llibert.tarrago@gmail.com

Abonné·e de Mediapart

9 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 septembre 2014

llibert.tarrago@gmail.com

Abonné·e de Mediapart

La minute 17

Je renonce à calculer, même sur une seule journée, le nombre d’informations dédiées au football via la télévision, la radio, le voisinage, et les cinq quotidiens spécialisés. On est dans le « fait social total » selon la formule de Norbert Élias doublée par cette autre de Manuel Vázquez Montalbán : « Les seules choses qui fédèrent l’Espagne sont la Liga et El Corte Inglés (chaîne de grands magasins) ». 

llibert.tarrago@gmail.com

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je renonce à calculer, même sur une seule journée, le nombre d’informations dédiées au football via la télévision, la radio, le voisinage, et les cinq quotidiens spécialisés. On est dans le « fait social total » selon la formule de Norbert Élias doublée par cette autre de Manuel Vázquez Montalbán : « Les seules choses qui fédèrent l’Espagne sont la Liga et El Corte Inglés (chaîne de grands magasins) ». 

Le sondage du CIS (Centro de Investigaciones Sociales — Centre de Recherches Sociales) daté de juin 2014 informe que près de 70% des Espagnols ont un club de football de référence et son nom épinglé à leur coeur. Entrons dans le détail : 38% de la population se sentent proches du Real Madrid, 25% penchent pour le Barça, 6% pour l’Atletico de Madrid, 3,5% pour Valence. Chez les électeurs de gauche, 37% aiment le Barça et 17% le Real Madrid. Forte inversion chez ceux de droite : 17% sont favorables au Barça contre 51% au Real. Le Barça est-il donc de gauche ? Minute, papillon ! En Catalogne, 94% des électeurs de CIU (Convergència i Unió), parti nationaliste de droite au pouvoir, déclarent leur préférence pour le Barça. Encore Montalbán : « Le Barça est l’armée symbolique et pacifique de la catalanité. » Il écrirait aujourd’hui : du catalanisme ou bien du nationalisme catalan.

Le 14 juillet des Catalans s’annonce pour ce jeudi 11 septembre. À la même date, l’année 1714, la Catalogne perdait son indépendance. Le tricentenaire de la défaite tombe en pleine fièvre indépendantiste, lame de fond qui ne cesse de croître depuis 2010. Dans une édition de la dernière décennie, le guide Lonely Planet expliquait que « La Catalogne c’est l’Espagne, mais ce n’est pas l’Espagne. » Les Catalans semblaient lire alors un texte identitaire sans alphabet net et précis. Depuis, la situation a radicalement changé. Une presque majorité transformée ces derniers mois en majorité courte suit un carnet de route défini.

Depuis la saison dernière, le Camp nou donne sa propre lecture de 1714 : à 17 minutes et 14 secondes de chacune des mi-temps, le stade entonne « inde-inde-independència ». Le jour de la rencontre avec le Real, c’était à pleins poumons ! La situation contraint parfois à un effort de pédagogie quand le voisin de travée arrive de Singapour ou bien de Toronto, et qu’affecté par le décalage horaire, il sursaute à la soudaine poussée sonore non motivée par une action de jeu.

La direction du Barça n’a pas livré d’opinion officielle sur le sujet afin de ne pas diviser les membres du club. Elle se contente de répéter qu’elle est « avec les Catalans ». De source autorisée, on tient que des démarches discrètes ont été effectuées auprès de dirigeants du football français afin de recueillir leur opinion sur une incorporation éventuelle dans leur championnat. À Madrid, l’ambassadeur français aurait poussé les hauts cris, lui qui n’a pas caché son hostilité à l’indépendance catalane au moins dans l’un des soupers qu’il a donnés cette année à Barcelone.

Le président Bertomeu, plusieurs autres dirigeants et plusieurs joueurs participeront, comme tous les ans, aux cérémonies officielles du 11 septembre. Depuis Munich, Pep Guardiola, référence indiscutable de la maison Barça — Herr Pep, un livre, en catalan et en castillan, sur sa première année au Bayern, a été présenté cette semaine —, a lancé un appel en faveur de la manifestation indépendantiste qui aura lieu le même jour : des centaines de milliers de manifestants sont inscrits pour former le V de « victoire » à partir du point de rencontre des deux grandes artères de Barcelone, la Diagonal et Gran via.

Samedi, match à 16,00 contre l’Atletico de Bilbao, représentant direct du nationalisme basque. Depuis mon siège, on distingue parfaitement, en se retournant légèrement, l’espace occupé par les supporters du club en visite. Je mets ma main au feu que par deux fois à la minute 17, ils crieront eux aussi le mot enfoncé dans le débat public et que le stade s’enroulera sur lui-même une minute ou deux comme atteint par un son de cloches de cathédrale ne concernant pas le jeu mais quelques joueurs comme Xavi et Piqué, enfants de la Maison.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.