Dis papé, pourquoi tu aimes Barça?

Régulièrement, je suis atteint de schizophrénie. Amour du jeu et aversion pour la marchandisation du football se disputent en mon for intérieur. Ainsi parle mon coeur et puis soupire... Toutefois ni la veille ni le jour même ni le lendemain de la finale de samedi soir à Berlin, je n’ai eu d’oeil et d’oreille pensifs. Ce lundi est caniculaire à Barcelone, les bébés en écrasent au fond des poussettes, et je n’affiche pas l’air du pèlerin parfois songeur sur le chemin du Camp nou « qatarisé » depuis quelques années. Je n’éprouve pas non plus de violente « volonté de dire » l’exultation qui me saisit lorsque les filets de la Juventus amortirent par trois fois le ballon gagnant. En revanche, il m’a pris ce matin de répondre à ma petite-fille de trois ans qui s’était plantée devant moi l’autre jour et m’avait interpellé de façon complètement inopinée, comme savent le faire les enfants à l’âge éblouissant de l’Ange, et comme si elle possédait la prescience d’une forme de Sacré chez son grand-père. Elle avait lancé : « Papé, pourquoi tu aimes Barça ? » Ben...

Plutôt que de m’épancher sur les pieds de soie d’Iniesta ou bien sur la reconnaissance éternelle adressée à Xavi par un million de personnes dimanche après-midi le long des avenues parcourues par la caravane des triomphateurs, il m’advient de parler à mon Unique de cette zone de félicité dans laquelle il m’arrive de baigner pour des motifs variés ramenant à l’enfance, à l’histoire, à l’identité. Nous avons partagé la quintessence de ce sentiment à une trentaine, sur les chaises du Repúblic Café, juste en bas de chez moi. Ce n’est pas La maison bleue de Maxime Leforestier, il occupe un petit flanc de Rambla au lieu d’une colline, mais si Marta, Mònica et Jordi s’avisaient d’en abaisser le rideau, il demeurerait accroché à ma mémoire comme dans la chanson.

J’ai chez moi trois ballons historiques (dont un de la finale de Rome en 2009), deux paires de souliers à crampons de cuir cloutés de la fin des années trente, un maillot jaune et bleu de l’Étoile sportive de Brive sous lequel j’ai poussé la boule dès mes neuf ans, un maillot du Barça floqué Unicef (dans l’incapacité où je me trouve de dépenser un kopek pour celui floqué Qatar Airways).

« Dis papé, pourquoi tu as trois ballons ? » On est l’enfant de son enfance, ainsi des galopades à l’air libre dans le rectangle vert dessiné par les lignes de craie, ainsi des nuits ineffaçables d’où tombent les ballons rouges. C’était par une nuit d’été allongée par des retrouvailles de très haute intensité. Nous avions emprunté le chemin qui montait vers la gare de Brive entre des murets percés par les figuiers aux branches déployées et nous avions attendu sur le quai 1 le train de minuit en provenance de Cerbère. Il en était descendu un oncle, une tante et une cousine de Catalogne que je ne connaissais pas. L’année m’est confuse : 1956 ?, 1957 ? Exils politiques : maman n’avait pas vu son frère depuis 1946, papa n’avait pas vu son beau-frère depuis 1938. Je me souviens des tourons et des amandes mais encore plus du ballon rouge et d’un écusson du Barça. Je n’avais pas eu d’oreilles, ou vaguement sur le coup, pour les désastres de la guerre mais des yeux pleins pour le ballon rouge que j’étais allé faire rouler dès l’aube dans la rue Montaigne non sans réclamer que fusse cousu l’écusson sur quelque maillot de corps blanc comme nous en portions alors. Je devais être prématurément dans la prescience de mon identité divisée : Français de Brive-la-Gaillarde sûrement, Catalan des terres craquelées probablement, et aligné, au milieu du gué de l’entre-deux, sur le jeu du Barça qui est au football ce que les grillons sont à l’été déjà là.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.