L'aversion

Appuyé au comptoir du Republic Café avec ses trois cloches de verre protégeant des muffins, je demandais à  Marta un lait chaud pour réchauffer la bête. Tu arrives du Camp nou ? Mon écharpe répondait pour moi, mais quel arc n’a pas besoin d’une première flèche pour engager une conversation. Tu as eu froid ? Je lui montrais mon tour de cou polaire. Puis, elle me demanda le score. Les lèvres dans la mousse saupoudrée de cannelle, je lui répondais 4-1, elle rectifia immédiatement 5-1. Elle le connaissait donc. Ah oui, 5-1, c’est encore mieux ! À quelle distance me tiens-je des matches ?, pensais-je, ajoutant pour finir que les gens de l’Espanyol de Barcelone dormiraient mal, et nous bien.

Le lendemain 8 décembre étant férié, jour de La Inmaculada Concepción, une idée de brunch devant la mer froide trottait dans ma tête. En même temps j’imaginais le titre d’El Mundo deportivo qu’on verrait épinglé aux kiosques. Les « unes » de ce journal crépitent en permanence. Elles adoptent des couleurs de feu de cheminée. Il fallait s’attendre à lire en lettres flamboyantes après ses trois buts, « Leo estratoférico » ou bien « Leo habla con dios » ou bien « Mes(s)ías ». Cristiano, le Rudolf Valentino du Real Madrid, avait marqué trois buts la veille dont un sali par une imposture. « Le Real, c’est les étoiles !, et le Barça, c’est le soleil ! » déclara une fois pour la postérité Juan Manuel Lillo, alors qu’il entraînait Almería ; et le soleil du soleil, c’est Leo, oui trois buts encore à lui seul, mais trois buts immaculés dans la mer déboussolée de l’Espanyol.

Je veux bien être pendu si je ne maudis pas quelquefois l’Espanyol ; et si, pourtant bon garçon, je ne pratique pas parfois la condescendance. Il m’est toujours agréable de les voir prendre une pilule. Ils ont un beau stade, mais j’y attraperais un rhume à laisser des euros à la caisse. Ils n’ont plus les moyens de se payer des nuits dansantes au Camp nou. Il leur est arrivé de nous faire perdre un titre, à la dernière seconde du dernier jour de quelque Liga. Cet été, sur la C31, l’autoroute pour Mataró, deux grands panneaux publicitaires renvoyaient vers les conducteurs l’image de leur écusson assis sur un slogan: « La minorité merveilleuse. » En réponse à cette sublimation de l’infériorité, une inscription géante sur une banderole placée derrière le but sud, avait beau jeu de proclamer, par un détournement, sans génie il faut le reconnaître : « La majorité merveilleuse ». Elle fut repliée car Messi mangeait à la table de Dieu, ce qui suffisait amplement.

Au temps d’avant son crépuscule, l’Espanyol possédait un trio truqueur et revanchard, toutefois talentueux, Tamudo - De la Peña - Luis García, à qui j’aurais été en mesure d’envoyer, à la même adresse pour ne pas gâcher des timbres, une lettre lâchement anonyme d’aversion, sur lesquels j'aurais foncé droit sur les parquets d'autotamponneuses. Dès la première minute, c’était comme trois chauves-souris qui entrent par la fenêtre et sèment la panique. Mon aversion s’est révélée de les voir de trop près en maillot rayé blanc et bleu, depuis ma position privilégiée à dix mètres de la ligne de touche, leurs mâchoires serrées, leurs coups de pieds en vache aux chevilles dans le dos de l’arbitre. Mais c’est qu’en plus ils jouaient bien, les sagouins, les freluquets, les maraudeurs, les mange-bouses ! Avant la cinquième épithète malsonnante, un trio rédempteur formé de mon père, de ma mère et de mon parrain, me tombait dessus comme une pluie qui réveille. File acheter au premier Mercadona du papier absorbant l’aversion ! Ils n’ont plus à sortir de leur tombe. Comme « nous » sommes trop forts, l’aversion est montée au grenier, mais en revanche sa petite amie, la condescendance, elle chatouille la barbe... Comment peut-on se permettre de ponter pareil péché sur le jour de l’Immaculée Conception! dira le prêtre ami.

Dimanche 7 décembre 2014, Camp Nou, 17.00, 76057 spectateurs. Barça 5 – Espanyol 1.

Pour voir les buts: https://www.youtube.com/watch?v=J-HdbNMpdSg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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