae, non-demande de subvention, etc. L’objectif de ces ateliers en plus de nous encourager à user de l’intelligence collective permit de nous faire entrevoir une autre « réalité ». À savoir qu’une idée n’est ni « vraie » ni « fausse », elle est seulement porteuse d’une puissance. En pratiquant l’intelligence collective (par le biais de l‘Éducation populaire), nous pouvons cultiver et maîtriser cette puissance pour l’utiliser en notre faveur et pour le collectif, pour l’ensemble de la société civile.

Ainsi, il apparaît très clairement que nos idées, nos connaissances et notre manière de faire ensemble constituent désormais nos plus importantes richesses. Et l’intelligence collective est, sans nul doute, la ressource la plus féconde pour initier un mouvement et nous aider à orienter nos vies vers de réelles révolutions/évolutions.

Source : https://zeka.noblogs.org/parlez-vous-macron/

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